III. — HYGIÈNE PROPHYLACTIQUE
Mais si l'hygiène, Messieurs, joue un rôle secondaire quoique nécessaire dans le traitement des maladies inflammatoires et des maladies de la nutrition, ses prescriptions prennent la première place dès qu'il s’agit de maladies contagieuses.
C’est, qu'ici, le danger devient général. Il existe non seulement pour le malade lui-même, mais encore pour la familk et pour la société. Pour le malade, le danger vient de la nature in-
fectieuse de la maladie qui l'expose à des complications graves, à des lésions secondaires, à la toxhémie, ce qui exige de la part de ceux qui en ont la garde des soins cons.ants et minutieux, un nursing de premier ordre. Pour la famille, le danger réside dans la possibilité de la contagion, qui peut atteindre tous les enfants au lieu d’un seul, immobiliser les adultes ct les travailler. :, mettre en danger la vie des vieillards et faire de la maison, en niême temps qu’une salle d'hôpital, un foyer de contagion. Et alors, un danger sérieux menace la société, puisque cette maladie contagieuse et infectieuse peut franchir le seuil de la maison contaminée, envahir les maisons voisines, pénétrer jusqu'à l’école, l'atelier, le grand magasin, gagner bientôt tout un quartier ou toute la ville, et créer, non plus un foyer de contagion, mais un centre d'épidémie. Si certaines maladies contagieuses, comme la coqueluche, par exemple, ou la rougeole, ou les oreillons, sont d’une nature plutôt bénigne, qui peut jamais prévoir où s'arrêteront les ravages d’une épidémie de scarlatine, de diphtérie, de variole ou de méningite cérébro-spinale. Il arrive même souvent qu'une maladie contagieuse, sous des apparences bénignes, telle la grippe, soit une occasion aux complicatious les plus graves et donne un coup de fouet à toutes les tares constitutionnelles. Enfin, Messieurs, vous n'êtes pas sans connaître les terribles ravages exercés par la tuberculose, ce fléau du genre humain, qui rampe sourdement dans toutes les classes de la soriété, et contribue pour un sixième à la mortalité générale de l'univers.
En face d’une maladie contagieuse, le médecin instruit éprouve un vif sentiment du danger qui existe, de la responsabilité qui lui incombe. Il sait fort bien qu’il ne s’agit plus d’une simple prescription chez le pharmacien, mais qu'il y a autre chose à faire; qu'il ne doit pas chercher uniquement à sauver la vie du malade, mais qu'il lui faut encore protéger la santé de ceux qui l'entourent, qu'il s'agisse de ses parents, de ses amis ou de ses concitoyens. C'est pourquoi, dans un cas de maladie contagieuse, le médecin qui a conscience de sa responsabilité établit d’abord, et en premier lieu, la prophylaxie.
Vous apprendrez à connaître les moyens de défense que nous
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fournit l'hygiène prophylactique. Vous constaterez sans peine qu'on peut les ranger sous quatre titres principaux; 1° l'isolement; 2° l’antiseptie et la désinfection: 3° la vaccination; 4° la déclaration aux antorités sanitaires. Je n’insiste pas davantage sur ces points, car ce serait sortir du cadre de mon sujet, mais je vous prie d’apportei une attention toute particulière, dans vos études, à cette partie de l'hygiène, puisque son application sera d’une importance de premier ordre dans votre pratique courante.
Ce sur quoi je veux insister, c’est que la preuve de l’efficacité de ces mesures prophylactiques n’est plus à faire. Il suffit de jeter un coup d'œil sur les résultats obtenus, soit dans les grands centres, soit dans les établissements spéciaux, soit dans la pratique journalière pour s’en convaincre. N'est-ce pas dans les hôpitaux que l’isolement, la ventilation, l’antiseptie et la désinfection ont fait disparaitre la septicémie, la gangrène, l’érysipèle, ont réduit à leur minimum les complications purulentes des plaies ou des opérations et ont donné à la chirurgie moderne toutes ses audaces et tous ses résultats heureux. N'a-t-il pas suffi, dans les maternités, d’un peu de propreté hygiénique pour enrayer ce fléau des femmes accouchées, la fièvre puerpérale, et cela d’une manière si complète, si évidente que, s’il vous arrive dans votre pratique d’en avoir un cas, on vous en tiendra responsable, vous et nul autre? N'est-ce pas avec la
simple stérilisation du lait qu’on a transformé les crèches d’en-
fants, dont la mortalité de 90%, qu’elle était, est tombée à 20% ou 30%? N'est-ce pas avec la simple filtration de l’eau qu’on a réduit dans les casernes, en France, la fièvre typhoïde à son minimum? Que dire de l'efficacité de la vaccination, ce bienfait de Jenner à l’humanité, qui a fait disparaître la variole de l’Allemagne, et a permis dans les autres pays de reléguer dans la légende, les grandes épidémies d'autrefois? Et puisque nous parlons d’épidémies, n'est-ce pas grâce aux mesures d'hygiène, si le choléra et la peste bubonique n’ont jamais pu envahir, depuis la création des quarantaines, le continent européen, mais sont restés limités à certains quartiers des ports de mer? Voyez ce qu’on a fait en Angleterre pour la tubercu-
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lose pulmonaire; c'est en assainissant les quartiers populeux, c'est en surveillant avec soin les cas de tuberculose, c'est en désinfectant les logis infectés et en vulgarisant les nciivns de l'hygiène moderne sur la prophylaxie de cette maladie, qu’on est parvenu dans ce pays, à diminuer de 45%, la mortalité de certe maladie.
Non, l'efficacité de l'hygiène est aujourd’hui reconnue: elle a fait ses preuves. Le fait est si bien admis, l'utilité de l'hygiène s'impose à un tel point dans les populations, que partout on met en force les règlements sanitaires, que les gouvernements, réalisant la haute importance de l'hygiène, et la nécessité de la mettre en pratique, ont fait de la salubrité publique, un département de l'état, et qu’une organisation spéciale (bureaux d'hygiène, conseils d'hygiène, quarantaines, hôpitaux d'isolement, etc.) existe dans tous les pays civilisés,
Pourquoi toute cette organisation, Messieurs? Dans le seul . but, qui est à la fois humanitaire et économique, de diminuer la mortalité dans la population. Et je n’en vois pas qui soit plus charitable et plus beau. N'est-ce pas d’ailleurs ce même but qui donne sa raison d’être à la profession médicale, et fait l’objet de ses efforts constants ? Pourriez-vous, sans manquer à votre mission, le perdre de vue un seul moment ?
Non, Messieurs, vous n'agirez pas ainsi. Devenus, après votre séjour à l’Université McGill, des médecins éclairés et consciencieux, vous vous ferez par convictions les pionniers de l'hygiène, désireux que vous serez de bien remplir votre mission, et, sachant que l'hygiène est la science médicale par excellence, vous l’appliquerez constamment dans votre pratique, puisqu'elle sera pour vous le meilleur moyen de conserver la vie et la santé de vos patients, puisqu'elle vous fournira les armes nécessaires pour les mettre à l'abri de la maladie.
Repoussant toute idée de rapacité, refusant de baser vos calculs sur le nombre de malades que vous pourrez atteindre chaque année, vous ne spéculerez pas sur l'extension ‘des épidé-
ties, mais vous mettrez au contraire votre plus grande satisfaction a empêcher les gens d’être malades, et ce sera à vos yeux votre plus beau titre de gloire. Vous deviendrez pour
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vos clien : de grands éducateurs, doués d’une autorité illimitée, et préchant d'exemple. C'est ainsi que vous irez par le monde, ayant acquis la confiance et le respect du public, qui verra en vous, derrière le guérisseur, le savant qui sait prévenir le danger, et qui vous gardera une reconnaissance d'autant plus grande que, avant de le soigner, de l'empêche: de mourir, vous lui aurez montré à vivre.
Ces faits, Messieurs, que je viens de développer devan: vous, sont de plus en plus reconnus par les Universités, qui s’appliquent à grandir, à mettre au point, à perfectionner l’enseignement de l'hygiène, afin de rendre justice à l'importance qui lui est due. L'Université McGill, sur ce point comme sur les autres, n'a pas voulu rester en arrière. Non seulement elle a créé, comme cela se fait ailleurs, une chaire spéciale destinée à l’enseignement de cette branche importante de la médecine, mais elle a, de plus, établi des laboratoires spéciaux, des musées où vous pourrez apprendre dans tous ses détails, l'application pratique de l’hygièn« publique et privée. Elle veut faire mieux encore, et pour consacrer d’une manière définitive l’utilité primordiale de l'hygiène, elle se propose de préparer d’une manièr» spéciale, en vue d’un diplôme particulier, ceux d’entre vous qui voudront devenir des hygiénistes experts. De ceci, on ne pourra jamais trop la féliciter, puisqu'en créant ces cours d’'hygiène spéciaux, non seulement elle vous rend plus qualifiés que jamais à remplir votre mission dans le monde, à devenir les vrais conservateurs de la santé publique, mais encore elle rend possible, dans un avenir prochain, la vulgarisation de l'hygiène dans toute la Puissance du Canada.
Montréal, 20 septembre, 1900.