IJ
— Inutile. Cet organe est aussi atrophié ehez eux que le cerveau. Peu leur importe que la mort enlève par leur faute, chaque jour, plusieurs milliers de leurs concitoyens, que les progrès delà science auraient infaillihlement sauvés? Ils ferment les yeux à la vue des douleurs des malheureux et leur conscience aux cris du remords qui doit assiéger leurs insomnies, si la vengeance divine n'est pas un vain nom.
Lève-toi donc, ô peuple qui, seul, as compris l'émancipation politique. Embrasse l'émancipation plus féconde encore delà science; sauve-toi par tes propres efforts ; double la durée moyenne de ta vie ; écarte loin de toi les secours empoisonnés que la science officielle te présente ! C'est de ton sein que doivent sortir les guérisseurs prédestinés de l'avenir, les Ling, lesVan-Lede et les Priestnitz, ces Hippocrates illettrés de notre siècle, docteurs véritaloles, sacrés par Dieu et réprouvés par la Faculté. Les travailleurs comprendront toute lagrandeur de cette homéopathie arrivée aujourd'hui à un degré rigoureux d'exactitude mathématique, et que les docteurs officiels refusent obstinément d'examiner, sans doute parce qu'ils vivent de la maladie et qu'ils craignent ce qui peut multiplier la guérison.
LE
PREMIÈRE SÉ4NCE.
he Choléra,
Par une belle journée du mois de juillet 1849 , les habitants d'une petite commune du Berry étaient presque tous rassemblés à l'église du village , où venaient d'être apportés Les restes du modeste médecin qui , depuis dix ans , soignait leurs maladies avec plus de bonne volonté que de succès, et que le choléra-morbus venait d'enlever à l'improviste.
La peur de la maladie et de la mort est moins forte aux champs qu'à la ville. Le travail de la terre et le contact de la nature sont un préservatif contre ces délicatesses excessives du système nerveux et du moral , qui décuplent le mal en l'exagérant; cependant nos villageois paraissaient consternés et atterrés au moins autant par le danger qui les menaçait que par la perte qu'ils venaient de faire. Et en effet la circonstance paraissait grave. L'épidémie avait sévi avec rigueur sur toutes les communes environnantes, et un cinquième de la population avait été emporté dans le village même , malgré les soins dévoués du médecin qui venait de succomber à son poste , et malgré les prières publiques et privées ordonnées par M. le curé et récitées avec ferveur, mais en vain , par la partie féminine de ses ouailles.
Pendant la cérémonie funèbre , quelques groupes s'étaient formés à la porte de l'église, et après l'inhumation ils se con-
fondirent en un seul, au centre duquel le fermier Thibault prit la parole en ces termes : «M'est avis que nous devons monter au château, et demander secours à M. Ferny , qui a toujours quelques bons conseils à nous donner, sinon nous allons tous mourir comme des chiens sans secours et sans pitié. J'ai ma femme et trois enfants malades; ma fille aînée reste seule pour les soigner, et il en est quasi de même chez chacun de vous. Le médecin est mort. Les prières de M. le curé ne remédient à rien. Les instructions que nous a lues M. le maire ne m'ont rien appris, tant elles sont embrouillées, et puis nous n'avons pas toutes les drogues dont elles parlent. Aller chercher un autre médecin à la ville nous ne sommes pas assez riches pour cela. Ces messieurs gagnent trop d'argent à traiter leurs malades de la ville, pour venir perdre leur temps chez des paysans. Allons donc voir M. Ferny ; lui seul nous indiquera ce qu'il nous reste à faire dans cette passe douloureuse et embarrassante. »
M. Ferny était un petit vieillard arrivé depuis trois ans dans le village et acquéreur d'une aile du vieux château, seule partie du manoir qui n'avait pas été démolie, et d'un arpent de terre, seule parcelle du vaste domaine qui était restée annexée au débris du castel féodal. Là il vivait seul, cultivant luimême un parterre et un petit potager , cueillant les fruits de son verger et n'appelant l'aide de personne, si ce n'est pour une modeste récolte de foin ; du reste, serviable, complaisant, toujours prêt à donner de bons conseils, et heureux quand il avait pu empêcher quelques discussions de dégénérer en procès.
Il était assis dans sa cour, au soleil couchant, la tête ombragée par la boule verdoyante d'un jeune acacia, et écoutant mélancoliquement la cloche du village, qui tintait pour un nouveau convoi ; lorsque Thibault vint, accompagné des principaux du pays, lui exposer les terreurs et l'anxiété de la population.
Aux premiers mots, M. Ferny s'était levé et leur dit: «Vous avez eu raison, mes amis, de compter sur moi. Que ne l'avezvousfaitplus tûtl nouseussions, peut-être, évité bien des malheurs ! j'aidéjà, dans mes voyages, vu souveniia cruelle alTeciion qui ravage le canton, et je l'ai étudiée pour la première fois dans les climats lointains où elle a pris naissance en 1817. Il
n'est point au-dessus des ressources de l'art humain de la vaincre et de s'en préserver, et j'ai tout ce qu'il faut à ma disposition pour cela; mais je n'avais point reçu du gouvernement le droit officiel de sauver votre vie, et tant que vous ne veniez pas me forcer pour ainsi dire à le faire , que vous recouriez au médecin, qui avait le droit légal de disposer de votre santé, j'ai dù me contenter de déplorer en silence tant de morts inutiles. Aujourd'hui que vous venez à moi , poussés par la force des circonstances et vaincus par la nécessité, je cède à mon tour à la force majeure, comme le matelot qui devient capitaine après unconihat, et Dieu aidant je vous mènerai tous à bon port. En ce moment il n'y a pas de temps à perdre ; donc point de paroles inutiles ! Nous allons préparer des médicaments pour porteries premiers secours aux malades, et vous ne vous en irez pas d'ici sans être pourvus d'armes efficaces contre l'ennemi que nous devons vaincre. Vois-tu, Thibault, là, à côté de toi, cette plante qui arrive à la hauteur de ta main, aux feuilles oblongues, marquées de nervures, p'.issées sur leur largeur ; et qui a encore quelques fleurs, en grappes terminales d'un vert pâle ? C'est la P'araire. C'est le spécifique souverain du choléra-morbus. Arrache-la etdétache la racine. — Bien; nettoie-la dans un peu d'eau. Mettons-la maintenant dans un mortier de marbre et concassons-la avec le pilon. Prenons une goutte du jus exprimé et faisons-la tomber dans cette bouteille longue ; ajoutons cent gouttes d'eau pure à l'aide de cette petite mesure préparée d'avance, donnons cent secousses à tour de bras à notre bouteille, et nous aurons une première dilution de Faraire ou de P'eralrum. Prenons maintenant une goutte de cette première dilution et faisons-la tomber avec cent gouttes d'eau dans une deuxième bouteille, que nous secouerons cent fois pour avoir la deuxième dilution. Prenons de nouveau une goutte de ce mélange, joignons-lui cent gouttes d'eau, aussi mesurées d'avance, secouons et nous aurons la troisième dilution. Maintenant je vais vous distribuer le produit de nos opérations. Prenez chacun une des fioles qui sont sur la table de mon laboratoire. Mettez-y cent gouttes d'eau et je vais vous remettre une goutte de la troisième dilution de Faraire. Secouez avec force le nouveau mélange et prenez-en dès W présent une goutte sur la langue, comme préservatif du fléau.
» Arrivés dans vos familles, donnez-en d'heure en lieure une goutte aux malades déjà atteints, et vous verrez bientôt diminuer la violence des symptômes.
» S'il arrive de nouveaux cas, ayez un peu d'eau-de-vie camphrée, vous leur en donnerez une goutte tous les quarts d'heure et vous en frictionnerez les jambes et les parties ou les crampes se manifesteront. Continuez tant que l'amélioration se prononcera, jusqu'à guérison complète. Si le miU s'aggrave et que les vomissements et la diarrhée se déclarent et augmentent, donnez une goutte de votre teinture de Varaire toutes les heures.
» Retenez bien cette instruction sommaire. Allez porter secours à vos chers malades... Répandez l'usage du préservatif dans votre voisinage, et revenez demain me donner un compte détaillé de tout ce qui vous sera arrivé. »
Les paysans, un peu étonnés de la prescription de M. Ferny et de la dose si minime du remède qu'il leur donnait, se hâtèrent néanmoins d'en faire usage. La nuit se passa à secourir les mourants et à rappeler les agonisants à la vie.
Le lendemain de bonne heure, M. Ferny vit avec plaisir revenir tous ses auditeurs de la veille. Aucun ne manquait ; nul n'avait donc été atteint, et le préservatif n'avait pas été inutile. Quant aux malades, aucun n'avait succombé, et sur plus de cent, que comptait le village, cinquante se sentaient mieux et donnaient bon espoir. Le peu de nouveaux cas qui s'étaient produits avaient été arrêtés par la teinture de camphre à l'intérieur et en frictions.
Maintenant, dit M. Ferny, nous allons procéder méthodiquement : nous allons écrire en détail l'histoire des malades qui nous restent, en commençant par les plus gravement atteints, et donner à chacun le médicament qui convient à son cas spécial. Tout en parlant il avait ouvert un registre sur lequel il cotait avec soin l'âge, le tempérament, la constitution, les douleurs variées et les symptômes de chaque malade, avec ses nuances les plus fugitives. A mesure qu'une histoire était achevée, il prenait dans une petite pharmacie portative quelques globules de Nonpareille, étiquetés de noms différents ; il les faisait dissoudre dans une petite (iole pleine d'eau et ordonnait de les prendre par cuillerées à des intervalles plus ou moins rapprochés suivant la gravité du cas.
Chaque chef de famille repartait avec les médicaments destinés à ses proches et déjà plein d'une toute autre conliance que la veille.
Quand toutes ces histoires furent rédigées et tous les médicaments expédiés, M. Ferny commença sa tournée pour surveiller les effets des premières prescriptions, et partout il trouva, douce récompense de ses peines, une grande amélioration chez les patients. Ce jour-là il ne mourut qu'un malade, et c'était un de ceux qui avaient persisté à prendre les potions ordonnancées par le médecin défunt et avaient refusé de prendre le liquide préparé par M. Ferny.
Le lendemain il n'y eut point de nouveau cas ;
Le troisième jour tous les malades allaient mieux ;
Le quatrième jour convalescence générale ;
Le cinquième jour il n'y eut que dix à douze malades trop faibles pour se lever.
Le huitième jour, enfin, tous étaient debout et se réunissaient sur la place du village pour venir en corps remercier M. Ferny leur libérateur.
Cet homme debien, ému jusqu'aux larmes, fit grouper dans la vieille cour du château toute la population et lui tint ce petit discours :
« Mes amis, je suis bien heureux de voir ici réunis tant de braves gens, qui, sans les secours éclairés du nouvel art médical, auraient déjà disparu de ce monde. C'est à Dieu que vous devez reporter la première pensée de votre salut : cela fait, vous manqueriez à votre premier devoir d'hommes et de citoyenssi vous ne cherchiez à vous préserver d'une manière permanente du danger que vous venez d'éviter, et si vous ne demandiex à la science humaine le secret de votre guérison inattendue.
» Soyez sûrs, mes amis, que le mal n'existe sur la terre quo pour nous enseigner le bien. Aux premiers âges du monde, l'homme était le plus faible, le plus misérable, le plus nu des êtres; les ouragans, les torrents, les météores, le noyaient et l'écrasaient, les monstres des forets le dévoraient , le froid le gelait, le soleil le torréfiait. Peu à peu il a élevé une cabane qui l'a abrité contre la pluie et le soleil, il a construit un canot qui l'a porté sur les Hots, il a courbé l'arc pour lancer des flèches aux animaux et les tuer à son tour pour s'en nourrir. Denos jours il supprime le temps et l'espace grâces aux
chemins de fer et aux télégraphes. Ne pourra-t-il également surprimer la maladie et la douleur?
» Hier vous auriez pu en douter ; mais aujourd'hui, grâces au ciel et au faible échantillon que je vous ai donné de la puissance de l'art, vous devez penser que nous pouvons vaincre toutes les maladies puisque nous avons vaincu le choléra-morbus, qui est la plus meurtrière connue jusqu'à ce jour. Il me semble, permettez-moi, mes amis, cette comparaison, il me semble qu'en triomphant du choléra c'est comme si nous avions fait prisonnier le général de nos ennemis. C'est un beau commencement, comme vous savez, pour se défaire des officiers et des soldats. Eh bien, si vous voulez suivre mes conseils, je vous enseignerai le moyen de vivre sans maladies , et trois ou quatre fois plus longtemps qu'on ne vit aujourd'hui , de sorte que si quelqu'un souffre ou meurt avantle temps, dans ce village, nous puissions dire hardiment: c'est sa faute. Il y a parmi vous une douzaine de garçons intelligents, qui savent bien lire et écrire ; il y a aussi quelques braves femmes qui aiment leurs enfants et qui veulent les voir grandir et vivre. Qu'ils viennent tous ici, les dimanches après vêpres, cet été, et à la veillée, cet hiver; je leur enseignerai à connaître les simples pendant la belle saison, et le moyen de les employer pendant la mauvaise. De cette manière la santé fleurira peu à peu dans ce village, et quand nous n'aurons plus de malades, nous irons répandre de proche en proche et de village en village la doctrine de régénération et de salut. »
M. Ferny aurait encore continué, mais les jeunes mères, qui avaient amené leurs enfants avec elles, le pressaient de toutes parts en lui présentant leurs nourrissons ; les unes pour qu'il les embrassât, les autres pour réclamer ses soins pour les petits malades.
Il s'arrêta donc, et se contenta de rappeler à ses futurs élèves la réunion fixée pour le prochain dimanche.