Le mélodrame
Le Mélodrame. — Ses prédécesseurs. — Mercier. — Robespierre, prophète du mélodrame. — L'harmonie des contraires. — La formule. — La littérature à la fin du XyiIIt" siècle. — Le mélodrame refait la conscience populaire. — Sa portée et son action. — L'idée de justice. — Elle pousse à la réaliser.
Li; mélodrame a triomphé pendant trente ans ; il a régné encore, à peine contesté, quelque dix années, puis il s'est survécu longtemps, sous une autre étiquette et peut-être n'est-il pas bien sûr, en dépit des précautions prises pour renier le nom, qu'il soit tout à fait mort.
Ce genre théâtral est intimement lié à l'histoire des lemps qu'il a traversés, et avec quelque dédaigneuse pitié qu'on traite aujourd'hui cet ancêtre, on ne saurait empêcher qu'il ait joui d'un singulier prestige.
Ce ne fut pas seulement Margot qui en raffola, mais le Paris tout entier du Consulat, de l'Empire, de la Restauration et même de Louis-PhiHppe. — ((Ah ! iiionsieur, disait la comtesse de Corbière, femme du
ministre de rinstruclion publique de Louis XVllI, à Guilbert de Pixerécourt, que de larmes vous m'avez fait verser, dont je vous remercie ! » Dans les familles bourgeoises, on donnait aux filles qui naissaient le prénom des héroïnes du mélodrame, et il y eut un nombre incroyable de Cœlina. Ceux qui affectaient quelque scepticisme en étaient quittes pour aller aux théâtres du boulevard en cachette (1). En vérité, le mélodrame eut un grand crédit qu'on peut mesurer à la légende qu'il a laissée, où se mêle, quoi qu'on en ait, un peu d'attendrissement.
« Il est, a écrit Tolstoï, des institutions vieillies qu'il faut traiter avec douceur. » Je considérais, tout à l'heure, une lithographie de Pruche, dans sa série sur. le public des théâtres, montrant des spectateurs de mélodrame, prodigieusement attentifs, anxieux, s'aban donnant à leur émotion, portant leurs mouchoirs à leurs yeux, ou pleurant sans vergogne. Le bon public, et les bonnes soirées, qu'évoque ce dessin, sentant la vérité, et qui serait un pittoresque témoignage, s'il n'en existait tant d'autres, de l'action sur les foules, de ces pièces qui nous semblent pour le moins étranges, aujourd'hui !... En conviant le lecteur à cette promenade parmi des ruines, où surgit, par hasard.
(1) Se reporter au passage des Mémoires de Fleury : « Les boulevards faisaient fortune, les dames de la nouvelle France donnèrent l'impulsion : elles avaient leur loge à l'année chez nous, où elles venaient une heure ou deux montrer leurs diamants ; mais aux boulevards étaient leurs théâtres de prédilection. Il leur fallait, au moins trois fois par semaine, pour une demi-pistole de catastrophes, d'incendies et de carnages : plusieurs même s'étaient mises au régime d'un assassinat par jour et toutes, sans distinction, toutes devinrent les dames patronnesses du drame de fraîche invention qui sa^déployait là avec son luxe d'énergie et de mauvais goût... C'est ici le cas de faire un grand acte de conscience : je suis de la Comédie-Française, mais, avant tout, j'appartiens à l'art... et je puis dire que le mélodrame fut un rude coup porté à la routine. Pour grandir, il manqua au mélodrame un comédien de génie. » (Tome VI, chap. IV.)
quelque pierre restée debout, c'est avec douceur, en effet, que je traiterai le mélodrame, pour tout ce qu'il rappelle de sensibilité dépensée, jusqu'au détriment de la raison, de frémissements d'horreur, au spectacle d'innocents persécutés, de désirs — toujours satisfaits, d'ailleurs, — du châtiment du traître, de foi ingénue dans une justice distributive, qui ne manquait pas au dénouement, pour tout ce qu'il y avait de sentiments généreux en éveil, durant le cours de la représentation.
11 serait trop facile de sourire des exagérations, des invraisemblances, voire des absurdités, dont le mélodrame était prodigue, de ses moyens hasardeux, de la solennité des aphorismes qu'il jetait, de ses monologues, souvenirs et legs des temps où les petits théâtres, de par la persécution des grands, étaient obhgés d'avoir recours à mille artifices, pour secouer leurs entraves, de ses formules, de ses tirades: peut-être vautil mieux se reporter à l'époque où il fleurissait et chercher les raisons de son succès.
Evidemment, ces formules nous paraissent à bon droit naïves. Le mélodrame fut pourtant une bonne école de construction dramatique. Il donna carrière à la faculté de l'imagination ; avant d'avoir, lui aussi, sa discipline, il avait secoué de vieilles règles étroites, et il apporta de la liberté à la scène. Le romantisme, qui le méprisa superbement, parce qu'il était « fatal », tandis que le mélodrame était essentiellement moral, pourrait bien lui devoir beaucoup (1) et, après tout, lui emprunta, sous d'autres couleurs, nombre de ses pro-
(1) Il y a, dans le Livre des Cent et un, une page assez spirituelle du vaudevilliste Brazier, qui constate que le romantisme a eu tôt sa phraséologie, comme le mélodrame avait eu la sienne, « On ne dit plus, il est vrai, écrit-ll : Monstre, tu recevras le châtiment de tes forfaits!... Gardes, qu'on le charge de fers... Scélérat, apprends que tôt ou tard le crime est puni... Mais le moyen-âge a débordé partout comme un torrent et on n'entend plus que ces mots : « Mignons !... compagnons !... Ma dague!... Truands!... Malédiction!... Pitié!... arrière!... à la hart!... à la rescousse! »
cédés. 11 vint à son heure, fit sa tâche, prépara l'avenir à sa façon, fournit quelques-unes des armes sous lesquelles il devait succomber. Longtemps encore, alors qu'il paraissait déjà accablé sous le ridicule, il put se redresser, d'aventure, comme un invalide en qui on ne voit plus, soudain, à quelque geste épique, que le héros d'antan.
Le mélodrame, cette tragédie populaire, qui se hâte vers son but, en cherchant avant tout l'effet, n'est pas né tout d'une pièce. 11 est le flls dévoyé du drame sentimental qu'essaya la fin "du xvm® siècle, non sans résistance ; il a mis en œuvre des théories de Diderot, d'une façon que Diderot n'eût pas prévue ; il a reçu des leçons de Beaumarchais, du Beaumarchais de la préface d'Eugénie : « 11 est temps d'intéresser un peuple et de faire couler ses larmes sur un événement tel qu'on le^ suppose véritable et passé sous ses yeux, entre des citoyens ; il ne manquerait jamais de produire de l'émotion. L'éclat du rang n'ajoute rien à la pitié qu'inspirent les malheurs... Le spectacle de la vertu persécutée, mais toujours généreuse, engage l'homme sensible à des retours sur soi-même... La véritable éloquence du drame est celle des situations...» Le mélodrame est en germe dans les conceptions de Mercier, cet homme à idées, qui ne savait pas toujours où il allait.
« Pourquoi fermez-vous votre théâtre au peuple, nation orgueilleuse ou avare ! s'écrie Mercier sur le ton déclamatoire qui lui est cher. Si vous jugez le spectacle utile, de quel droit en privez-vous la partie la plus nombreuse de la nation ? Pourquoi la renvoyezvous sur les boulevards entendre des pièces licencieuses, où triomphent le vice et la grossièreté... Le pauvre a cependant plus besoin qu'un autre de pleurer et de s'attendrir... il apprendrait peut-être à souffrir avec plus de patience en voyant la nation assemblée ne point fermer son oreille aux accents de l'infortune,..
Le peuple aime naturellement le spectacle... il sent luimôme la grossièreté des turpitudes dont on l'empoisonne... Quel sera Fauteur qui songera à ce bon peuple, qui lui donnera une nourriture saine et agréable, qui présidera à ses plaisirs honnêtes et lui apprendra à les goûter ? »
C'est dans la polémique engagée par Mercier contre La Harpe,' soutenant qu'il ne faut travailler que pour une (( classe d'hommes choisis », que l'auteur du Tableau de Paris^ qui est aussi l'auteur de VEssai sur Vart dramatique^ décrit, en quelque sorte, le mélodrame futur, en assurant que l'écrivain dramatique a une mission à remphr vis-à-vis du peuple (Mercier ne craint pas d'abuser de ce motj. (( Le spectacle est un tableau ; il s'agit de rendre ce tableau utile ; c'est-à-dire de le mettre à la portée du plus grand nombre, afin que l'image qu'il présentera serve à lier entre eux les hommes par le sentiment victorieux de la compassion et do la pitié... Ce n'est pas assez que l'âme soit occupée, soit môme émue : il faut que le but moral, sans être caché ni trop offert, vienne saisir le cœur... » Et ailleurs : (f Le poète dramatique est peintre universel : le manteau royal et l'habit de bure sont indifférents à son pinceau... 11 n'a pas besoin de s'élever jusqu'aux nues pour parvenir à loucher... un^ vérité intéressante, une maxime juste, un tableau luachant, et il verra tous les cœurs s'émouvoir, il les soulèvera avec le fil puissant qu'il tient en main. » C'est ce que répétera Guilbert de Pixerécourt dans ses innombrables préfaces ou post-faces, en disant que les ignorants avaient droit au plaisir du théâtre et qu'il l'a mis à leur portée, soucieux de laisser un enseignement moral. Mais ces déclarations étaient appuyées par Texpérience du succès, que connut beaucoup moins Mercier, quand il s'avisa de passer de la théorie à la pratique. Parmi les prophètes du mélodrame, il est peut-être assez curieux de rencontrer un homme qui fit de la
tragédie en action, Robespierre. Mais c'est, en 1786, le Robespierre de VEloge de Gresset. Il se moque des (( fougueux censeurs » qui sont persuadés que la nature ne connaît que la tragédie et la comédie, <( comme si l'inépuisable variété des tableaux intéressants que présentent l'homme et la société devait être nécessairement renfermée entre ces deux cadres d. Lui aussi, il proclame qu'il est d'autres catastrophes que celles des rois et des héros : « Nous éprouverons que nos larmes -peuvent couler pour d'autres malheurs que ceux d'Oreste et d'Andromaque ; nous sentirons que plus l'action ressemble aux scènes de la vie, plus les personnages sont rapprochés de notre condition, plus l'illusion est complète, l'intérêt puissant et l'instruction frappante. )>
Le mélodrame doit encore, dans sa formule, un L^rain au bon î>edaine et quelques autres grains aux dramaturges allemands (1). Le mélange de la musique et de la danse à l'action vient de l'ancien théâtre de la Foire à qui les scènes privilégiées avaient imposé un genre hybride. Il a donné la narole aux pantomimes historiques et romanesques (2), que représentait Audinot. Amalcame du drame bourgeois, de la tragédie, de la comédie, assemblage qm h force de ressembler h tout à la fois, ne ressemblait plus .'i rien, le mélo-
(1) "Hès 17P1. lo ThAfttre du Marais donnait sous le titre de nohfrt, rhrf dp hrlnnr^dst, nnp imitation d»'s Prinnndx df Schiller, due h Le MnrteUi<^re. Schiller eût mplnisément reconnu son rpuvr'^ dans retto ni^re in^nrnip, dont 1*^ fnmeux mot : « Oner»"" aux chA-teaux. pnix aux chaumif^res ! » fit le sucr<^s. dnns les circonstances of\ elle paraissait sur l'' spAnn. Le Martelli^re. j)pv une ironie, devint un emnlovi^ mof^i'de de l'ndTninîstmtion '''^s Droits réunis. Le rAle de Robert é+ait loué nar Rantiste pTu*^. mii devait faire une lonenie carrière au ThéAtre-Français. dans l'emploi des pères nobles.
(2) L'une de ces pantomimes oui eur^^nt le nlus de succès, nvant la R<^vo1ution. fut le Mnrâchnl (ir<( înafx. oui ranneln<t l'aventure d'une jeune fille sauvée de«5 bnndifs oui s'étnient emnarég d'elle, dans la forêt de ViUcrs-Cotferet, p-ir un dratron de la Rélîift. 86 pôndatit eti semestre.
drame pourrait — à grande distance — se recommander encore des préceptes de Lope de Vega, qui dans son Art dramatique estimait le pathétique mêlé au rire « conforme à la nature » et préconisait Tharmonie des contraires. « En mêlant le tragique et le comique, vous aurez une partie de la pièce qui sera sérieuse et l'autre qui sera bouffonne. Mais cette variété plaît beaucoup. La nature même en donne l'exemple et c'est de ces contrastes qu'elle tire sa beauté. » Cette partie comique, dont Guilbert de Pixerécourt, régulateur du genre, fera une règle essentielle du mélodrame, on ne l'y introduira cependant pas du premier coup. Il n'y a pas d'apparence de comique dans Victor ou V Enfant de la Forêt (22 prairial, an VI). Il est vrai que Pixerécooirt n'a pas encore légiféré quand il donne cet ouvrage, d'abord destiné à la scène lyrique et dont, dans un moment d'impatience contre les sociétaires du Théâtre Favart, il a brusquement supprimé la musique, pour la porter à l'Ambigu. Il n'y a pas de comique non plus dans le Jugement de Salomon^ de Caigniez, qui fit gagner une fortune à l'Ambigu.
La formule complète se dégagera avec Cœlina ou VEnfant du Mystère (2 septembre 1800) et le mélodrame aura désormais ses lois : quatre personnages essentiels : le troisième rôle, tyran ou traître, souillé de tous les vices, animé de toutes les passions mauvaises — une femme malheureuse ornée de toutes les vertus — un honnête homme protecteur de l'innocence — le comique ou le « niais », selon le terme consacré, qui fera surgir le rire au milieu des pleurs. Le traître oersécuiera la victime, celle-ci souffrira jusqu'au moment où son infortune étant au comble, l'honnête homme arrivera opportunément pour la délivrer et tirer de son ennemi une vengeance exemplaire, assisté du comique qui se rangera traditionnellement du côté des opprimés. Le style sera imposant par son emphase et par le luxe des maximes morales semées au cours
du dialogue, par l'abondance des épithètes. Trois actes, généralement, du moins dans la première période (et Pixerécourt lorsqu'il donnera quatre actes à la Citerne, croira devoir se justifier, lui, le fondateur de la règle). La structure aura un développement uniforme : le premier acte consacré à l'amour, le second au malheur, le troisième au triomphe de la vertu et au châtiment du crime. Le ballet est ingénieusement amené selon la circonstance, ainsi que le combat, qui est indispensable. La musique qui joue un rôle important (les brochures de Pixerécourt nomment toujours le musicien) souligne les situations dramatiques, accompagne l'entrée et la sortie des personnages, augmente l'effet des émotions produites, <( ouvre l'âme et la prépare au genre de sentiments qu'on va développer devant elle ». Le mot de mélodrame a été créé par Jean- Jacques, pour son monologue scénique de Pygmalion, où il entremêla la prose et la musique : il ne se doutait guère de l'emploi que Ton ferait de ce terme I De toutes ces formules, l'addition de la musique accompagnant les passages pathétiques est celle qui a le plus longtemps survécu : elle était d'ailleurs parfaitement justifiable. Le chef d'orchestre Artus, dont la disparition est récente^ composa ou arrangea la musique de centaines de drames, et il se livrait encore consciencieusement à ce travail en 1896.
Ce sont là des données générales sur le mélodrame primitif. Il naquit en un temps » où le peuple tout entier venait de jouer dans les rues et sur les places publiques le plus grand drame de l'histoire ». 11 fallait au public des émotions fortes au théâtre, cora-me il en avait fallu aux lecteurs de romans.
Le roman ! il est indispensable de l'évoquer rapidement, au moment où le mélodrame va prendre son essor; on verra qu'il mettra un peu d'ordre dans un chaos d'imaginations déchaînées, où le chimérique le disputait à l'invraisemblable, où tous les conteurs sem-
blaient atteints d'un délire, où ils se jetaient avec délices dans le surnaturel, car on était blasé sur toutes les horreurs véritables. Cette littérature ronnanesque éclose sous le Directoire, est extraordinaire et reflète Taffolement d'une société qui ne s'est pas encore reprise, après la tennpôte. Les personnages de ces romans sont aussi excessifs dans la vertu que dans le crime ; une sensibilité niaise se mêle à de l'obscénité ; un vent de folie souffle d'Angleterre, dont on traduit éperdument les authoresses déchaînées, rivales d'Anne Radcliffe.
Ouvrons les catalogues de Maradan, libraire, rue Pavée-Saint-André-des-Arts, 16 ; de Denné jeune, 42, rue Vivienne ; de Favre, Palais-Egalité, galeries de bois, 220; de Capelle, 346, rue Jean-Jacques Rousseau; de Carteret et Brosson, 7, rue Pierre Sarrazin, etc. Les titres des romans mis en vente sont significatifs :
Le Nègre comme il y a peu de blancs, par le cit. .1. d» la Vallée, auteur des Dangers de Vlnirigue ;
Rosa ou la Folle mendiante et ses bienfaiteurs, traduit do l'anglais de Mistress Bennett, par Louise Brayer-Saint- Léon ;
La Fugilivc de la Forêt, traduit de l'anglais de Lavinia Smith;
Dunois ou VElève de VAmour et de Mars, 2 vol. ;
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Victor ou VOrpheline de Montargis, 4 vol. in-12 ;
VEnfant du Prieuré ou la Chanoinesse de Metz, par Mme Guenard, 2 vol. in-12, avec figures ;
ffainc^ amour et "ûengeance^ par F. Pages ;
Dusseldorl ou le Fratricide, par Anna Mackenzie, traduit de l'anglais, par L. A. Marchand ;
FéWx et Pauline, ou le Tombeau au pied du Mont-Jura, par P. Blanchard ;
Adolphe de Wadkeim, ou le Parricide innocent, par Alex Duvoisin ;
Arthur et Sophronie, ou V Amour et le Mystère ;
Ida de Tokenbourg, ou Sans confiance entre époux, point de bonheur, par A. N. ;
VOptique du cœur, ou le Chinois à Memphis, par Fabre d'Olivet ;
Pauline ou le Moyen de rendre les femmes heureuses, 2 vol. in-12;
Valmour, ou les Passions corrigées, par G. Casterneau ;
Thaira et Fernando, ou les Amours d'une Péruvienne et d'un Espagnol, par P. Gallet ;
Les Trois Moines, par l'auteur des Forges mystérieuses ; Laure, ou VAmour et les systèmes, 5 vol. in-18, avec gra- A ures ;
Armand, ou les Tourments de V imagination et de
1 Amour ;
Adomica, ou les Epreuves de la Vertu ;
V Enfant du Crime et du Hasard, ou les Erreurs de V Opinion, mémorial historique d'un homme retiré du monde, 4 vol. in-12 ;
U Amante coupable sans le savoir, ou les Amants criminels et vertueux, par J.-R. Nougaret, 2 vol. in-12; La Courtisane amoureuse et vierge, par le cit. Le Suiro,
2 vol. in-12 ;
Odisco et Félicie, ou la Colonie des Florides^ par F. Verne;
Théodore et Julina, ou le Voyageur inconnu, par F.-G, Lamy ;
La Paysanne philosophe, ou les Aventures d'une Comtesse, par P. Blanchard.
Et ious les romans de Ducray-Diiminii...
Les souterrains, les fantômes, les brigands, le moyen-ûge, les troubadours, la sensibilité, l'exotisme, le libertinage, la vertu, si vertueu»se, qu'elle est exaspérante, se mêlent dans cette liste. Mme de Genlis, qui
reinplit presque à elle seule une publication de Maradan, la Bibliothèque des Romans^ cède au goût du jour et donne — elle qui a écrit un livre délicieux d'élégance, les Souvenirs de Félicité de L... — de sonribres histoires, le Château de Kalmeras, le Cimetière de Bury^ etc. Mme Cottin paraît raisonnable. Les pâles imitations suivent aussitôt une œuvre, qui, bien que désordonnée, a une manière de vigueur, et tout le monde refait le Moine, traduit de Lewis. C'est un soulagement que de retrouver la gaîté de Pigault-Lebrim, pour grossière qu'elle soit.
Le goût, si français, qui avait encore la toute-puissance dix ans auparavant, paraît perdu. On pense, on parle, on écrit faux. On ne s'habitue pas à être sevré des grandes angoisses par lesquelles on a passé, aux heures tragiques de la Révolution, et on les demande à la littérature courante. L'autre, la grande, celle qui aura la gloire d'avoir renoué les hautes traditions, ou d'avoir rénove, n'a encore pour public qu'une élite. La morale est bien indécise, les mœurs sont tombées fort bas, les nouvelles fortunes se sont faites d'une façon scandaleuse. Les âmes simples sont sans guide..
Peut-être n'est-il pas paradoxal d'avancer q.ue le mélodrame, tout en amusant, fut un aliment sain et opportun, et qu'il fortifia, avec ses leçons de morale en action, la conscience populaire. Nodier, qui avait des indulgences infinies pour Pixerécourt, parce qu'il l'aimait, et qu'il se plaisait toujours h justifier ses amis, a envisagé ce rôle du mélodrame, cette fonction qu'il rempht durant quelques années, à ce point de vue moral, ce par quoi ce grand lettré lui cherchait une excuse. « La chaire était vide, la tribune ne retentissait que de paroles inquiétantes, la théorie des intérêts matériels, avait remplacé dans les esprits Tiflée de toute autre destination... » Et Nodier ajoutait sérieusement : (( Où les hommes devaient-ils aller puiser des enseignements propres à les diriger dans les anxiét>és
toujours renaissantes de la vie, si ce n'est au mélodrame ! ))
Une fois lancé, Nodier, qui avait des euphémismes exquis pour amnistier le style du mélodrame, en disant (( qu'il enveloppait parfois la vérité d'ornements superflus », développait cette thèse en avocat, ayant toutes les apparences de la conviction. Il voyait en lui une contre-épreuve — éloignée, sans doute — de la tragédie grecque, prêtant comme elle « un habile et puissant auxiliaire à la Providence, en la démontrant par les faits ». Dans le monde antique, c'était le poète qui maintenait le culte des devoirs. Le mélodrame (la poésie en moins, hélas !) dans un thème toujours le même, à travers la variété de l'action, résume l'enseignement de toutes les philosophies et de toutes les rehgions en donnant l'horreur du mal... Encore qu'il parlât de lui généralement sans modestie, encore qu'il fût bien près d'estimer qu'il avait reçu une mission supérieure, Pixerécourt eût-il osé, alors qu'il punissait le traître au dénouement, de la façon ingénieuse que lui suggérait son imagination, se juger aussi favorablement ? « Qu'on n'aille pas s'y tromper, ajoutait Nodier, haussant encore le ton, ce n'était pas peu de chose que ^e mélodrame ; c'était la moralité de la Révolution ! (1). »
L'effet du mélodrame sur l'âme populaire, le bon seigneur de l'Arsenal le voyait dans la diminution des crimes pendant les années de triomphe de ces pièces aboutissant, par essence, à l'apologie de la vertu. Mais ces années-là correspondirent aux temps de l'Empire, ou de sa préparation, et la police n'avait jamais reçu une plus forte organisation, qui pouvait, autant que le
(1) Nodier inspirera des mélodrames. Tout le monde mettra à la scène, d'une façon plus ou moins franche, son Jean Sbngar, bandit et gentilhomme. Et il se mêlera quelque peu de travailler au Vampire. Voir, dans les Mémoires d'Alexandre Dumas, l'amusant chapitre où Nodier se donne le luxe de siffler la pi^ce dont il est l'auteur anonyme.
souvenir des châtiments impl'acablement distribués h la Galté ou à l'Ambigu, inspirer de prudentes réflexions.
Il paraîtrait assez monstrueux, aujourd'hui, qu'il y eût un art pour le peuple, une langue pour le peuple, de moyens scéniques pour le peuple. Les représentations populaires des chefs-d'œuvre classiques attestent que la foule est parfaitement accessible à la beauté pure, et ces anciennes théories de la nécessité d'un art secondaire sont en contradiction absolue avec nos idées actuelles. Mais il ne s'agit ici que d'histoire dramatique, et peut-être faut-il admettre qu'il y eut de bonnes raisons à ce théâtre de transition. Le pauvre mélodrame d'antan, qui semble aujourd'hui comique où il ne pensait pas l'être, fit l'éducation du parterre et des galeries, éveilla bien des curiosités, et, quand il aborda les sujets historiques, apprit, d'une façon un peu étrange parfois, des noms devant être connus de tous.
Mais il eut un autre rôle aussi, auquel n'avaient pas songé ses fondateurs, en si bons termes avec la Providence qu'ils l'avaient toujours à leur disposition. Ce peuple, à force d'entendre parler de justice en des tirades solennelles, eut soif de cette justice, pour luimême ; à force d'assister à la lutte des faibles contre les forts, vaincus et désarmés, au dénouement, il pensa à son propre sort, et s'avisa d'espérer avoir son tour, lui aussi. Cette foule se compara à l'héroïne persécutée, et rêva à un sauveur lui rendant ses libertés. Le despotisme se plaisait à la voir courir au spectacle ; il encourageait, au besoin, ses plaisirs, de crainte qu'elle ne pensât. Ces pièces qu'elle allait voir semblaient inoffensives, avec leurs péripéties frisant souvent l'absurde. Mais, en réalité, l'œuvre révolutionnaire se poursuivait, obscurément, à l'insu des auteurs qui croyaient n'offrir à leur public que des aventures romanesques, des fictions, n'ayant qu'une
importance théâtrale. Ce public, qu'ils émancipaient en croyant seulement le distraire honnêtement, il élargissait, au delà de la fiction représentée, la lutte du bien et du mal qui en faisait le ressort ; — il jugeait
Une spectatrice sensible {Dessin de Dainourette .)
peu à peu ses maîtres, il s'habituait à l'attente de ces merveilleux retournements de situation auxquels il avait si souvent applaudi ; il se trouva prêt à prendre part, dans la réalité, au combat des « quatre coups » (comme le poulailler de l'Ambigu appelait la bataille libératrice, qui terminait les mélodrames), quand s'élevèrent, sous un ciel embrasé, les barricades de Juillet...
Avant Pixe récourt. — « Les Victimes cloîtrées». — Un des pères du mélodrame. — Loaisel-Tréogate.
— « Le Château du Diable ». — Les Brigands. — «La Forêt périlleuse». — «Roland de Monglave».
— La Pantomime dialoguée — La Négrophilie. —
Un cimetière dramatique.
uiLBERT de Pixerécourt est le législateur du mélodrame. Sa fatuité est même souvent amusante. (( Tout était dit, tout était fait, quand je parus, dit-il en substance, dans une de ses dernières pages ; il fallait donc inventer un nouveau théâtre. Pendant trente ans, j'ai vu toute la France accourir aux représentations multipliées de mes ouvrages : hommes, femmes, enfants, riches et pauvres venaient pleurer et rire à mes mélodrames (1). » Nous aurons d'ailleurs l'occasion de constater plus d'une fois le dédain de la modestie que pratique Pixerécourt. Il codifia les lois du mélodrame ; cependant, il ne le créa pas tout d'une pièce. Pour ne prendre qu'un exemple, le quatrième acte des Victimes cloîtrées, de Monvel, est absolument dans le ton et dans le style du mélodrame. C'est une œuvre de combat, portant bien sa date, contre les couvents, où le comédien, qui avait dédié naguère V Amant bourru à Marie-Antoinette, donnait d'amples gages de civisme, dès la fin de 1791. L'homme de théâtre qui était en lui imaginait certains des « effets » dont, après lui, on allait se servir jusqu'à l'abus.
(1) Dernières réflexions sur le mélodrame, 1843.
Dorval, qu'un désespoir d'amour, la mort de sa fiancée Eugénie, a poussé à se réfugier dans un monastère, a percé la sombre duplicité du P. Laurent (le (( traître »). Il se révolte contre son autorité, mais le châtiment suit aussitôt cette révolte : il est jeté dans un cachot souterrain, sinistre in-pace, où se trouvent « deux tombes noires ».
La scène est divisée en deux parties. Un autre cachot voisine avec le premier : c'est là que se consume dans les souffrances cette Eugénie, que Ton croit morte, et qui a été enlevée par le P. Laurent. Elle exhale ses plaintes dans un de ces longs monologues emphatiques que conservera Pixerécourt.
O que le sommeil des malheureux est pénible... Quoi ! porter jusqu'au sein du repos le. souvenir de ses douleurs et le sentiment de ses peines ! Si la faiblesse, et l'anéantissement que j'éprouve ferment un moment ma paupière, des songes affreux m'agitent... un spectre gémissant se présente... il voudrait pénétrer dans ma tombe... Le sommeil fuit, et mes yeux s'ouvrent pour observer la mort qui savance, etc.
Son bourreau vient la tourmenter, comment le feront les traîtres du mélodrame :
Objet de haine et de fureur (c'est pour n'avoir pas cédé aux vœux du P. Laurent qu'Eugénie est retranchée du monde), expie ici le crime que mon cœur n'a jamais pu pardonner... Vis, pour mourir à chaque instant du jour... du jour que tu ne verras plus !
Dans l'autre cachot, Dorval se désespère aussi : (( Des voûtes... des murs impénétrables... une porte de fer... et rien. » Cependant dans cette demi-obscurité, ses yeux se portent vers une des tombes ; un instinct le porte à en soulever la dalle. Il frissonne en découvrant le cadavre qui gît là... Mais à côté du mort, il aperçoit un papier, sur lequel on a écrit avec du sang, et il lit, frémissant :
Qui que tu sois, protite de mes vains travaux {s'interrompant). Juste ciel ! {continuant). Depuis vingt ans que je péris
24 LE MÉLUDKAME
ici, je suis parvenu à détacher une barre de fer qui lie cette tombe à la muraille, tu la trouveras sous les décombres. {Il touille dans le tombeau, en retire la barre de /er, et dit, avec explosion) : La voilà ! (H continue). Une dalle de pierre a caché mon travail ; reconnais-la au sang dont elle est teinte {il regarde, il aperçoit la pierre imprégnée de sang). Voici du sang... En voici !... {Il poursuit la lecture). Lève cette dalle, et peu d'instants te suffiront pour achever mon ouvrage. Je péris, adieu. Plains-moi et aime-moi.
Grâce aux indications du prisonnier qui l'a précédé dans ce souterrain, Dorval perce les murs, et, avec une joie ineffable, il tie reconquiert pas seulement sa liberté, il peut être le saaveur d'Eugénie, qu'il reconnaît dans la captive délivrée par lui.
Cette scène, qui avait alors quelque nouveauté et qui produisit une impression considérable au théâtre de la Nation, sera, à la vérité, le modèle des auteurs de mélodrame. Là, par exemple, s'il y a un vieux serviteur fidèle, on ne trouve aucun mélange de comique. Cette association du rire et des larmes sera l'œuvre de ceux qui esquisseront la formule du genre, nourris du pathétique de Misanthropie et Repentir et de la sensibilité de VAbbé de VEpée, de Bouilly, mais allant tout de suite jusqu'à l'outrance, et s'éloignant vite d'un semblant de raison.
Un des pères du mélodrame, c'est aussi Loaisel- Tréogate, cet ancien gentilhomme de la compagnie des gendarmes du Roi, ayant porté l'habit écarlate, galonné d'or, qui trouvera le moyen de se faire donner une pension de quinze cents francs par la Convention. S'il lui devra des leçons plus tard, il a commencé sa carrière théâtrale bien avant Pixerécourt. Il a même cherché un mot, pour désigner la formule entrevue ; celui de « Comédie héroïque ». Ainsi qualifie-t-il l'une de ses premières pièces, le Château du Diable ; représentée le 5 décembre 1792 au Théâtre Molièrejî cette scène construite en deux mois, dans une cour qui allait de la rue Saint-Martin à la rue Quincampoix, pour l'amateur de théâtre qui s'était improvisé directeur,
Bour&ault-Malherbe. Ce théâtre Molière, qui devint en 93 et en 94 le (( Théâtre des Sans-Culottes », et où devait régner plus tard le vaudeville fut, en réalité, le premier asile du mélodrame. On y joua des pièces patriotiques où rhistoire était patriotiquement arrangée,
telles qu'un certain Masque de (er et les Crimes de la Féodalité de la citoyenne Villeneuve. Le Château du Diable, qui n'avait absolument rien d'historique. se glissa au milieu de ces productions destinées à .nspirer l'horreur de la tyrannie.
On peut rattacher cette pièce, qu'on ne saurait hésiter à qualifier d'inepte, à l'histoire du mélodrame, car ce sont, avec des tâtonnements, ses procédés. J'avoue que, en me livrant à ces explorations dans ce vieux répertoire, j'ai éprouvé, parfois, une manière de stupeur.
T~ Adélaïde de Fervacques (la scène se passe au quinzième siècle) était contrainte par son oncle, le riche et puissant baron de Montgrigny, à épouser un homme , pour qui elle n'avait qu'aversion. Elle aimait, au j contraire, le chevalier Raoul ; elle a fui le château de / Montgrigny, et elle est allée retrouver Raoul. Elle a / quelque peu guerroyé, elle-même, pendant qu'il batail- I lait çà et là. Deux ans sont passés qui n'ont fait qu'af- \ fermir la tendresse des deux époux. On peut goûter enfin quelques heures de paix, et Raoul conduit sa femme dans sa modeste demeure, car il est resté pauvre, s'il est chargé de gloire. Il s'arrête dans une auberge, où des paysans apprenant le passage de ce preux, viennent le trouver : il y a près de là un château hanté, où il se passe des choses terrifiantes. Les paysans le supplient d'en chasser les mauvais esprits, qui les effraient fort.
Malgré les prières de son écuyer Robert, Raoul n'hésite pas : (( Quoi ! je refuserais le secours de mes armes à d'honnêtes villageois, qui me le demandent ! Donnemoi mes armes !... )> L'écuyer ou le valet du héros seront toujours poltrons : peut-être en ces temps de la Révolution et de l'Empire, la peur, qui semblait un sentiment invraisemblable, était-elle un élément infiniment comique, et c'est pourquoi il y a presque toujours un poltron dans les mélodrames.
Raoul, suivi de Robert, pénètre dans le château. On ne l'avait point trompé : les plus terribles prodiges l'y attendent. Le fond de la salle où il est entré s'ouvre soudain et laisse voir un tombeau que gardent six chevaliers, bardés de fer. <( Leurs attitudes différentes, dit l'indication de mise en scène de la brochure, sont celles d'une douleur profonde, ils doivent paraître immobilisés comme ces figures de marbre ou d'airain qu'on aperçoit autour des mausolées. )) En même temps, il voit se dérouler un rouleau sur
lequel sont tracés ces mots : (( Téméraire, qui oses porter tes pas dans l'empire de la Mort, fuis si tu veux revoir la lumière des cieux. )>
— Fuyons, mon cher maître, s'écrie Robert épouvanté.
— C'est bien le moment de s'en aller ! répond Raoul avec indignation.
Spectres ou vivants, il provoque les chevaliers. Ils quittent leur immobilité, et une lutte s'engage entre eux et Raoul. Malgré sa valeur, il est vaincu par le nombre. Sous les yeux d'une belle amazone, qui semble commander à ces mystérieux personnages, une cage de fer monte du plancher et l'enserre.
Au troisième acte, le voici prisonnier dans un souterrain. Monologue. Où est-il? De quels monstres est-il la victime ? Il ne peut croire au surnaturel.
Ces êtres singuliers qui sont-ils? Pourquoi paraissent-ils demeurer dans les entrailles de la terre ? Sont-ce des voleurs de nuit? sont-ce des hommes qui, sachant contrefaire le coin des monnaies ou en altérer le titre, ont fait de ce château le théâtre de leurs opérations ?
Un « esclave )>, un prisonnier comme lui, se glisse cependant jusqu'auprès de Raoul. Il peut l'aider à reconquérir la liberté, mais. ce ne sera que le lendemain... Vain espoir ! Les mystérieux habitants du château reparaissent et avertissent Raoul de se préparer au supplice.
Oui, dit-il, j'entends les apprêts de mon trépas. La mort nest rien par elle-même ; je l'ai bravée mille fois dans les combats, mais périr obscurément et sans utilité pour personne ! mourir quand les vrais liens de la vie se rassemblaient pour moi dans le sein d'une épouse !... Par mon trépas, causer sa mort, la mort de l'objet le plus aimable dont la nature ait embelli la terre !...
Pendant qu'il s'afflige sur son sort, l'amazone déjà entrevue paraît. Elle n'a pu demeurer insensible en voyant la belle mine et la valeur de Raoul : que Raoul
consente à oublier Adélaïde et à devenir son serviteur fidèle, et il lui sera fait grâce de la vie... Oublier Adélaïde !
— As-tu pu croire, as-tu pu soupçonner que Haoul oublierait la plus vertueuse des épouses, pour la lille, peut-être, d'un chef de brigands?
LAmazone. — Quel outrage ! Gardes, qu'on le saisisse !
Devant l'inévitable mort, Raoul veut du moins échapper au supplice que vont lui infliger ses bourreaux. Il se dégage « des mains des satellites, avec un mouvement terrible )> et il atteint le haut d'un rocher, d'où il se précipite dans le vide...
Cependant, la courageuse Adélaïde a pénétré,' elle aussi dans le château, et elle aussi, elle a rencontré les êtres fantastiques qui le peuplent ! Ils préparent pour elle une bûcher... Elle va périr...
Mais non, Raoul paraît soudain. Tout ceci n'a été qu'une épreuve. Le baron de Montgrigny a tendu ces pièges pour voir si le ravisseur de sa nièce était, par sa vaillance, digne de son pardon.
Mais, dans la Forêt périlleuse ou les Brigands de la Calabre (Théâtre de la Cité (1), 17 mai 1797) Loaisel- Tréogate ne se plaît plus à un jeu, cette fois ; c'est le mélodrame pur et l'on a affaire à des brigands véritables. Le roman et le théâtre, à cette époque font une
(1) Acteurs de la Forêt périlleuse : Vicherat, Corsse, Boucheresse, Dumont, Martin, MUe Levesque. Le théâtre de la Cité s'ouvrit le 20 octobre 1792 ; 11 eut des fortunes diverses et joua successivement tous les genres pendant quinze ans. Le théâtre de la Cité, qu'avait construit l'architecte Lenolr, devint le bal du Prado.
La date seule de la représentation suffit à démontrer la fausseté de l'anecdote selon laquelle Loalsel-Tréogate, président d'un club révolutionnaire, aurait, au moment où allait se lever le rideau, tenu ce langage au public : « Citoyens, je vous préviens que le premier scélérat qui sifflerait mon drame serait arrêté par mes ordres et que sa tête serait en grand danger de ne pas rester sur ses épaules. » Après quoi, il se serait tourné vers la coulisse et aurait ajouté, en s'adressant aux acteurs : « Vous pouvez commencer. »
LE MÉr.ODRAME 29
grande consommation de brigands : ce qu'on peut surtout admirer, aujourd'hui, c'est qu'il se trouva un public pour prendre au sérieux ces aventures. Et quel public ? celui qui avait eu, dans sa réalité, le plus grand drame de l'histoire !
Colisan, officier au service du roi de Naples, suivi de son valet Fresco (ivrogne et poltron, bien entendu) se désespère de l'événement imprévu qui lui a ravi sa fiancée Camille, tandis qu'il traversait avec elle la forêt.
— iMais (artifice ingénu d'exposition), mais, demande Fresco, redites-moi donc encore les circonstances de cette séparation, car elle me paraît inconcevahle.
Colisan n'a garde de ne pas répondre et donne ainsi un échantillon de son style :
« Après trois heures de marche, nous touchions au terme de no,tre voyage, le jour était sur son déclin, la campagne paisible, nous goûtions dans une conversation tendre et animée les prémices de notre bonheur ; nous nous arrangions pour mener une vio délicieuse, lorsque soudain, Camille s'aperçoit qu'un bracelet, formé de mes cheveux et de mon portrait, s'est échappé de son bras. Cette perte paraît l'allliger vivement, je lui dis de m'attendre au pied d'un arbre, je m'empresse de retourner sur mes pas, le bracelet se retrouve, je revole, transporté de joie, près de l'objet de ma tendresse, mais, ô souvenir affreux, plus damante, plus d'épouse ! Camille avait disparu. Est-ce un ravisseur, est-ce quelque bête cruelle ? Toutes mes conjectures sont horribles!
Une troupe d'hommes arrive. Colisan et Fresco n'ont que le temps de se dissimuler, et ils frémissent en les entendant parler de vols et de crimes. Quand ils sont partis, Colisan s'aperçoit qu'un rocher tourne sur un j)ivot. Nul doute que ce ne soit là le repaire des bandits. Colisan veut y descendre, malgré les supplications de Fresco.
— Quand il se présente une occasion de rendre service à la société, un honnête homme serait coupable de la laisser passer 1
A peine Colisan et Fresco sont-ils descendus dans la grotte qu'un des brigants s'avise qu'il a oublié d'en refermer l'ouverture. Voici le valeureux héros du mélodrame et son valet prisonniers. Mais, dans ce souterrain, Colisan retrouve l'infortunée Camille : le capitaine des bandits s'est épris d'elle et jusqû^à ce qu'elle cède à ses vœux, lui a infligé la plus terrible captivité. Les deux amants parviennent à échanger quelques mots. Ne pouvant user de la force, Colisan s'avise de la ruse. Il conseille à Camille de feindre de s'humaniser, et ce savoureux dialogue s'engage :.
Colisan. — La poudre que contient cette boîte est un poison très actif que je portais sur moi dans le dessein de me donner la mort si mes recherches ne vous eussent point rendue à mon amour... Lorsque vous serez à table avec le capitaine, et que le vin aura mis en belle humeur votre affreux convive, saisissez l'instant où il ne pourra vous apercevoir et jetez cette poudre dans son verre. A peine aura-t-il bu que vous le verrez perdre le sentiment et tomber à la renverse. Ne craignez rien ; l'effet de la poudre sera si prompt, qu'il n'aura pas le temps d'arrêter sur vous quelque soupçon. Le chef mort, et pendant que sa troupe ne songera qu'à s'enivrer dans le fond de la caverne, nous prendrons les clefs et sortirons de ce gouffre d'iniquités.
Camille. — Vous m'effrayez. Dois-je me résoudre à la mort d'un homme ?
Colisan. — Eh, cet homme est un monstre souillé de meurtres, dont la tête est mise à prix. En purger la terre, c'est remplir le vœu de la justice et celui de l'humanité.
Camille. — Mais la faiblesse de mon sexe?
Colisan. — Il faut la surmonter. Le péril est extrême, votre honneur, ma vie, la vôtre, celle de mille autres, peut-être, dépendront de votre résolution. Prenez cette boîte.
Camillk. — Donnez ! Puisse le Ciel vaincre ma timidité et affermir mon bras !
Camille semble, en effet, s'amadouer quand reparaît le capitaine, et elle suit les instructions de Colisan Mais elle ne s'y prend pas d'une façon assez discrète en versant la poudre dans le verre du bandit. « Une musique terrible, dit l'indication de mise en scène, se fait entendre. )> Il comprend qu'il n'y a eu là qu'bypo-
crite douceur, que Camille a souhaité sa mort, et comme on vient de découvrir Colisan, il va se livrer à toutes les voluptés de la vengeance. Il confie l'exécution de l'officier à un certain Morgan, qui paraît le plus farouche des brigands.
« Us l'entraînent! s'écrie Camille. De quelles horreurs suisje environnée. Le crime triomphant, ses mains fumantes du sang de l'homme de hien, du sang de mon époux ! U Dieu ! par quelle action de ma vie ai-je mérité d'être plongée dans cet abîme d'infortunes ! Colisan, tu vas mourir sans moi ! {avec une force concentrée). Non, je cours partager son supplice !... {elle s'évanouit). »
Mais ce Morgan n'était qu'un faux bandit, ami de la justice et vengeur du crime. L'exécution de Colisan n'a été qu'un semblant d'exécution. Et quand le capitaine veut jouir des larmes de Camille en lui montrant le cadavre de son amant, celui-ci se relève prestement, saisit des pistolets et tue le chef des bandits. Camille et Colisan sont libres. « Comment vous remercier ! dit Camille, comment nous acquitter jamais d'un tel service ?» . •
Morgan. — Vous ne me devez rien ; j'ai fait mon devoir : j'ai vengé la société !
Colisan. — Cet exploit est digne de votre courage. Venez, chère Camille, et vous, mes dignes amis, sortons de cet hoiTible lieu et allons rendre grâces au ciel d'avoir puni le crime et sauvé l'innocence !
Telle était la manière de Loaisel-Tréogate, volontiers pompeux dans son style (1). Et il faut bien croire que le public le trouvait à son goût, puisque la Forêt IK'rilleuse connût les honneurs du succès. — ^^
L'inventif esprit de Loaisel-Tréogate découvrira, deux ans plus tard, d'autres moyens de frapper l'imagination du public. Dans Roland de Monglave (Ambigu,
(1) Et Loaisel-Tréogate avait la conviction qu'il travaillait « à. ramener l'homme de son siècle fi la vérité par le sentiment et la raison » l
9 pluviôse an VIT, 28 janvier 1799, acteurs : Bithmer, Lebel, Révalard, Isidor, Bougnol, Stockleit, Mme Dekersy), il fera intervenir la Providence d'une façon plus imprévue. Roland de Monglave est un héros, qui a rendu souvent victorieuses les armées du duc de Souabe, Milon. Mais sa faveur déchaîne la jalousie du ministre de Milon, Liezard, qui fait tuer le fils du duc et accuse Roland de ce forfait, en appuyant son accusation d'apparences de preuves. Roland est, en effet, chargé de chaînes, et condamné au supplice. Le dévouement de son épouse, Isaure, l'arrache à la mort, une première fois, mais Roland retombe entre les mains du perfide Liezard. Celui-ci (il serait oiseux de dire par quelles circonstances) s'est caché dans une grotte, durant qu'on fait de nouveau les apprêts de l'exécution de Roland : le théâtre, naturellement, (( représente un lieu sauvage ». Tandis qu'il s'est ainsi dissimulé, les soldats aperçoivent un ours énorme sur les rochers. Ils le poursuivent, le perdent de vue, découvrent la grotte et, pensant qu'il s'y est réfugié, s'avancent à petits pas et tirent des coups de fusil dans la caverne.
— J'entends des cris lamentables, dit un des soldats.
— L'ours est blessé à mort.
— Ce n'est pas le mugissement d'un ours, c'est le cri d'un homme expirant.
— O ciel, en voulant tuer une bête féroce, aurions-nous eu le malheur de tuer un homme ?
Ils pénètrent dans la grotte et en ramènent le corps de Liezard, sur lequel on trouve des papiers qui attestent l'innocence de Roland. Le duc lui rend son amitié.
— Retournons au palais, et tenez-moi lieu du lils que j'ai perdu. Ceux qui gouvernent sont bien à plaindre; l'illusion et le mensonge toujours les environnent ; mais quand ils peuvent revenir d'une erreur funeste, et rendre à la vertu une justice éclatante, ce moment devient aussi le plus doux de leur vie.
Le mot de (( vertu )> termine traditionnellement chaque œuvre de Loaisel-Tréogate. Roland de Monglav fut repris en 1803 à la Porte-Saint-Martin. L'Allemand Reichardt, ancien maître de chapelle de Frédéric II, de passage à Paris, voulant se rendre compte de ce qu'était le mélodrame, qui « faisait florès », l'alla voir. Il ne partagea pas l'enthousiasme de la foule. « J'ai vu là, écrit-il, une monstruosité dramatique, un dramespectacle écrit dans une prose détestable, qui a des prétentions ridicules à la prose dite poétique. Ce drame étonnant est accompagné de musique : à son entrée en scène, comme à sa sortie, chaque personnage est gratifié d'un aubade. )> Cet étranger voyait alors plu.s juste que les Parisiens. Où était alors ce qui avait été la grâce suprême de Paris — le goût ?
Le théâtre populaire est vraiment misérable, en ces dernières années du xvin^ siècle, au moment où Pixerécourt, dont nous pouvons sourire aujourd'hui, mais qui aura une action utile, entre en scène. Le théâtre « littéraire » a, du reste, lui aussi, quelque peine à se renie lire de la grande secousse révolutionnaire. La réunion générale des Comédiens-français, après leur scission, ne s'est pas encore opérée, permettant la reprise des traditions de l'illustre Maison. "Népomucène Lemercier défend la tragédie, Picard, Alexandre Duval, Bouilly, Andrieux luttent pour faire reprendre rang à la comédie... Mais les pièces <( sensibles » de Mlle Candeille ont leurs admirateurs.
Un genre étrange précède le mélodrame, la « pantomime dialoguée » : c'est une appellation modeste, indiquant que le spectacle joue là un rôle non moins important que le texte. La pantomime dramatique a aussi droit de cité à l'Ambigu, et elle se complaît, comme le mélodrame, dans les aventures de brigands.
Il suffira, je. pense, d'évoquer sommairement deux de ces élucubrations singulières. Prenons, par exemple,
comme échantillon de la pantomime dialoguée, en 1798, Elvira ou Vile fatale, de Grenier (acteurs : Revalard, Briden, Belval, Vicherat, Mme Savigny). Cette fois, l'action se passe en Perse, et elle est résumée oar le vénérable Maurian, qui a vraiment à se plaindre de son sort : .
Cette île est gouvernée par un tyran ; ce monstre est le ravisseur de ma liile, il a commandé qu'on brûlât ma chaumière ; il a chargé de fers un malheureux étranger à qui j'avais donné asile : ma iille a bravé son pouvoir, et le cruel vient de faire dresser ici ce bûcher, qui doit être son supplice et celui de l'étranger...
Mais le libérateur apparaîtra en la personne de Dorban, jeune héros, et que Maurian, (( avec la plus sensible émotion », reconnaît pour un fils dont il fut naguère séparé. Et Maurian s'écrie : <( O Nature ! — Oui, répond Dorban, c'est elle qui m'a conduit vers \ ous. »
La pantomime dialoguée, comme le mélodrame, se Icrmine par une leçon morale.
Et vous,- dit Dorban, habitants de ces contrées que nous venons d'affranchir, chérissez toujours votre liberté et n'oubliez jamais que pour la conserver, il faut qu'elle repose sur l'amour des lois, la justice et l'humanité...
La pantomime dramatique, où semble exceller Cuvelier, que nous retrouverons, sera, si vous le voulez bien, les Miquelels ou le Repaire. des Pyrénées. (Ambigu,' brumaire an VI, acteurs : Laurent, F rançon i, Fortuné, Isidor, Stockleit, Barthélémy, Mlle Adèle Dumonchel). Toutes les autres pantomimes sont taillées sur le même patron.
Rosina, pupille de don Pèdre, est aimée de Saint- ( '.liarles, officier français, et c'est pourquoi elle fuit son tuteur, qui prétendait à sa main. Mais à peine Saintr.harles a-t-il enlevé Rosina que les deux amants tombent entre les mains de brigands, et leur chef, « le cruel Barbanio », s'éprend de sa prisonnière.
Les événements se déroulent fort vite. On signale à Barbanio une troupe qui vient à l'assaut de son (c repaire ». Il fait enfermer Rosina dans une tour et il tire Saint-Charles du cachot où il l'avait jeté, mais pour le forcer à se battre contre ceux-là. mêmes par qui il pourrait être délivré. Hélas, en cette rencontre, ce sont les brigands qui l'emportent.
Les assaillants étaient commandés par don Pèdre, persuadé que Saint-Charles était le complice des bandits : il revient, accompagné d'archers de la Sainte- Hermandad. Second combat. Dans ce combat, Saint- Charles pare un coup mortel qu'allait recevoir don Pèdre, et celui-ci est ainsi détrompé, reconnaît que l'officier n'a été que la victime des brigands et non leur compagnon.
Mais si, dans cette bataille, la troupe de Barbanio a été décimée, Barbanio lui-même n'est pas mort. Assiégé de toutes parts, il pénètre dans la tour où il a laissé Rosina, en gravit la plate-forme en la portant dans ses bras, et défie les archers en se faisant un rempart du corps de la jeune femme. Saint-Charles, à qui l'amour donne toutes les audaces, se hissera jusqu'à la tour et, en tuant Barbanio, délivrera son « amante ». Don Pèdre, touché de tant d'héroïsme, renoncera à ses propres sentiments et consentira à l'union contre laquelle il avait d'abord lutté.
On peut se consoler, sur un tel sujet, de ce que le texte a de sommaire.
La pantomime dramatique, malgré la gloire du mélodrame, se poursuivra quelques années encore. En 1810, le même Cuvelier est toujours sur la brèche et donne à la Gaité une autre pantomime, la Main de fer ou VEpouse criminelle, où l'on voit Régilde, duchesse de Spalatro, faire assassiner son époux, pour régner à sa place, et convier le jeune Stéphanos, qu'elle aime secrètement, à partager son trône. Mais le duc, s'il a été affrousemnt mutilé par ses assassins, n'est pas
mort, et Stéphanos, qui est l'amant de la belle et douce Angolina, se refuse à la pgission de Régilde : double source, pour elle, d'aventures extrêmement fâcheuses, jusqu'au moment où le duc, lui apparaissant comme un fantôme, avec la mcdn de fer, qui a remplacé sa main coupée, <( lui fait sentir sa froide étreinte » et la pousse dans un précipice, en châtiment de ses crimes. (Acteurs : MM. Ferdinand, Duménil, Mar, Cancel, Soissons ; Mlles Bourgeois, Julie, Caroline.)
Il y a dans la brochure une indication curieuse. Le remords hante Régilde, et elle erre la nuit, une lampe à la main, sous les voûtes de son palais, en proie à un accès de somnambuhsme. « Cette scène, dit Cuvelier dans une note, est empruntée au Macbeth anglais. J'ai tenté de la rendre nouvelle par les accessoires. Dans tous les cas, je crois qu'une situation semblable convient mieux au boulevard qu'au premier théâtre de VEmpire. » Cette appréciation de Shakespeare, par CuveUer, et cette critique sévère, dans une profession de foi littéraire, ne laissent pas que d'ouvrir des horizons singuhers sur la mentalité de l'auteur de la Main de fer.
Dans ce tableau affligeant des pauvretés offertes au public, et qui, hélas ! s'en contente, on ne saurait oubUer la pièce sensible entre toutes, la pièce négrophile. C'est un article très demandé, depuis VEsclavage des Nègres ou VHeureux Naufrage, d'Olympe de Gouges. La pièce a été naguère un peu égayée à la Comédie-Française, mais c'était en 1789, et le parterre était encore plein de gens d'esprit : ils ne s'en sont pas pris au sujet, d'ailleurs, mais à la composition de l'ouvrage. Depuis, le nègre est en faveur, et on s'est habitué à être moins difficile en ce qui concerne la forme des ouvrages dramatiques.
Sous le Directoire, le roman du citoyen N. J. Lavallée, le Nègre comme il y a peu de blancs, avait fait verser bien des larmes, et on avait lu avec attendris-
sèment les abondantes déclamations du bon Itanoko, qui, jeté parle sort au milieu de blancs indignes, offrait avec eux le contraste d'une âme simple et droite. Tout ce qu'on pouvait lui reprocher, c'était d'être un peu glorieux de ses avantages moraux, pour lui et pour SM race.
« On nous croit, disait-il, moins d'esprit qu'aux peuples d'Europe. Mais les qualités du cœur sont, chez nous, plus franches, plus sûres et plus étendues, parce qu'elles naissent avec nous, parce que les vices, qui nous sont inconnus, ne viennent point les con^ompre. Nous n'offrons point sans donner, nous donnons sans offrir, nous ne prostituons point les noms de fidélité, de délicatesse, de dévouement, mais nous gardons nos serments. Nos huttes sont toujours ouvertes au pauvre ; les p'aisirs du luxe y sont Ignorés, mais l'ennui n'y pénètre jamais... »
Le théâtre suit le roman et chaque scène offre le spectacle de noirs vertueux. A l'Ambigu (9 septembre 1797), c'est Aàonis ou le Bon Nègre, de Béraud et Rosny. Cet Adonis est, en effet, un parangon de fidéhté. Pendant 'la révolte de Biassou, à. Saint-Domingue, il s'est juré de sauver son maître, M. d'Héronville, tombé entre les mains des révoltés. Tâche difficile, car l'heure de l'exécution de M. d'Héronville est déjà fixée. Adonis, à travers mille obstacles, trouve le moyen de quitter le camp de Biassou pour aller chercher du secours, mais alors que le temps est si précieux, une foule de circonstances le retardent, et il est lui-même arrêté par les soldats combattant l'insurrection, qui le prennent pour un des bandits. Heureusement, il n'y a pas que le bon nègre : il y a aussi la bonne négresse, Zerline, qui, pendant ce temps, en minaudant avec Biassou, a fait retarder le moment de la mort de M. d'Héronville. Adonis, s'étant justifié, conduit les dragons rouges dans la montagne, leur livre le camp des rebelles.
— Scélérat ! dit Biassou, alors qu'on le charge de chaînes, tu nous a trahis !
— Oui, répond Zerline, et c'est vertu, quand c'est pour détruire brigands !
La plupart des personnages parlent nègre, ce qui supprime quelque chose de la longueur des tirades habituelles, et on peut dire que c'est toujours cela de gagné.
Le Poulailler d'après le dessin de Damourette.
Cimetière étrange que celui de toutes ces vieilles pièces mortes depuis si longtemps, expiant leur popularité d'antan par le profond oubli où elles sont tombées. Parfois, comme une inscription qui n'aurait pas tout à fait disparu sous les ronces envahissant la pierre tombée, un titre apparaît encore, dont quelque tradition a gardé le souvenir, et c'est, à travers les cyprès, la fugitive vision de pauvres fantômes devenus ridicules.
Guilbert de Pixerécourt. — Trente mille représentations. — Un père de Tancien régime. — Une Jeunesse accidentée. — Emigré et Dragon de la République. — Premiers essais. — Au Comité de Salut public. — Carnot, protecteur de Pixerécourt. — Temps de misère. — Seize pièces reçues et non jouées. — Enlumineur d'éventails. — « Victor, ou l'Enfant de la Forêt ». — Pièces sur pièces.
GUILBERT de Pixerécourt, qui avait une très haute opinion de soi-même et qui, en 1836, sans la mener tout à fait au bout, il est vrai, esquissait une comparaison entre Sophocle et lui, avait commencé ses Mémoires. Les infirmités, qui avaient eu raison de ce robuste tempérament et de cette bouillonnante activité, la quasi-cécité qui le frappa, l'empêchèrent de les continuer, et il dut souffrir de n'avoir pu dire tout ce qu'il souhaitait de dire sur son existence si largement remplie. C'est alors qu'il demanda à trente amis, pour l'édition qu'il donna d'un choix de ses pièces, une page destinée à le mettre en bonne posture devant la postérité. Homme d'ordre, administrateur excellent jusqu'à la fin, il soignait sa gloire, près de la tombe, et peutêtre la soignait-il sans discrétion, selon les procédés à effet dont il avait usé dans son théâtre.
Comment n'eût-il pas conçu quelque orgueil de sa carrière ? Il avait connu la grande popularité, il pou-
vait dire qu'il avait fait pleurer toute la France, et, en faisant le compte des représentations de ses cent vingt ouvrages, de Selico ou les Nègres généreux (Nancy,
PiXERÉGOURr A LÉPOUUE DE LA RÉVOLUTION
d'après un médaillon appartenant à M. Virély. (Reproduction interdite).
179G), à Bilou ou V Enfant de Paris (1) (Cirque Olympique, 31 janvier 1838), il arrivait, par de minutieux calculs, au total de trente mille.
(1) Bijou ou l'Enfant de Paris devait être représenté à la Galté. ^La répétition générale en avait eu lieu. Entre la répétition 'et la première, le théâtre était détruit par un incendie, catastrophe qui pesa lourdement sur Pixerécourt, Voir plus loin.
Son enfance avait été assez triste, et sa jeunesse accidentée s'était ressentie des orages révolutionnaires. René-Charles-Guilbert de Pixerécourt était né, en 1773, d'une vieille famille lorraine (1) ennoblie par lettres de Léopold P'', données à Lunéville en 1712. Son grandpère avait été conseiller intime de Charles de Lorraine, et un de ses oncles, le docteur en théologie René Guilbert, avait rempli les fonctions d'aumiônier auprès du roi de Pologne, Stanislas. Son père avait été capitainemajor au Royal-Roussillon.
Le major éleva son fils d'une façon extrêmement rude dont, sexagénaire, Pixerécourt se souvenait encore avec quelque amertume. Il le traitait en recrue, brutalement, et, pour le punir de n'avoir pas eu de récompense scolaire en sixième, voulait le faire enfermer dans une maison de force, où l'on conduisait les jeunes gens prisonniers en vertu d'une lettre de cachet. Il se piquait de tremper le caractère de l'enfant en le soumettant à des épreuves prématurées, et en le lançant seul, à onze ans, après l'avoir armé d'un inutile fusil de chasse, au milieu d'un pays dévasté par l'inondation. Un maître plus doux, le préfet du Collège de Nancy, Chameroy, s'intéressa à lui et fît de lui un brillant lauréat, à qui ses couronnes donnaient l'honneur de prononcer, à la fin de l'année de rhétorique, le discours aux notabilités de la ville, institution qui datait d'une ordonnance de Stanislas. Le major, cependant, n'eut pas un mot de félicitation pour son fils.
Ce père, dont la sévérité ne s'était jamais démentie, devait mourir, âgé de quatre-vingt-quinze ans, en 1837. Ce ne fut que peu de temps avant sa fin qu'il crut devoir justifier sa conduite, en une lettre qui ne laisse pas d'être curieuse, en peignant bien un carac-
(1) La famille de Pixerécourt portait d'azur, à la couronne de laurier d'or, au chef d'argent chargé de trois étoiles du champ. {Dictionnaire des Maisons nobles de France.)
tère d'ancien régime. Guilbert de Pixerécourt avait soixante-quatre ans, lorsque lui arriva cette manière de bénédiction, offerte encore d'une façon âpre par ce grand vieillard presque centenaire.
Vous m'avez trouvé plus que sévère, mon lils, et, sans doute vous m'avez blâmé. C'était l'ancienne habitude... la jeunesse doit être assouplie dès sa plus tendre enfance, souvent morigénée, et surtout habituée à l'obéissance, sans laquelle je ne connais point de société possible. Faute de ce frein indispensable, on ne comprend bientôt ni les devoirs, ni les droits.'
Vous et vos camarades de classe (1), vous avez été nourris dans le respect. Tous ont réussi dans le monde ou ont bien gouverné leur fortune. Je n'en connais pas un qui ait manqué à l'honneur et ait fait rougir la Lorrame. 11 y a soixante ans, on ne tutoyait jamais les enfants, encore moins leur était-il permis de tutoyer leurs père et mère. Les enfants, en présence de leurs parents, étaient soumis, silencieux, attentifs, empressés : en un mot, ils grandissaient avec le sentiment de leurs devoirs. La révolution a changé tout cela... 11 faut le dire avec douleur, la morale et l'éducation ont perdu toute leur inlluence. Les enfants gâtés sont sans fond, exigeants, indociles et dépourvus de sensibilité ; ils n'aiment qu'eux.
Voyez les résultats dans toutes les classes ; ils sont la suite nécessaire de la première éducation. Nous venons de voir un monstre de neuf ans qui a fait avaler des épingles à sa petite sœur. Plus loin, une jeune tille de treize ans, l'âge de la candeur et de l'innocence, vient d'assassiner sa mère. Chaque jour des crimes atroces, innombrables, épouvantent la terre. Le .lournal de Brest vient de nous apprendre qu'il existe au bagne, et à la fois, quatorze parricides, qui n'ont même pas été condamnés à mort. Quel torrent dévastateur ! Il veut nous engloutir ; il deviendra avant peu la perte de la France... De toutes parts, la société est endissolution, chacun le sait, le voit et en gémit...
Ainsi le vieil homme, sur le point de quitter le monde, s'adressant à son fils, chargé d'années à son tour, ne regrettait-il rien de sa rudesse, et s'endormitil persuadé qu'il avait eu raison d'affecter tous les
(1) Parmi ces camarades, il y eut Lsabey. Drouot, Haxo. le journaliste et auteur dramatique Hoffmann.
dehors de l'insensibilité. Mais ce n'était pas seulement durant les années scolaires qu'il avait exercé son autorité.
Guilbert de Pixerécourt faisait ses études de droit au moment de la Révolution. Il est facile d'imaginer que, avec ses idées d'autorité, elle fit horreur au major. Vieux .royahste, il exigea que le jeune homme, qui avait dix-sept ans, émigrât en 1791, et allât rejoindre, à Coblentz, la Légion de Condé, et voici donc le futur auteur dramatique, ne pouvant songer à résister à la volonté paternelle, émigré malgré lui, revêtant l'uniforme bleu de ciel avec collet et parements orange, et chantant comme les autres :
Fouettez par-ci, pendez par-là Ces avocats, ces renégats, Ces scélérats du haut en bas Que de Jacobins on pendra !
Pixerécourt est volontiers d'humeur aventureuse, et il prend son parti. Il est envoyé h Erntz, puis à Cocheim, puis à l'armée des Ardennes : huit mois de campagnes stériles, de fatigues sans résultats, de dangers sans gloire, et il voit de près les divisions des chefs de l'émigration ; quelque lassitude le prend, bien que son père lui ait ordonné <( de ne pas rentrer en France avant la fin de la crise )> et, se rencontrant, près de Namur, au château d'Andoy, avec le duc d'Enghien, il lui demande l'autorisation d'aller passer un mois dans son pays.
Il se travestit en mendiant et arrive à Pont-à-Mousson sans encombre ; mais là, ses haillons, qui contrastent avec sa bonne mine, semblent suspects. Un aubergiste le signale à des gendarmes, qui Im donnent la chasse; il leur échappe. Il gagne Nancy, où sa mère hésite à le reconnaître sous ce costume singulier, puis un village, Nomexy, dont le maire, un de ses parents, lui procure un passeport pour Paris. A Paris, il a la
chance de rencontrer un compatriote, nommé Michel, qui lui offre un coin dans sa mansarde de la rue du Bouloi. Il est dénué de ressources et les circonstances ne favorisent guère la recherche d'un emploi. Toutes ses sollicitations sont vaines.
C'est alors qu'il occupe ses loisirs forcés à écrire une pièce dont il a puisé le sujet dans une nouvelle de Florian, du sensible Florian, qui n'est plus le gentil Florianet de Voltaire, Selico. L'apologie de la race noire est dans la philosophie de l'époque, et Pixerécourt va porter Selico ou les Nègres généreux à Baptiste aîné (1), le véritable directeur du Théâtre du Marais, bien que Courcelles soit encore en nom. Baptiste parcourt le drame, en fait quelque cas, invite le jeune auteur à le lire aux artistes. La démarche avait donc été heureuse, mais, en revenant chez lui, Pixerécourt passe devant le théâtre Molière. L'idée lui vient de faire l'épreuve de l'opinion de Baptiste. Il entre dans le cabinet de Villeneuve, le futur acteur de l'Ambigu, le père noble par excellence, qui présidait alors aux destinées de la scène de la rue Saint-Martin.
Villeneuve lui demande de lui laisser le manuscrit et le convoque, dès le lendemain, pour une lecture à sa troupe.
Pixerécourt ne laissait pas d'être embarrassé; cette pièce sur laquelle il n'avait pas dû faire grand fonds,
(1) Dans son Dictionnaire théâtral ou Douze cent trente-trois Vérités, Harel portait ce jugement sur Baptiste aîné : « Comédien instruit, qui. dans le cours de sa longue carrière théâtrale, a joué presque tous les emplois tragides et comiques. Il a renoncé à la tragédie et les premiers rôles de la comédie lui ont été plus favorables. Il est confiné, maintenant (1824), dans l'emploi des raisonneurs. Robert, chef de brigands avait commencé sa réputation, que soutiennent aujourd'hui les souvenirs du Dissipateur et du Glorieux. Qn ne peut pas dire que Baptiste aîné soit un grand comédien, mais on doit avouer qu'il a possédé un véritable talent. C'est, d'ailleurs, un excellent professeur, s'il est vrai qu'on puisse professer un art où la pratique est le meilleur maître, après le génie naturel. »
deux théâtres étaient prêts à, la jouer. Villeneuve eut un argument qui décida aussitôt le jeune auteur : il lui offrit cinq cents francs pour la propriété de l'ouvrage.
La cairière lui apparaissait facile et il débutait sous d'heureux auspices. Mais il n'allait par tarder à voir qu'il y a loin de la coupe aux lèvres. Bien que la pièce eût été payée, Villeneuve ne la joua pas : un de ses acteurs, La Chapelle, avait été arrêté et condamné à mort ; il éprouvait le besoin de donner des preuves de civisme, et il représentait, en hâte, des pièces patriotiques composées avec non moins de hâte par sa femme.
D'ailleurs, la réquisition réclamait Pixerécourt à Nancy. 11 dut quitter Paris, pour être enrôle au 11^ régiment de cavalerie. Ainsi, par un retour de circonstances qui ne laissait pas d'être curieux, l'émigré de la Légion de Gondé servait la République, et il devait avoir été soldat dans les deiux camps.
Pendant qu'il portait l'uniforme national et qu'il maniait le sabre, il trouvait encore le moyen de prendre la plume. Il avait tâté du théâtre et y songeait toujours. Sa verve s'inspira assez imprudemment d'un incident singulier qui s'était produit à Nancy, où un certain Mauger, ayant pris le prénom de Marat, avait, pendant quinze jours, bouleversé la ville, fait des révocations et des nominations, décrété des arrestations, exercé un pouvoir despotique. Informations prisés, il s'était décerné lui-même cette mission, pour laquelle il n'avait reçu aucun mandat, et cette étrange fantaisie ne tarda pas à être expiée. Pixerécourt avait trouvé le sujet bon à traiter : ce ne fut point l'avis du Comité de surveillance, qui avait été mystifié et trouvait mauvais qu'on insistât sur sa mésaventure.
Réformé à la suite d'un accident, sans avoir eu le lemps de faire ses preuves sur les champs de bataille, il se trouvait en butte à la rancune ombrageuse des
membres du Comité, que, à. la vérité (1), il avait un peu bravés en tentant de faire joua:* sa pièce : il allait être ai'rêté quand il fut prévenu. Il repartit pour Paris, léger d'argent : le décret du 21 germinal, an II, qui en exilait les ci-devant, le jeta dans un cruel embarras. Le décret cependant exceptait de ces mesures certaines catégories de citoyens, dont les artistes. Artiste, il l'était, à la rigueur, pour avoir eu une pièce reçue dans un théâtre.
Il prit un parti hardi : il se présenta chez le repré- • sentant Barrère, et lui exposa son cas. 11 avait de la verve, de l'entrain, de l'aplomb, et Pixerécourt fut, en effet, une manière de gascon de l'Est. Il amusa Barrère, à qui il avait rappelé opportunément ses vers, et le membre du Comité de Salut public l'adressa à Carnot qui l'employa, à la section de la Guerre, à copier des rapports.
C'était le salut pendant la tourmente, et dans ses heures de loisirs, Pixerécourt composait des pièces. Ce n'était d'ailleurs que dans sa féconde imagination qu'il cherchait des sujets et noïi dans les tragédies réelles qui se déroulaient autour de lui. Pendant que le Tribunal révolutionnaire accomplissait son œuvre terrible, il écrivait, mais sans trouver, cette fois, des directeurs complaisants, des idylles, Jacques et Georgette (2) ; des comédies, le Mannequin vivanl ou le Mari de bois^ les Fausses Déclarations ou la Veuve ; des ballets, Zamor et Zulmé, ou des opéras-bouffes. Une fâcheuse rencontre faillit compromettre sa tranquillité. Deux des membres du Comité révolutionnaire de
(I) Le manuscrit est entre les mains de M. André Virely, I rrière-petit-flls de Pixerécourt, et bibliophile fervent.
,2) Rien d'étonnant, en vérité, comme la niaise sensiblerie de certaines pièces de l'époque révolutionnaire, qui semblent ignorer les formidables événements qui s'accomplissent. A ce point de vue, une des plus typiques est la comédie, mêlée d'ariettes, de Demoustier, l'Amour filial ou la Jambe de bois. Je n'en citerai que le début. « Le théâtre représente, dans le lointain, les mon-
Nancy se croisèrent avec lui dans les bureaux installés aux Tuileries, le reconnurent et le dénoncèrent. L'intervention de Carnot le sauva. Il ne s'était pas, évidemment, vanté de son passé d'émigré, mais il était assez piquant que l'ancien légionnaire de Condé, devenu commis au Comité de Salut public, expédiât, de sa large écriture, les ordres prescrivant des mesures implacables contre les rebelles à la République. Le major de Pixerécourt, le père inflexible qui avait exigé le départ de son fils pour Coblentz, n'avait pas prévu ce dénouement. C'eût été un sujet de comédie, si le jeune auteur se fût avisé de penser à son cas, plus tard, pour le transporter à la scène, avec un de ces sous-titres qui lui étaient familiers, le Commis républicain ou les Hasards de la Vie.
Pixerécourt quitta Carnot qui lui avait été si bienveillant, à la formation du Directoire. Il avait hâte
tagnes de la Suisse ; plus près, des montagnes moins élevées ; à droite, une petite cabane ; au milieu du théâtre, un arbre qui ombrage un banc et une table de gazon. Armand, vieux guerrier, est endormi sous l'arbre. Félix (son fils) le contemple : « Il dort encore ! Que son sommeil est paisible ! Mon père, tu souris : peut-être songes-tu à moi, ou, plutôt, tu médites quelque bonne action : ainsi l'honnête homme jouit, même en songe, et du bien qu'il a fait et du bien qu'il veut faire. Comme la joie anime son front serein, comme le zéphyr caresse ses cheveux blancs ! Je vais les couronner de fleurs. En s'éveillant, il les sentira sur son front. Je sourirai. Il s'attendrira. » {Il chante en cueillant des fleurs et formant une couronne) :
Jeunes amants, cueillez des fleurs
Pour le sein de votre bergère.
L'amour, par de tendres faveurs.
Vous en promet le doux salaire.
Plein d'un espoir encore plus doux
Dès que le soleil nous éclaire,
Je cueille des fleurs, comme vous,
Pour parer le front de mon père !
Et l'auteur de la Janibe de bois, tombant dans ce ridicule sentimental, qui fait contraste avec les rnmonrs fie la rue et les tragédies réelles qui ont leur dénoupmfnt sur l relia faurl, est un homme qui passe pour infiniment spirituel, l'auteur des Lettres à Emilie sur la mythologie 1
La Queue a l'Ambigu {D'après Daamier.)
.)t) LE MKLODRAME
d'aborder la scène, et il pouvait croire, en effet, que son heure était venue de recueillir le fruit de ses travaux. N"avait-il pas fait recevoir seize pièces, au Théâtre Louvois, au Vaudeville, à Feydeau, à TAnibigu-Comique, à la Cité-Variétés, à la Galté, au Théâtre Montansier ? Ces seize manuscrits qui attendaient la représentation, c'était son capital. Mais la malchance poursuit le jeune écrivain dramatique. Au Vaudeville, les directeurs Radet, Barré et Desfontaines, traitent le même sujet que le Mari complaisant, qu'ils ont pourtant accepté ; le Moine, qu'il a apporté à la Gaîté, devient inutilisable, par suite d'autres adaptations de ce roman anglais. Sageret, qui a reçu, à Feydeau, Ariaxerxùs, tragédie lyrique, quitte le théâtre, et le théâtre change de genre. Pour chaque pièce, il se trouve ainsi un obstacle, et toutes les espérances de fortune s'évanuissent peu à peu...
("o fut pour Pixerécourt une période difficile. Il s'éfait marié (1) à vingt-deux ans. Il était sans place et sans argent. La réalité détruisait brutalement ses rêves. Que faire ? Ecoutons-le, dans une de ses préfaces, évoquer ces heures pénibles, avec son emphase et sa suffisance coutumières :
C'est dans mes sentiments religieux si forts, que j'ai trouvé une résignation admirable... Les jeunes gens de l'époque actuelle se brûlent la cervelle ou s'asphyxient, avec du charbon, grâce à l'athéisme. Moi, j'ai prié Dieu et je n'ai pas désespéré de lavenir. Lequel vaut le mieux ?
Il dessinait mieux qu'un amateur (2), mais il fallait se contenter de ce que l'on trouvait. Il enlumina des éventails pour un marchand de la rue Saint-Martin,
(1) Il avait épousé le 30 septembre 1795 Marie-Jeanne-Françoise Quinette de la Hogue.
(2) Ce talent de dessinateur lui devait être très utile dans sa carrière d'auteur dramatique et de directeur, pour les indications qu'il donnait, avec une minutieuse précision, aux décorateurs et aux costumiers. Pixerécourt fit de sa mère un portrait en manière de camée, qui a de la grâce. Ce portrait fait partie de la collection formée sur Pixerécourt, par M. André Virely.
nommé Sauton, et ce travail lui rapportait quelque quarante sous par jour. « Je m'en fais gloire », disait pompeusement Pixerécourt.
Cependant, le mauvais sort va être conjuré, et le 16 septembre 1797, Pixerécourt voit enfin une de ses pièces (il n'avait cessé d'en composer) affronter les feux de la rampe. Il ne s'agit que d'une comédie en un acte, que donne rx\mbigu (acteurs : Ricordeau, Brésille, les citoyennes Déperey et Dumonchel), les Petits Auvergnats.
C'est déjà tout son système, avec cette merveilleuse commodité d'exposition par un monologue, à la première scène, apprenant au public tout ce qu'il a besoin de savoir, et le personnage comique mêlé aux héros de l'ouvrage, accablés par l'infortune, et jouant, au dénouement, le rôle de la Providence.
Le fermier Fliquet, après dix ans passés, est inconsolable de la fuite de sa femme, Théodine, qui disparut un jour après lui avoir laissé une sèche lettre d'adieux; et pourtant, il n'ose pas maudire l'infidèle devant ses enfants qui ne cessent d'appeler leur mère. Les événements les plus imprévus remettent Théodine en présence de Fliquet. Mais comment pourra-t-elle se justifier? Vainement, elle raconte qu'elle fut enlevée « par le traître Rosambel et ses indignes amis », qui la forcèrent, le pistolet à la main, d'écrire la terrible lettre : « Mes efforts ne purent rien contre leur au> dace ; je fus entraînée et conduite dans un château où le scélérat n'épargna rien pour m'ôter ma foi... Une haine si constante l'irrita contre moi ; l'orgueil le rendit cruel; il me fit enfermer dans un horrible cachot, où je ne vécus que de pain et d'eau, et d'où je ne recevais le jour que par un étroit créneau...» Ce. pathétique récit émeut Fliquet, mais ne le convainc pas. C'est le comique qui fera éclater la sincérité de Théodine, en ouvrant un billet plein de menaces que lui envoie l'infâme Rosambel.
La poétique de Pixerécourt est là, en germe, -mais il avait encore sacrifié au goût du jour et semé quelques couplets au cours de l'action. Le citoyen Morange en avait fait la musique. 11 y avait même le vaudeville final, dont le dernier mot appartenait aux enfants, venant de retrouver leur mère :
Au public : Pour doubler nos épanchements, Puissiez-vous, censeur moins austère, V'nir applaudir de temps en temps L'époux, les enfants et la mère.
Pixerécourt, en repassant sa" longue carrière avec la complaisance qu'il mettait à parler de soi-même, ne dédaignait pas cette première pièce. « Ce petit ouvrage, disait-il, est rempli d'une sensibilité douce, expansive, et de la morale la plus pure. »
Entre temps, il s'assurait un emploi dans l'administration des Domaines, en homme prévoyant, pensant à ses vieux jours, préoccupation assez curieuse au moment où il se lançait dans la carrière vers laquelle l'appelait une impérieuse vocation. Avec sa prodigieuse activité, il sut toujours mener de front, d'ailleurs, les affaires administratives et son incessante production dramatique, et le fécond auteur dramatique devait un jour jouir d'une retraite, comme un bon fonctionnaire.
Mais cette année 1797 est décisive pour lui. Le 9 novembre, elle voit la première représentation à l'Ambigu de Victor ou VEnfant de la Forêt, mélodrame qui était né drame lyrique et qui devait être donné à Favart. La musique en était confiée à Solié, que Pixerécourt avait connu à Nancy, Solié, qui de musicien d'orchestre s'était fait chanteur, et de chanteur, compositeur. La distribution avait même été convenue : Michu, Chenard, Dozainville et Mlle Saint- Aubin étaient désignés comme interprètes. Cependant, les comédiens du théâtre Favart s'avisèrent d'un
autre Victor, de Saint-Just et Boïeldieu, et le préférèrent à celui de Pixerécourt (1).
Ecoutons Pixerécourt lui-même raconter cette aventure, avec la grandiloquence qui lui est propre :
Solié seul m'avertit de ce qui se tramait : il ne me laissa rien ignorer des projets hostiles de ses camarades. Je n'étais P'ds un homme à me laisser berner par ces messieurs, j exprimai à Solié tous mes regrets de la peine qu'il avait prise en composant les deux tiers de notre opéra, et je résolus de punir les comédiens de leur félonie. Je courus en toute hât« au théâtre de f Ambigu-Comique, Victor fut reçu avec enthousiasme, et je supprimai les morceaux ue musique. Ceci explique comment l'ouvrage n'a pas tout à fait 1 ampleur dun drame ordinaire, comme je les ai faits depuis. Il fut mis en répétition, et un mois après, il fut joué avec un tel succès que le théâtre Favart dut renoncer à monter l'Opéra de Saint-Just,
La décision ne manquait pas à Pixerécourt, et il avait vite estimé, contrairement au mot célèbre, que ce qui est bon à être chanté, doit aussi être bon à être dit. Peut-être Solié ne fut-il pas très satisfait de Tarrangement, mais Victor commença une série de ces innombrables représentations dont Fauteur dramatique allait prendre l'habitude. Victor fut joué à Paris trois cent quatre-vingt-douze fois (acteurs : Bithmer, Isidor, Lebel, Duparray, Revalard, Stockleit, Mmes Cousin et Deversy).
C'était déjà là cette manière qui devait faire surnommer Pixerécourt le Corneille du boulevard. Quelque chose comme du sublime naïf dans des conflits de sentiments : ce sera toujours son procédé. Victor ou VEnfant de la Forât, dont les gens de théâtre se disputaient le sujet, appartenait, quant au fond, à Ducray- Duminil, rédacteur du Journal d'Affiches et romancier moral, mais ne reculant devant aucune invraisem-
(1) Il y eut aussi un autre Victor du citoyen Prévost (Théâtre dfts Associés).
blance ; nous verrons plus tard avec quelle sérénité il considérait ces transformations de ses livres.
Le (( sublime » (sublime un peu enfantin, tout de même), il est là dans la cruelle alternative où se trouve le héros de la pièce (( d'outrager la voix de la nature » en tuant son véritable père, le chef des brigands Roger, ou d'être un monstre d'ingratitude en ne défendant pas son père adoptif, le vertueux baron de I -^tzerne qui l'a recueilli et élevé, qui consent môme à lui donner sa fille Clémence, dont il est épris. C'est, évidemment, une histoire un peu extraordinaire.
Une femme, qui a cherché un refuge chez le baron, se trouve révéler ce secret de la naissance de Victor dans le moment môme que le château est attaqué par les bandits. Victor, heureusement, pourra sauver le baron Fritzerne sans commettre un parricide. Mais, fils d'an homme qui est l'opprobre de la société, peutil encore épouser Clémence ? Il va trouver Roger, dans son camp, ce Roger qu'il a tenu un moment à sa merci et qu'il n'a pas frappé, et il le supplie de renoncer à son farouche état et d'aller vivre dans une retraite profonde.
Et voici, dès lors, un échantillon de dialogue <( cornélien » de Pixerécourt. Roger répond qu'il n'est pas un brigand vulgaire, mais un vengeur.
Roger. — Tu les connaîtras bientôt, ces hommes que tu traites de brigands, et tu me diras alors si tu as vu, dans la Misnie, la Moldavie, dans toute l'Allemagne, des troupes mieux tenues et plus soumises.
Victor. — Eh ! n'est-ce point avec ces mômes hommes, que, depuis vingt ans, tu portes le deuil et la désolation partout ?
Roger. — Tu te trompes, mon tils. Je n'ai tait que défendre le faible contre les vexations des riches insolents et oppresseurs.
Victor. — Qui t'en donnes le droit?
Roger. — Mon amour pour l'humanité.
Victor. — Et qui t'a dit qu'ils fussent coupables ?
Roger. — Leurs victimes.
Victor. — S'il était vrai, la loi les eût frappés.
HoGER. — Elle ne l'a point fait.
Victor. — N'importe ! Les punir autrement est un assassinat...
HoGER, avec impatience. — Mon fils !
N'iCTOR. — Quoi ! sans autre droit qu'un horrible caprice, qu'une criminelle ambition, vous allez ravager leurs terres, dévaster leurs campagnes; la crainte et l'effroi volent devant vous ; le feu, le sang, le carnage et la mort vous suivent et vous accompagnent... ah ! Roger, quand même on les eut égarés, ce n'est point en les égorgeant qu'on ramène les hommes !
HcGER, cVun ton ferme. — C'est assez,
Victor, à part. — C'en est fait, ma Clémence, je te perds pour jamais.
Mais la Providence est là pour dénouer la situation. Les troupes lancées à la poursuite de Roger finissent par l'atteindre et il est blessé à mort. Avant de rendre le dernier soupir, il demande son fils, qui arrive accompagné du baron de Fritzerne et de Clémence. Et Roger fait une fin édifiante.
HoGER. — J'ai voulu te voir à mes derniers moments, mon hls. J'ai voulu te faire l'aveu des crimes que j'ai vainement cherché à te déguiser par les systèmes les plus faux et les plus dangereux. {Au baron) : Vous, à qui je dois le bonheur d'avoir vu mon fils et qui l'avez préservé de la séduction et des crimes auxquels m.on exemple aurait pu le porter, vous qui mérit-ez seul d'être nommé son père, ne l'abandonnez pas ; oubliez le sang dont il sort pour ne se souvenir que de ses vertus... Consentez à l'unir à votre fille. Combien &a douleur m'avait ému ! Ah ! si la mort n'était pas venue m'arl'acher à Utui ce que j'aime, Roger aurait pu le forcer, peutêtre, à m'estimer, Clémence aurait pu, sans rougir, se nommer ma fille... Adieu, Victor, n'oublie jamais mon exemple, mas remords... Que ce triste moment soit sans cesse présent à ta pensée, et qu'il te rappelle qu'il est une heure suprême où le coupable ne peut plus se faire illU!;oin sur ses crimes !
C'est la moralité qui ne manquera jamais dans la lirade suprême des personnages de Pixerécourt, et qui dégagera la leçon de Toiivrage.
Les pièces vont dès lors se succéder fiévreusement jusqu'à cette Cœlina, qui codifiera, en quelque sorte, les lois du mélodrame. C'est, au Théâtre Montarisier,
\-à Forêt de Sicile^ musique de Gresnick ; c'est, à l'Ambigu, le Château des Apennins ou les Mystères dVdolphe, d'après le roman d'Amie Radcliffe ; c'est, au Théâtre Louvois, un vaudeville, Blanchette ; c'est, au Ttiéâtre Feydeau, le Petit Page ou la Prison d'Etat, musique de Kreutzer et Nicolas ; c'est, à l'Opéra, Léonidas ou le Départ des Spartiates, tableau lyrique en un acte, musique de Persiles et Gresnick; c'est, à Montansier encore, la Soirée des Champs-Elysées, proverbe en un acte, Zozo ou le Mal avisé, comédie, ensuite opéra-comique et de nouveau comédie, à la Porte-Saint- Martin sous le titre des Deux Valets ; c'est, à l'Ambigu, la Musicomanie, musique de Quaisin ; c'est, au théâtre des Troubadours (1), Rancune, parodie d'Hécube, la Jarreticre, parodie de Praxitèle ou la Ceinture ; c'est, à la Gaîté, Posa ou VErmitage du Torrent.
Le réformateur du mélodrame, sacrifie à ce que l'on voit, pendant ces deux années, à tous les genres, ou sans doute, pouvant dès lors se faire jouer, il écoule tout ce qu'il a composé dans les bureaux du. Comité de Salut public, ou depuis. Il n'a pas, d'ailleurs retrouvé le succès de Victor, mais il n'enregistre qu'une chute complète, celle de Y Auberge du Diable, folie en deux actes, qui n'a qu'une représentation. Coquetterie de la part d'un homme qui aura de si longs succès que de pouvoir se souvenir d'un échec !
(1) Le théâtre des Troubadours, fondé par Plis et Léger, fit son ouverture dans l'ancienne salle Molière, le 15 floréal an VII. Puis il émigra dans la salle de la rue de Louvois. Il était voué au genre gai. Sa carrière fut courte, cependant, car il disparut en 1801. Il est assez piquant que Pixerécourt ait été représenté sur une scène où on ne cessait de railler le mélodrame et où, en 1799, on jouait un vaudeville qui portait ce titre long, mais expressif : A bas les diables, à bas les bêtes, à bas le poison, à bas les prisons, à bas les poignards !
Raffile, rôle de Michaut dans Cœlina.
(Collection Noi'l)
« Cœlinâ ». — Les aphorismes du mélodrame. — << L'homme à trois visages ». — Le succès de lûrmes. — «La Femme à deux maris». — Un curieux procès à plaider. — Les raisons de Boïeldieu .
C'est encore à Ducray-DumiDil que Pixerécourt emprunta le sujet de Cœlina ou r Enfant du Mystère qui prépara son avènement au trône du mélodrame. Hélas ! que reste-t-il de la gloire de Cœlina^ qui eut un long retentissement ! Tant de larmes versées sur le sort de la jeune fille errant avec son père, le muet mutilé, à travers les montagnes de la Savoie ; trois cents représentations n'épuisant pas l'émotion publique, la~ foule, qui avait vu tant d'événements tragiques, se sentant le comr déchiré par ces malheurs imaginaires!... 11 fallait bien qu'il y eût une force pathétique dans cette histoire que, aujourd'hui, fût-ce en la reHsant dans un sentiment d'attendrissement pour ce qui toucha et ravit plusieurs générations, nous ne pouvons pas ne pas trouver saugrenue, et de la façon la plus complète. L'abîme entre les époques se mesure au goût des lecteurs et des spectateurs.
Il semblerait, tout d'abord, que notre raison ait fait quelques progrès, puisque nous estimons ces aventures dénuées de vraisemblance ; mais n'avons-nous pas eu des engouements où la raison n'était pas plus satisfaite, et n'avons-nous pas vu, môme de notre temps, des succès qui pouvaient bien l'offenser ? Peut-être,
en fin de compte, avons-nous perdu de la sensibilité, surtout, puisque, pour se dépenser, elle veut discuter avec elle-même.
11 faut se souvenir que, en 1800, l'ordre se rétablissant, la société redevenant peu à peu normale, cette sensibilité qui avait dû, pendant des années rudes au spectacle de bouleversements prodigieux se refermer, en quelque sorte, avait alors un grand besoin de s'épancher, comme si elle eût une revanche à prendre ; il faut se rappeler aussi que tant de choses incroyables s'étaient passées qu'il n'y ava^it" pas dé limites bien précises à l'impossible. Au milieu de la tourmente révolutionnaire, tant de situations particulières avaient été romanesques! Qui sait même si on n'avait pas quelque peine, après de formidables secousses, à s'habituer à une existence n'étant plus faite de catastrophes ?
La lajngue employée par Ducray-Duminil, aggravée de celle de Pixerécourt, est ridicule. Pouvons-nous nous flatter que les productions actuelles de la littérature courante ne paraîtront pas aussi comiques à l'avenir ?
Dans Cœlina, du moins, il y avait une réaction contre les fantômes, les souterrains, les péripéties purement extérieures auxquelles ne devait pas toujours renoncer, d'ailleurs, l'auteur dramatique, et il y avait, comparativement aux autres pièces du temps, une sobriété relative d'action, encore que cette action nous paraisse abondante et touffue. L'aventure était presque contemporaine ; elle se passait dans un milieu simple et il y avait une tentative de dessin de caro.ctères, pour sommaire qu'elle fût. En vérité, il faut bien chercher à justifier ce triomphe de Cœlina, puisque ce fut une manière d'événement dramatique. On ne fait pas l'histoire d'un temps en se bornant à s'en moquer.
Homme de théûtre, Pixerécourt avait vu là un rôle destiné à produire un effet considérable et il ne s'était
pas trompé en faisant le protagoniste de la pièce d'un personnage qui, par son infirmité physique, semble particulièrement désarmé contre les fatalités qui l'accablent et qui en triomphe cependant, à force de volonté. Il est entendu que le théâtre de Pixerécourt est mort, mais on n'a pas laissé parfois de ressusciter, quitte à leur donner un autre aspect, afin qu'on ne les reconnût pas trop vite, certaines figures de ce théâtre. L'Aïeule et Thérèse Raquin même doivent quelque chose à Pixerécourt.
Un notable habitant de Sallenche,.M. Dufour (un auteur d'aujourd'hui aurait peut-être la superstition d'un tel nom : Victorien Sardou ne suppliait-il pas un de ses amis, qui s'appelait Victor Four, de ne pas assister à ses premières ?), M. Du.f.(^ur, donc, est le tuteur de sa nièce Cœlina, dont il ) a sagement administré la for tuile. Par délicatesse, il hésite à donner la main de Coeïî^a^ son fils, Stepïianj, quelle que soit la tendressèTîes deux jeainès gens, , et il accueille la demande de M. Tru^uelin, père d'un autre soupirant.
Mais M. Truguelin a paru consterné en apercevant dans la maison de M. Dufour un malheureux qu'il a recueilli, un muet, nommé Francisque Humbert. Humbert, de son côté, n'a pu s'empêcher de frissonner, ce qu'a remarqué Cœlina, qui s'intéresse particulièrement à lui, en lui témoignant les plus charitables égards.
— Que fait cet homme ici? demande Truguelin, en dissimulant son trouble. '^- "^
— Cet infortuné, répond en substance M. Dufour, fut jadis la victime de deux monslres, qui lui tendirent un guet-apens ; ils crurent l'avoir tué ; il respirait encore",' « mais ses bourreaux l'ont privé de l'organe de la parole. )>
ïjiuguelin feint d'accepter cette explication avec indifférence, mais à peine M. ^Diifour est-il parti qu'il
appelle son domestique Germain et entre eux s'échange ce dialogue :
Germain, mystérieusement. — Vous me demandez?...
Truguelin. — Oui, j'ai besoin de ton secours
Germain. — Parlez.
Truguelin. — Ilumbcrt est ici.
Germain. — Je le sais.
Truguelin. — Un mot de sa part...
Germain. — Peut nous perdre. M. Dufour?...
Truguelin. — iNe sait rien encore.
Germain. — Mais d'un moment à l'autre, il peut tout apprendre...
Truguelin. — Ton avis V
Germain. — Le vôtre.
Truguelin. — Tu m'entends ï
Germain. — Il suflit.
Truguelin. — Misérable Eraiiûisque^ tu paieras cher les inquiétudes que tu me causeSTT^
Germain. — Quand tout le monde reposera...
Truguelin. — A minuit, sïl résiste...
Germain. — Il est mort !
Et on accuse Pixerécourt d'^re périphraseur ! II sait pratiquer aussi la concision.' Ce dialogue a été entendu par Cœlina. Elle prévient en hâte Francisque Humbert : <( Vos jom^s sont menacés. Ne dormez pas, je veille sur vous ! »
On a compris (Pixerécourt est toujours clair, au moins) que Truguelin et Germain sont ceux qui naguère, tentèrent d'assassiner Francisque Humbert. Celui-ci est sur la défensive. Il hausse les épaules lorsque Truguelin lui ordonne de quitter la maison, et, menacé d'un poignard, il montre ses pistolets. Le bruit attire M. Dufour qui, sur le témoignage de Cœlina, chasse Truguelin.
Ce Truguelin est une affreuse canaille; encore l'est-il moins que dans le roman de Ducray-Duminil. Il veut la iorhme de Cœlina, et se jure de la conquérir par lous les moyens. Au moment où l'on va célébrer le mariage de Cœlina et de Stéphany (fôte villageoise, ballelj, Germain se présente et remet une lettre à
t)2 LE MÉLODRAME
M. Dufour, en lui disant ces simples mots : (( Vieillard imprufient, lisez ! » M. Dufour lit, et demeure stupéfait : « Plus d'hymen, plus d'amour, s'écrie-t-il ; la douleur et la haine, voilà le partage de ma triste vieillesse. »
Stéphany. — Expliquez-vous ! '
Cœlina. — Parlez, mon oncle !
Dufour, la repoussant. — Je ne suis point votre oncle.
Tous. — Ah ! mon Dieu.
Dufour. — Non, elle n'est point ma nièce, c'est l'enfant du crime et de l'adultère !
{Francisque llumhert parait accablé.)
Stéphany. — Mon père, on vous trompe !
Dufour, lui présentant le papier. — Lisez !
Stéphany, voyant la signature. — Truguelin ! C'est une calomnie.
Dufour. — Lisez !
Stéphany, cVune voix tremblante. — « Cœlina n'est poiïit votre nièce ; elle n'est point la fille de votre frère. Il fut trompé par sa coupable épouse. Faut-il, hélas ! que cette femme criminelle ait été ma sœur. Isoline eut cet enfant d'un misérable sans état, sans fortune, sans mœurs. Je vous envoie son extrait de baptême : vous y verrez qu'elle ne porte point le nom de votre frère et que, en un mot, elle vous est parfaitement étrangère. »
Dufour, lui tendant Vacte de baptême. — Lisez !
Stéphany, Usant. — « bxtrait du registre de baptême de la paroisse Saint-Etienne de Servaz. Cejourd'hui, 11 mai 1764, sur les dix heures du soir, a été baptisée Suzanne-Cœ-lina, fille d'Isoline Truguelin et de Francisque Humbert. »
Cœlina. ~ Vous, mon père ! {Francisque lui tend les bras et ellej^précipite.]
La voix du sang a toujours un grand rôle dans le théâtre de Pixerécourt. Cœjim comprend soudain pourquoi ce triste muet lui inspirait un si vif intérêt. Mais la colère de M. Dufour éclate :
Dufour, s' adressant à Francisque Ilumbert. — Quoi, malheureux ! non content d'avoir déshonoré mon frère, tu as osé t'introduire ici poui' solliciter ma pitié et me laisser contracter l'alliance la plus honteuse ! Va-t'en, sors de ma présence, et emmène avec toi le fruit de ton coupable amour!
Huuibert tend de nouveau les bras à Cœlina, et tous deux s'en vont douloureusement vers Tinconnu. A ainernent Stéphany proteste, vainement brave-t-il môme Ja malédiction de Dufour, en répondant : « La malédiction d'un père est repoussée par le ciel, quand elle est injuste ! » Et voici Dufour, repris par un intraitable orgueil, sur le point de se sentir plus indulgent pour Truguelin. Mais, par la révélation d'un vieux médecin, il apprendra soudain ce que sait depuis longtemps le public, que Truguelin, l'infâme Truguelin, voulut tuer, jadis, ce pauvre muet qu'il a si rudement chassé. 11 se repent de sa colère contre lui ; il est trop tard, l'innocente Cœlina et Francisque Humbert sont loin déjà ; soutien de son misérable père, celle qui fut une héritière implore la charité pu- ])lique. Dufour n'a plus qu'une ressource : dénoncer le crime commis par Truguelin aux justes lois.
Pourquoi, dira-t-on, le docteur, connaissant l'auteur de l'attentat, ne l'a-t-il pas dénoncé plus tôt ? Il est des questions indiscrètes qu'il ne faut pas poser à Pixerécourt. Le troisième acte montre Cœlina et Humbert dans leur détresse. Il montre aussi Truguelin traqué par la niiiréchaussée, éprouvant enfin des remords, et c'est là un ÏÏêsTchantillons des monologues du mélodrame :
Le théâtre représente un lieu sauvage. Dans le iond est un pont de bois, qui vient passer derrière un moulin, placé à droite. On entend le bruit du tonnerre.
Truguelin, déguisé en paysan {il parcourt la moitié du théâtre). — Où fuir, où porterjiiflJlûntc ? Errant depuis le matin dans' ces'fflTintctgTTnT?, je cherche .en vain un asile, qui puisse dérober ma tête au supplice. |Je n'ai point trouvé dantre assez obscur, de caverne assez'T)rofonde pour ensevelir mes crimes. Sous ces habits grossiers, rendu méconnaissable à l'œil le plus pénétrant, je me trahis moi-même et baissant vers la terre mon front décoloré, je ne réponds qu'en tremblant aux questions qu'on m'adresse. Il me semble que tout dans la nature se réunit pour m'accuser. Ces mots terribles retentissent sans cesse à mon oreille : Point
de repos pour l'assassin... Vengcarjce... vengeance... {On entend résonner Vécho. Truguelin se retourne avec el[roi.) Où suis-je ? quelle voix tnenaçante... Ciel ! que vois-je ! ce pont, ces rochers, ce torrent... C'est là que ma main criminelle versa le sang d'un infortuné. 0 Dieu, toi que j'ai si longtemps méconnu, vois mes remords... Arrête, misérable, et n'outrage pas le Ciel... Des consolations à toi ! cette faveur n'est réservée qu'à l'innocence : tu ne la goûteras jamais... Les larmes, l'échafaud, voilà le sort qui t'attend et auquel tu ne sauras échapper. Ah ! si l'on savait ce qu'il en coûte pour cesser d'être vertueux, on verrait bien peu de méchants sur la terre !...
C'est là le monologue dans toute sa phraséologie, aujourd'hui comique, ..et terminé par l'aphorisme moraLgui^est de rigueur. L'honnête meunier Michaûd, cependant, a pitié de ce passant lamentable et lui ôITfe un abri. Hospitalier, il en offre un aussi, un moment ^ùs fard, au triste couple, foriïié par Humbert et Cœlina. Humbert reconnaît son persécuteur malgré son déguisement, et c'est alors qu'il s'agit pour lui, quoique muet, et tout faible qu'il soit, de faire pénchèi* la Providence de son côté. Cette lutte entre le faible contre le fort, c'est tout le mélodrame. Il parviendra, encore qu'il ne dispose point de la parole, à. le faire tomber dans le piège qu'il lui a tendu, aidé par Cœlina, et Truguelin recevra le châtiment de ses crimes. Dufour et Stéphany, qui étaient à la recherche de Cœlina, arrivent au moment où les gendarmes emmènent leur prisonnier. Mais la Justice exige encore la réhabilitation d'Humbert et le bonheur de Cœlina.
Dufour demande pour quelle raison Truguelin s'acharna sur Humbert ; celui-ci écrit pour lui quelques lignés, que lit Stéphany.
Stéphany, lisant : « Un mariage secret m'unissait depuis deux mois à la belle Isoline, lorsque monsieur votre frère la vit et proposa de l'épouser. \'0us savez que, en se mariant, il assurait tous ses biens à ses enfants, au cas qu'il en eût. Truguelin, dans l'espoir de s'emparer un jour de ce riche héritage, et sans respect pour des nœuds que sa sœur
Taltin, dans l'IIommo à trois visag. s ( oslit^uc (V .\J)clino). tCoIleclion MarlLiut.)
{)G I.E MÉLODRAMK
lui avoua, la contraignit en mon absence à consentir à cette union.
Tous. — Le malheureux !
Stéphany, continuant. — Cœlina vit le jour. Désespéré d'avoir perdu mon épouse, et voulant conserver sur ma fille les droits que m'assuraient Ihymen et la nature, je l'enlevai aux personnes qui en étaient chargées et je la fis baptiser sous mon nom. De là le motif de la haine de Truguelin, et. sa constance à me persécuter.
DuFouR, interron-ipant son iils. — Le reste m"est connu. (A Francisque, en lui tendant les bras.) — Je vous rends mon estime.
Dans le roman de Ducray-Duminil, les complications étaient bien autres ! Trnguelin s'en était pris à Isoline elle-même et Lavait enfermée dans un souterrain. « Lsoline, dans Lespoir de fixer l'attention du voyageur, agitait souvent une cloche et sonnait d'un cor qu'elle avait trouvé dans les ruines, n C'est par Cœlina et Humbert qu'elle est enfin délivrée.
Ducray-Duminil ne protesta point, cependant, contre la suppression de ces épisodes. Il loua même, avec bonhomie, l'œuvre de Pixerécourt. u L'auteur, écrivait-il dans le Journal des Petites Afliches, du 19 fructidor, an VIII, l'auteur a tiré un parti étonnant de ce roman, qui offrait les plus grandes diflicultés pour être mis à la scène, et ce sont ces difficultés vaincues avec art qui font du drame de Cœlina le meilleur ouvrage qui ait été joué au boulevard, et le rendent digne des premiers théâtres. » Ducray-Duminil fut le plus enthousiaste des spectateurs, et il estimait bra- .vement que le premier acte était un des plus beaux qu'il y eût au théâtre ». Quant au troisième, (( il •commandait l'attention la plus suivie », et voici qui est charmant : Ducray-Duminil appréciant le style de Pixerécourt et le déclarant « chaud, serré et surtout naturel ». N'est-ce pas un peu touchant, comme reflet de l'époque ?
La (( maîtrise » de Pixerécourt s'affirmait dès lors.
LE MF.LODRAME ■ ()7
Après un drame lyrique, joué au Théâtre des Arts, Flaminius à Corinlhe^ iiiusique de Kreutzer, et quelques opéras-comiques,, il emprunte de nouveau à Ducray-Duminil, le sujet du Pèlerin Blanc (Ambigu, 6 avril 1801), dont k. succès de larmes est assuré par deux rôles d'enfants, et qui sait si Casimir Delavigne ne s'en est pas souvetiu pour les Enfanls d'Edouard? Le comte de Castelli a été dépouillé de ses biens et séparé de ses enfants par les intrigues d'une mégère qui s'est emparée de son château. Elle le croit mort. Il est si peu mort qu'il a trouvé le moyen, sous un traveslissement, de revenir en son château et de s'y faire admettre comme un serviteur infime dont nul ne se défie. C'est là qu'il attend l'heure des représailles. Un jnerveilleux hasard amène dans le village deux orphelins ; un autre hasard fait que le comphce de la traîtresse baronne de Castelli, nièce du châtérâîh dont elle avait conspiré la perte, apprend, par des papiers que ces enfants portent dans leur sac, sans les avoir ouverts, qu'il sont les fils du comte. Dès lors, c'est leur mort qu'elle décide, et elle les enferme dans une tour. Mais une volonté mystérieuse contrecarre tous ses projets : le comte protège les deux infortunés, veille sur eux, les délivre ; la voix du sang ne l'avait pas trompé, ce sont bien ses enfants qu'il a sauvés. Le Pèlerin Blanc devait avoir quelque quinze cents représentations à Paris et en province. (Acteurs : Tautin, Révalard, Raffile, Aimes Levesque, Dumonchel et Planté)^
Mais, après quelques menus ouvrages [Quatre maris pour un (Opéra-Comique), le Vieux-Manoir {Théâtre Montansier), voici le mélodrame de Pixerécourt qui, peut-être, fera le plus école : Venise, les conspirateurs, les proscrits, les gondoles, les Doges, c'est déjà tout l'arsenal du romantisme, cet enfant que Pixerécourt reniera et qu'il aura, cependant, aidé à naître. Il s'agit d'un de' ses ouvrages les plus significatifs et non
dénué d'originalité, YHomme à IrrAs visages (1). Entre Vœlina et cette pièce, il y a un abîme, et vraiment, en faisant la part de l'exagération et de l'absurde (mais le romantisme ne s'en privera pas non plus), on peut en parler avec quelque considération. Le drame est mené avec vigueur et avec ingéniosité, avec une sorte d'allégresse de virtuosité dans ses effets multiples On conçoit l'impression qu'il dut produire. La donnée, inspirée d'un drame allemand de Zchocke, ne laisse même pas d'être curieuse ; le fond en est celui-ci : une conspiration, préparée à. Venise contre le Doge et le Sénat, est découverte et arrêtée par l'habileté d'un seul homme que ce même Sénat avait proscrit. Combien de rôles héroïques, à transformations, on devait faire plus tard pour Melingue, taillés sui ce patron du rôle de V^ivaldi ! Chose surprenante, l'action est tellement pressée et lialetante que Pixerécourt n'a pas le temps de se complaire à ses tirades et à ses aphorismes.
Vivaldi, patricien de Venise, a été dénoncé faussement comme conspirateur contre la sûreté de l'Ltat,
, par son ennemi, le comte Orsano, et banni. Son histoire n'a pas été très simple ; depuis ce moment, sous le nom d'Edgar, il a été offrir ses services à l'empereur Charles-Quint qui les a appréciés au point de lui donner un commandement important. Plus tard, la République de Venise ayant demandé à Charles-Quint un
' de ses généraux, Vivaldi s'est fait désigner pour des expéditions lointaines, et ainsi est-ce sa patrie, son ingrate patrie qu'il a servie, sans qu'elle sût qui était cet Edgar en qui elle mettait sa confiance. Noble vengeance de la part de Vivaldi, mais il poursuit opiniâtrement son but : faire proclamer son innocence et retrouver sa femme Rosemonde, la propre fille du Doge, avec laquelle il est uni par un mariage secret.
(1) Acteurs : LebeL Tautin, Dumont, Revalard, Corsse, MUe Levesque.
Ses victoires mômôs désarmeraient-elles l'ombrageux Sénat, s'il se faisait connaître, en rejetant le nom d'Edgar ? Le hasard lui fournit l'occasion de prouver combien sa condamnation fut injuste, et il se décide au dessein le plus hardi. Cet Orsano, qui l'a fait proscrire, conspire lui-même contre Venise, et il a formé un complot dont Vivaldi a été instruit par miracle. Un bandit fameux à Florence, Abelino, est tombé entre ses mains, et il lui a arraché son secret ; c'est lui qui, sur les ordres d'Orsano, devait frapper le Doge.
Que Vivaldi puisse établir ce crime d'Orsano, le confondre et sauver l'Etat, et, cette fois, comment ne rentrerait-il pas en grâce ? Pour arriver à son but, il lui faut jouer une longue comédie, avant d'être maître du dénouement. Il aura simultanément <( trois visages ».
Pour son fidèle ami Alfieri, son confident, il sera Vivaldi.
Pour le Doge, il sera Edgar, général d'armée, venu l'avertir qu'il court un danger, car il ne lui révèle d'abord, prudeniment, qu'une partie de la vérité.
Pour Orsano, il jouera le rôle de cet Abelino, qu'il a réduit à l'impuissance et de qui il a obtenu le signe de reconnaissance convenu avec les conjurés.
Il <( manœuvrera » donc sous ces trois aspects. Le Doge se fiera à son appui ; Orsano verra en lui l'homme qu'il a chargé de frapper le Doge. Et Vivaldi accomplirait son œuvre telle qu'il l'a conçue, si sa tendresse pour Rosemonde ne se mettait à la traverse. Il sait, par Alfieri, le désespoir de sa femme, qui le croit mort, et il ne peut s'empêcher de la rassurer par un billet où il dit qu'il travaille à la rejoindre : ce billet tombe entre les mains d'Orsano (c'est le point faible de la pièce, au milieu d'inventions ayant une manière d'imprévu). Il suffit de guetter Vivaldi quand, sans travestissement, cette fois, il pénètre dans l'ap-
parlement de Rosemoude pour s'emparer de lui. C'est Orsano lui-môme qui l'arrête au nom du Sénat.
11 l'arrôle, mais il ne soupçonne pas les diverses personnalités que Vivaldi a empruntées. Vivaldi s'évade, grâce à son ami Altieri, et il peut donc être de nouveau Abelino. Assurément, il faut un peu de bonne volonté pour admettre des déguisements aussi parfaits et que le môme homme prenne aussi facilement ces avatars. Mais c'est l'essence môme du mélodrame. Le faux Abelino se concerte donc avec Orsano sur les dernières mesures à prendre pour le succès de la conjuration qui éclatera au Sénat môme, et c'est là qu'il aura sa revanche.
Il envahit le Sénat, en ellet, avec une bande de soldats qui lui sont entièrement dévoués ; il feindra de tenir à sa merci le Doge et les Sénateurs : devant eux, il nommera les conjurés, qui, croyant l'heure enfin venue, se partagent les dignités et les fonctions, acceptant Orsano pour le nouveau maître de Venise. Quand ils se sont ainsi manifestement trahis, Vivaldi les fait soudain arrêter, il jette son manteau, sa barbe postiche et apparaît dans son costume de patricien.
Le Doge. — Généreux Vivaldi, comnient l'Etat poiirra-til jamais sacquitter envers toi, après le service que tu lui as rendu, et te faire oublier son injustice ?
VivALD!. — Epoux de Rosemonde et votre ami, voilà les seuls titres qui me seront chers.
Le Doge. — Combien je fus coupable, et combien tu dois me haïr !
Vivaldi (avec une prolonde sensibililé). — Peut-on haïr encore loi-sciu'on est heureux ?
(Le Dogr lui tend les bras, Vivaldi s'y précipite, puis il retourne vers Rosemonde et Aliieri, qu'il presse tendrement sur son co:'ur.)
Pixerécourt avait donné là un modèle : Dieu sait combien de fois on allait revoir Venise, et, sous d'autres noms, tous ces personnages qu'il avait campés, non sans crànerie, et, cette fois, avec une sorte de
logique, ])Ourvu qu'on ne fût pas trop difficile sur le point de départ. Le con^ique paraissant indispensable était là assez discret ; il consistait dans le rôle d'un conjuré, cherchant à se compromettre le moins possible, assez bien dessiné... Peut-être Pîxerécourt se rappelait-il certaines figures entrevues dans les bureaux du Comité de Salut public, où il travaillait, pendant la période révolutionnaire.
Il est dans sa meilleure veine, il a vraiment trouvé sa voie. Après Y Homme à trois vissges, c'est la Femme à deux maris dont Geoffroy, critique souvent sévère à Pixerécourt, disait que (( si cette pièce était traduite en style tragique, elle serait beaucoup plus digne du Théâtre-Français que la plupart des nouveautés qu'on y essaie. »
La Femme à deux maris eut, à l'Ambigu (1), quatre cent cinquante-et-une représentations et près d'un, minier en province ; avec cette pièce, c'était de nouveau le s ucjcès- de larmes. Ce fut le premier mélodrame traduit ; il le fut en russe, en italien et en anglais ; les représentations anglaises eurent, à Drury- Lane, une vogue d'engouement. La consécration de la parodie ne manqua pas non plus, ni surtout celle de l'imitation et Scribe, dans la Lectrice, ne dédaignera pas de se souvenir de quelques-unes des situations de l'ouvrage de Pixerécourt, qu'avaient déjà métamorphosé en vaudeville Sewrin et Chazet.
Elisa Werner. fille d'un loyal militaire allemand, a été séduite par un certain Isidore Fritz, qui se révèle tôt un affreux coquin, après qu'il l'a épousée con-
(1) Acteurs : Edouard, comte de Fersen : Tautln ; Elisa Werner : MUe Levesque ; Isidore Fritz : Defrenne ; le major de Golz : Delaporte ; Jules (travesti) : Adèle Dupuis ; Werner : Joigny ; M. Brown : Lebel ; Bataille, caporal invalide : Corsse ; Walter, compagnon de Fritz : Martin ; Gertrude, servante : Mme Delaporte.
La scène est dans une des terres du comte, à deux lieues d'Anvers.
tre la volonté du père Werner, qui a maudit sa fille; et dans le théâtre de Pixerécourt, une malédiction n'est pas un vain mot ! Cependant, après bien des épreuves, les choses n'ont pas trop mal tourné pour Elisa. Abandonnée par Fritz avec un enfant, elle a inspiré une vive passion à un galant homme, le comte de Fersen (singulier choix de nom) qui a fait d'elle sa femme. Elisa se croyait libre ; un ami, fort peu recommandable, de son premier mari, lui avait fait parvenir l'acte de décès de Fritz... Elle est heureuse et honorée, et elle a assuré l'existence de son père en lui faisant donner une vague fonction dans le domaine de M. de Fersen. Le père Werner, qui n'avait pas repris sa madéhction, est devenu aveugle, de sorte qu'il ignore que sa bienfaitrice, c'est sa fille.
Mais Fritz n'est pas mort ; il a pratiqué un savant chantage ; il arrive à l'improviste et il se fait reconnaître par Elisa : celle-ci demeure épouvantée. S'il apprend que Fritz est vivant, M. de Fersen, qu'elle aime et vénère, ne la soupçonnera-t-il pas d'avoir abusé de son amour et de sa confiance pour obtenir ses bienfaits ? Elle offre de l'argent au misérable, qui hausse les épaules. Une misérable somme quand il peut tout avoir, puisque le comte a assuré à Elisa la propriété de biens considérables...
— Mais, dit Efisa, l'extrait mortuaire que j'ai reçu ?
— Je soutiendrai que c'est vous qui avez fabriqué ces papiers pour contracter de nouveaux liens, je dévoilerai vos trames perfides, ce mariage sera rompu.
Les supplications d'Elisa sont vaines, et Fritz, par un coup d'audace, va trouver M. de Fersen lui-même. Mais il est tombé sur un galant homme, qui comprend qu'il a affaire à un misérable. Il devine que Fritz a machiné cette intrigue, et il l'accuse nettement.
Fritz. — Savez-vous. monsieur, qu'avant d'accuser un homme, il faut avoir des preuves.
EDor:A.RD DE Fersen. — J^en ai une irrécusable.
Fritz. — Quelle est-elle ?
Edouard de Fersen. — Ta pâleur !
Fritz. — Monsieur !
Edouard de Fersen. — Si tu es innocent, lève les yeux sur cette femme respectable dont tu as fait le malheur...
i -i^ <^Ui^-/^y ^.Si-p^^fes-
<^ /i^ .^.^/V^fy
AUTOGRArm-; de g. DK PIXRRKCOURT
Mais non, tu détournes la vue... tu te rends justice, tu crains de la souiller par un de tes regards...
Fritz, s'enliardissant. — Il ne s'agit point ici de la prévention que vous inspire une personne ou l'autre ; il est constant que Madame est mon épouse, que le second mariage qu'elle a contracté sur des preuves supposées de ma mort, est nul, qu'elle retombe en ma puissance et que tout ce qui lui appartient est à moi.
Ce serait un curieux procès à plaider. Mais le comte a beau protester, il se sent désarnné. Fritz se sent le
74 LE MKLODRAME
plus fort : un fâcheux incident vient abattre sa superbe. Un parent de M. de Fersen, le major de Goltz, qui se trouve au château, accourt au bruit de la querelle, reconnaît en Fritz un ancien déserteur de son régiment, contre lequel il y a une sentence de mort.
La pièce semble finie, mais l'ingénieux Pixerécourt ne se serait pas contenté de ce dénouement facile. Le comte réfléchit et, de ses réflexions, il ne peut sortir que des déterminations généreuses. Dans une scène qui ne manque pas, après tout, d'une espèce de noblesse, et où il rassure Elisa, en lui affirmant qu'il n'a jamais douté d'elle, et que les épreuves qu'elle a subies n'ont fait qu'augmenter son amour et son estime, il lui fait part de sa décision. Fritz, subissant la peine qu'il a méritée, laisserait à son fils un nom déshonoré, <( une mémoire odieuse et flétrie ». Eh bien, il le soustraira à la sévérité du major, il lui remettra une somme lui permettant de passer dans un pays lointain.
Scrupules et délicatesses admirables ! car tant que ce misérable existera, le comte sera forcé, « par un austère devoir », de se séparer d'Elisa, et c'est donc un sacrifice héroïque que de l'arracher à une mort qui serait une délivrance pour tout le monde.
M. de Fersen fait venir Fritz et lui annonce ce qu'il a résolu. A la nuit tombante, il le conduira lui-même hors du château. Mais le coquin n'a vu dans cette générosité du comte qu'une faiblesse ridicule et qui ne lui enlève point le désir de se venger de sa défaite. Il s'est fait accompagner au château par un bandit de son espèce ; il lui propose d'assassiner le comte, moyennant le partage de la somme reçue. Les deux scélérats conviennent que, à huit heures du soir, au moment où Fritz doit sortir du parc, conduit par M. de Fersen, le camarade, posté en embuscade, assassinera le second qui passera : selon l'ordre et la marche, ce doit être le comte. Mais un vieux caporal, le co-
mique de la pièce, le caporal Bataille, a, par bonheur, surpris le complot et il se met en devoir de le faire échouer. A la laveur de la nuit, il passe le premier, sans que Fritz l'aperçoive ; celui-ci se trouve alors le second, et h la place de la victime qu'il a désignée lui-môme. Le bandit s'élance sur l'homme, d'après la consigne, et c'est dans le cœur de Fritz qu'il enfonce le poignard.
Sur le cadavre de Fritz, on trouve toutes les preuves des manœuvres qu'il avait tentées. Attendrissement général, et le père Werner se décide à retirer sa vieille malédiction, que, à la vérité, on avait un peu oubliée.
— Un père offensé, dit le comte, un père offensé qui pardonne est la plus parfaite image de la divinité.
Un légiste eût fait sans doute des objections assez graves à quelques-uns des points principaux sur lesquels la pièce est bâtie, mais le public n'était point si minutieux, et il ne trouvait là que des motifs d'émotion.
Boïeldieu, alors à Saint-Pétersbourg, avait souhaité transformer la Femme à deux maris en un ouvrage lyrique, mais Mlle Philis ne voulut pas du rôle qui lui était destiné, et les objections de Mlle Phihs étaient sans réplique.
A travers l'œuvre de Pixerécourt. — « Tékéli »,
— Les Conflits. — « Robinson Crusoé ». — Shakespeare invité à collaborer. — « La Citerne ». — Défense de porter le nom de Pietro. — a Le Monastère abandonné ». — « Le Chien de Montargis ».
— « Christophe Colomb ». — Un scrupule. — Un
formidable bagage.
IL y a un fatras considérable dans l'œuvre énorme de Pixerécourt. En tenant compte du goût du temps, VHomme à trois visages et la Femme à deux maris ne sont pas, en somme, des pièces indifférentes, et il faut bien qu'elles ne soient pas telles, en effet, pour avoir inspiré un si grand nombre d'imitations et avoir été refaites aussi souvent. Mais, malgré le succès et le nombre des représentations, Pixerécourt retombe souvent dans des puérilités ou dans l'abus des complications, pour le seul plaisir des complications.
Ainsi en est-il des Mines de Pologne (1) (Ambigu, 8 mai 1803), où l'on retrouve les souterrains classiques et même des souterrains à plusieurs étages. Cela ne s'élève pas beaucoup plus haut que la Forêt périlleuse, si ce n'est qu'il y a une apparence de conflit de sentiments chez Polina, femme de confiance du tyran Zamoski, dévouée à son maître, mais ne se résignant pas à accomplir ses ordres injustes. Ce Zamoski a
(1) Acteurs : Tautin, Joigny, Defrenne, Raffile, Mme Corsse, Mlle Lèvesque, petite Julie Puysaye.
enlevé la belle Floreska à son mari, le palatin Edwinski (la couleur polonaise est au moins dans les noms). Edwinski, sous un travestissement, pénètre dans la retraite où le ravisseur a conduit sa victime. Mais il est reconnu, et la colère de Zamoski s'exaspère, de la hauteur dédaigneuse de Floreska. Les deux: époux sont enfermés, à des degrés de profondeur dif-férents, dans d'anciennes mines. Ils se rejoignent au milieu de péripéties multiples et grâce aux bons offi-. ces de Polina, prenant décidément leur parti, parvien-nent à s'évader.
Cherubini trouva pourtant là le thème . d'un opéra, qui fut représenté à Vienne sous le titre de Faniska, nom qui n'était pas moins polonais. L'ouverture survécut assez longtemps à, l'ouvrage.
Tékéli (29 décembre 1893) (1) eut une vogue extraordinaire à laquelle ne contribua pas peu, sans doute,, une suspension brutale, par mesure de pohce, après quelques représentations. L'interdiction fut levée, et la pièce reprit une longue carrière. Que ne peuventfaire voir les préoccupations politiques dans l'ouvrage le plus innocent !
Tékéli, dont Pixerécourt n'était pas médiocrement fier et dont il faisait un de ses grands titres (( littéraires », c'était un épisode des guerres de la Hongrie, et de l'Autriche au xvii® siècle. Le prince hongrois, qui est la terreur des Autrichiens, cherche, après une longue captivité chez les Turcs, ses anciens aUiés, à rejoindre sa femme Alexina, qui, depuis trois années^ défend la ville de Mongatz, se trouvant réduite par les assiégeants à la dernière extrémité. Commçnt traversera-t-il le camp ennemi, où l'on a reçu avis de son retour, où son signalement a été répandu ; comment
(1) Acteurs : Tautin, Vigneaux, Joigny, Defrenne, Corsse. Raffile, Mlle Bourgeois.
triomphera-t-il de tous les obstacles ? Michel SirogoU n'a été qu'un Tckcli modernisé.
Le conflit indispensable est là dans la lutte qui se livre en l'âme du meunier Conrad, chez qui, au second acte, se réfugie Tékéli. Conrad est bon Autrichien et il se pique d'être le plus loyal sujet de l'empereur. Cependant, quand Tékéli, aux abois, se sentant traqué, ne pouvant plus échapper aux soldats qui le poursuivent, lui révèle qui il est, en lui demandant un asile, Conrad, pour ne pas livrer cet ennemi, dont il souhaite pourtant la fm, expose sa propre vie dans le but de le cacher et de le sauver. C'est le côté « cornélien » de l'affaire. Conrad hait Tékéli comme l'adversaire le plus redoutable de son pa\ s, mais cet adversaire est sans défense et s'est fié à lui. L'honneur lui fait un devoir de ne pas le trahir, dût-il mentir à ses compatriotes, à ceux dont il paitageait tout à l'heure les colères contre le redoutable Hongrois. Mais jugez combien la conscience de Conrad a dû être tiraillée ; il sait que si Tékéli peut franchir le pont, près duquel se trouve sa maison, il arrivera à Mongniz et recommemcera la lutte.
Un autre Autrichien, un soldat qu'a naguère épargné Tékéli, et qui l'a aperçu, lui témoigne sa reconnaissance en aidant à sa fuite.
Ce fut précisément cette loyauté, poussée jusqu'au sacrifice, du meunier Conrad qui, soudain, inquiéta la police, et il lui parut suspect que Pixerocourt eût tant insisté sur cette manière d'héroïsme. Elle se persuada que l'auteur avait cherché des allusions de circonstance, en établissant un contraste entre cette générosité et la lâcheté de Leblanc, l'ancien ami de Pichegru, qui venait de le livrer... Dieu sait si Pixerécourt avait pensé à Pichegru !
Le général Jomini goûtait fort Téléki. Il regrettait un peu, seulement, que le héros passât la moitié du second acte dans un tonneau où il est caché par Con-
rad, ou dans un sac. Mais le général, pour une fois qu'il se mêlait de CTitique dramatique, faisait une réflexion assez juste, en disant qu'il y a des défauts qui font, au théâtre, le principal mérite d'un ouvrage. Il semble que cet épisode du tonneau fut discuté. « On est fâché, écrivait le Journal des Arts, que l'auteur n'ait pas trouvé le moyen de présenter Tékéli dans des situations plus analogues à sa fierté, et à son courage bouillant. » Mais le public ne faisait pas ces objections, et il frémissait en se demandant si le prince hongrois échapperait aux périls qui ne cessaient de le menacer.
Tékéli, au troisième acte, arrivait, naturellement, à Mongatz, au moment où la malheureuse Alexina, sa femme, désespérait de décider la garnison, épuisée, à un suprême effort.
La Forteresse du Danube (1) (Porte Saint-Martin, 3 janvier 1805, ^81 représentations à Paris) a moins d'envergure. Le lieutenant Olivier, répondant sur l'honneur du prisonnier confié ci sa garde, lutte contre son cœur en reconnaissant en ce captif l'homme à qui il doit le plus de reconnaissance, et dont il adore la fille. Cette fille héroïque s'introduit dans la forteresse sous le déguisement d'un jeune savoyard qui amuse les soldats en chantant et en faisant danser sa marmotte. Pendant qu'on rit de ses tours et de ses menus talents, elle s'empare de la clef du pavillon on on garde son père. Pixerécourt savait faire un rôle. Il avait ménagé tous les effets de sensibilité à Mlle Quériau, une mime, qui avait i)Our la première fois un personnage parlant..
Les mélodrames se succèdent en rangs pressés : le Grand Chasseur ou l'Ile des Palmiers, les Maures d'Es-
(1) Acteurs : Philippe, Dugrand, Adnet, Brion, Fusil, Bourdais, Mmes Quériau et Bourdais.
80 LE MÉLODRAiME
pagne ou le Pouvoir de VEnfance^ où Pixerécourt renonce, cette fois, à l'élément comique et ne veut qu'attendrir, en montrant la tribu des Abencérages vaincue et décimée, faisant plaider sa cause auprès du vainqueur par d'innocents enfants, conduits par une mère courageuse qui s'est travestie en vieillard ; PU zarre ou la Conquête du Pérou, le Solitaire de la Roche Noire, VAnge tutélaire ou le Démon femelle (1). Encore un fameux rôle, pour une actrice, que le rôle principal de cette pièce, représentée dans la/salle du tliéâtre des Jeunes Artistes (2), rue de Bondy,' pendant, qu'on reconstruisait la Gaîté. Le duc de Ferrare, Alphonse, est menacé par un complot fomenté par soni frère Amaldi. Mais sa bonne étoile fait qu'il est aimé' par la belle Flora : c'est un ange sous les habits de* femme ; c'est un diable quand, sous ses multiples travestissements, elle défend le duc contre les assassins-, apostés par son frère, rusant ou se battant avec intrépidité. Elle a l'esprit romanesque et ne fait usage' que des grands moyens, en dédaignant, avec une merveilleuse obstination, les simples précautions qui' la-. feraient réussir sans danger pour elle et les. siens. Là. aussi se trouve une formule dont on n'a pas laisséde se servir, en se rappelant le répertoire de ce grande inventeur de situations que fut Pixerécourt..
(1) Acteurs : Tautin, Lafargue, Marly, Frédéric, Pascal;. Mlle Bourgeois.
(2) Le théâtre des Jeunes-Artistes s'était d'abord appelé le> Théâtre-Français comique et lyrique (1789^ On y joua une parade célèbre, les Battus payent l'amende, puis le Nicodème dans la Lune du cousin Jacques, ce Beffroy de Rigny qui saluait avec un sentimentalisme naïf l'aurore de la Révolution. Il prit, en 1796, le titre de « Théâtre des Jeunes Artistes », sous la direction de Boirie et Cailleau. Desauguiers y fit ses premières armes. Martainville y donna les Assemblées primaires ou les Elections, . vaudeville réactionnaire dont la représentation: fut tumultueuse et qui fut bientôt interdit. Puis le mélodrame et la féerie st succédèrent. C'est au Théâtre des Jeunes-Artistes qu'on essaya, pour la première fois, les billets à droit. Il fut fermé par le* décret de 1807, qui supprimait tant de théâtres..
LE iMKLODlUiME 81
Puis, c'est un bien singulier Robinson Crusoë, dont le sujet tente Pixerécourt, comme un tour de force paradoxal, car enfin, Fessence de Robinson, c'est d'être un isolé. Les journaux du temps disent que la curiosité était vivement excitée (1). Mais Pixerécourt ne s'embarrassait de rien. Le dialogue de Robinson et de Vendredi eût été monotone. N'était-ce que cela ? Il introduisait d'abondants personnages, dont la paternité ne devait rien à Daniel de Foë, et il n'y a rien de plus peuplé que cette île déserte (2).
Cette île a été choisie par l'équipage d'un navire révolté à l'instigation du contre-maître Alkins, pour y abandonner le capitaine. Robinson ne revoit ainsi des hommes que pour être témoin du spectacle de leur méchanceté ! C'était une idée philosophique, mais Pixerécourt n'avait pas le temps de s'y attarder. Robinson vient instinctivement au secours du capitaine et il reconnaît en lui « son beau-frère et. ami », Don Diego, armateur portugais, qni avait frété un vaisseau tout exprès pour courir à la recherche de son parent.
Avec des fortunes diverses, la lutle sera désormais entre les matelots, fidèles au capitaine, entre Robinson et Vendredi — et les révoltés. Le bon sauvage apporte là une aide inattendue, et Pixerécourt a inventé un personnage assez extraordinaire — le père de Vendredi — arrivant à point nommé avec ses Caraïbes, pour assister Robinson et Diego, qui vont périr victimes des rebelles. Ce brave Caraïbe Tglou, en sa qiia-
(1) « Le titre de ce mélodrame promettait tant de jouissances, qu'à cinq heures toutes les avenues du théâtre étaient assiégées par une foule immense, avide et empressée. Jamais les Bardes, ni les Temiiliers, ni Fanchon la Vielleuse nont attiré une plus grande affluence. Trois mille juges au moins étaient rassemblés pour prononcer sur le sort de Robinson {Courrier des Spectacles. 3 oct. 1805). » Heureux temps !
(2) Acteurs : Dugrand, Adnet, Talon. Fusil, Hourdais, Oudry, dUerbonville. Mmes d'Escuyer, Cousin-Picard, Potier.
H2 LE Mia.ftOHA.MK
lité de primitif, n'a pas des idées très nettes sur la propriété, et il s'approprie sans façon, en effet, une scène de Macbeth.
La situation est grave. Les révoltés ont pillé la caverne de Robinson et se sont emparés des armes et do la poudre.
— Hélas ! dit Isidor, le fils de Robinson, qui accompagnait Diego, ils auront sur nous l'avantage des armes à feu !
Vendredi. — C'est vrai. Eux prendre tous les tonnerres à maître, si n'est deux petits-là qui n'ont plus rien dedans [il montre les pistolets qui sont à sa ceintvre).
Iglou, aux Caraïbes — ■ Entrez dans la forêt, et que chacun de vous y coupe une branche assez forte et assez touffue pour se cacher.
IsiDOR. — Quel est Ion dessein ?
iGLou. — Tu le sauras. [Les Caraïbes s enloncenl à droite dans la lorêt; on entend le bruit qu'ils font en coupant les branches avec leurs sabres.) Les moyens dattaque et de défense que les peuples soi-disant civilisés ont inventés pour se détruire sont inconnus dans nos climats, mais nous avons aussi notre art de la guerre, qui consiste à nous tendre des pièges, et à nous surprendre par des ruses plus ou moins ingénieuses. Rejoignons seulement tes ennemis, et je doute qu'ils puissent résister à une pareille attaque.
IsiDOR. — Je m'abandonne à toi. brave Iglou. Au nœii de tout ce qui t'est cher, je te supplie de préserver ma malheureuse famille de la fureur de ces méchants.
Vendredi. — Laisse faire père à moi. Li premier capitaine de toutes les tribus du continent.
Ainsi Shakespeare est-il mêlé à Robinson Crusoc. Le stratagème de la forêt qui marche réussit et le vaillant et sage Iglou sauve Robinson et ses amis anciens et nouveaux, parmi lesquels se trouve le loyal et jovial Latrombe, matelot provençal, et miss Béatrix, vieille gouvernante de la femme de Robinson, jetée dans les situations les plus étranges pour une derpoiselle de son âge.
Robinso7i Crusoc eut trois cent soixante-six représentations. On loua fort le ballet, la fête guerrière' des
TE MÉLODRAMl-: 8S
Caraïbes. Pixerécourt, dans la brochure, priait le publié^ pour contrôler l'exactitude de la danse de la Porte- Saint-AIartin, de se reporter à l'ouvrage du P. Laffiteau, intitulé Mœurs des sauvages américains. Il avait le goût de l'exotisme d'ailleurs. Nous le re verrons tout à riieure le pousser même un peu loin.
D'innombrables pièces s'intercalent entre les mélodrames, — vaudevilles ou opéras-comiques, la Chaumière et le Trésor, Avis aux femmes ou le Mari colère, Madame Villeneuve ou la Tireuse de cartes, mais c'est toujours au mélodrame qu'il revient.
La Citerne (1) est un des plus complets. Là encore, il y a un rôle travesti que durent se disputer les comédiennes de l'Ambigu. Pixerécourt le donna, commeil avait fait déjà pour la Forteresse du Danube, à une danseuse, Caroline Soissons. Cet homme de théâtre se plaisait à créer des acteurs.
Don Raphaël, brave marin, célèbre par ses exploits,, a été fait prisonnier par des pirates d'Afrique. Pendant son absence, il a été calomnié et condamné comme traître à la patrie. Un faux ami, nommé Fernand, est en possession de sa fortune et de sa fille : tuteur de Séraphine, il voudrait l'épouser, quoiqu'elle soit fiancée au jeune et noble don Alvar. Comment la décider ? Il s'avise d'un stratagème. Il va chercher dans les prisons de l'Inquisition un gaillard sans scrupules, Picaros, qui passera aux yeux de Séraphine pour don Raphaël, revenu, et lui intimera l'ordre d'accepter Fernand comme époux. Picaros joue donc son rôle de père. Mais le vrai don Raphaël, accompagné de son autre fille Clara, a revu l'Espagne ; il a été jeté sur ses côtes par un naufrage, ce qu'ignorait le traître Fernand. Séraphine va donc se trouver entre deux pères,
(1) Gaîté, 4 janvier 18()9. Acteurs : Lafargue, Marty, Frédéric, Tautin. Genest, Perroud, Mlles Caroline Soissons, Picard, Rivet.
celui que lui a donné la nature et celui que lui a imposé l'intrigue. C'est Clara, adroite et ingénieuse, et n*a3'ant pas non plus froid aux yeux, portant avec aisance un costume de matelot, puis un costume de jockey, qui saura s'introduire auprès de Séraphine et lui révéler la vérité. Mais il s'en faut encore d'un acte et demi que Séraphine retrouve don Alvar.
Pixerécourt n'a pas renoncé aux souterrains et tous les personnages se retrouvent dans une vaste citerne abandonnée, qui sert de repaire à une bande de brigands.... C'est Picaros, ancien bandit lui-même, qui, converti et dévoué à cette Séraphine, qu'il était chargé d'abuser, dénouera heureusement la pièce, retombant trop dans la première manière du mélodrame, après qu'une situation ingénieuse s'est dessinée.
C'est dans le Monastère abandonné ou la Malédiction paternelle (Gaîté, 1816) que se trouve la phrase souvent citée : (( Banni des Etats de Gênes, avec défense de porter jamais le nom de Pietro... » (Acte I, scène III.} Et Pietro s'appelle désormais Gérard, et pour expier le fratricide, qu'il croit avoir commis, et qui lui a valu la malédiction de son père, il se plaît à des œuvres charitables, et il offre l'hospitalité aux voyageurs dans le vieux monastère qu'il habite, en Provence. Un de ces voyageurs, le marchand Ducoudrais, est assassiné, une nuit, dans cette maison. Par qui ? Tout accuse Pietro-Gérard, jusqu'à la passion qu'il nourrissait pour une jeune veuve, dont Ducoudrais allait faire sa femme. Il y avait bien, à l'heure où le crime a été commis un autre individu, sous le même toit, mais celui-là, Bastien, est paralysé.
Pietro-Gérard accepte, comme une fatalité de la malédiction qui pèse sur lui, cette monstrueuse inculpation. A peine a-t-il la force de protester contre elle. Mais le soldat Bellerose, seul défenseur du malheureux, soupçonne Bastien, contre lavis de tout le monde
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AUTOGRAPHE DE PIXERÉCOUHT (Reproduction inlordi(e)
et pour éprouver s'il a affaire à un véritable infirme, fait mine de mettre le feu à la paille de l'écurie où est couché le moribond : celui-ci se lève aussitôt, tout ingambe, et se précipite dehors; il s'est ainsi dénoncé. Pietro est innocenté, et par qui ? Par son frère, devenu le militaire Bellerose, très bien portant, pour un homme qu'il pensait avoir tué.
On s'est souvenu, maintes fois, du personnage du faux paralytique. Le personnage de la grand'mère de Y Aïeule de d'Ennery et Ch. Edmond, ne laisse pas, notamment, de devoir beaucoup à Pixerécourt.
Quoi encore dans cette légion de pièces ? Le Belvédère ou la Vallée de VEtna, la Fille de VExilé, la Tête de Mort, la Place du Palais, le Moulin des Etangs, les Natchez ou la Tribu du Serpent, la Muette de la Forêt, Polder ou le Bourreau d'Amsterdam, VAigle des Pyrénées, les Compagnons du Chêne, Judacin ou les Filles de la Veuve, V Abbaye aux Bois ou la Femme de €hambre, V Allée des Veuves ou la Justice en 1773, la Fontaine de Vaucluse, la Ferme et le Château, le Four à chaux ou V Auberge de Peyrebelle... Mais en vérité, ils sont trop. Un seul de ces mélodrames manque à la règle d'un dénouement satisfaisant: c'est Valentine ou la Séduction (1) où la victime se tue volontairement, en se précipitant dans les eaux d'une rivière. Pour cellelà, il n'est point l'équitable réparation habituelle du dénouement. L'héroïne reste infortunée jusqu'à la fin. Valentine, séduite par les promesses du comte Edouard, qui a pris le nom d'Adrien, consent à épouser l'homme qu'elle croit un jeune peintre; bientôt elle apprend qu'elle a été la dupe d'une ruse exécrable; la cérémonie nuptiale ne fut qu'une comédie, et Edouard est marié depuis plusieurs années. Fille d'un vieux sol-
(1) Octobre 1810 : Acteurs : Lafargue, Marty, Tautin, Genest, Ferdinand, Mmes Hugens, Bourgeois, Jenny Soissons.
dat aveugle, rhonneur même, elle ne peut survivre à la trahison de celui qu'elle aime peut-être encore, tant qu'il se soit joué d'elle, et elle a recours au suicide. Pourquoi cette sévérité exceptionnelle de Pixerécourt, à l'égard de Valent ine ? Moraliste inflexible, ne lui a-t-il pas pardonné d'avoir dédaigné l'autorité paternelle en cachant son mariage au vieux soldat ? Le commencement de la pièce qui s'ouvre par l'affreuse révélation du mensonge d'p]douard, qui débute par un poignant cri de détresse, n'est pas sans un certain pathétique. C'est, à. part une certaine tirade de Valentine, sur le point d'en finir avec la vie et semblant abuser du droit de lui faire ses adieux, la pièce la plus sobre de 1 infatigable auteur. Vingt ans ont passé depuis Cœlina.
Bien que Pixerécourt se défende, à plusieurs reprises, d'avoir trempé dans le romantisme, Alice ou les Fossoyeurs écossais contient déjà toutes les horreurs romantiques. A cinquante-sept ans, était-il las d'avoir toujours récompensé la vertu, ou, avec quelque inquiétude pour des goûts nouveaux du public, essayait-il de les satisfaire? C'est une histoire assez effroyable. Cette Alice est une humble servante d'auberge, bien qu'on soupçonne qu'il y ait un mystère dans sa modeste condition. Mais ceci nous enlraînerait un peu loin. Dans cette aul)erge, un jeune étudiant en médecine, Edouard, a été conduit, blessé, h la suite d'un duel. Alice se dévoue à son salut et pour payer les dépenses nécessitées par ces soins, a recours à un bien singulier moyen, qu'apprend 'in témoin de cet héroïsme à l'étudianl guéri :
Sm Jack. — Vous le savez, monsieur, vous qui étudiez l'art (le guéi-ir, il est indispensable h vos jeunes confrères de s'exercer parfois sur des sujets vivants ; eh bien, tous les deux jours, depuis un inois, on a vu Alice sortir dès le matin et s'absenter pondant une heure. Moyennant une î^uinée, la malheureuse allait livrer son bras au fer inhabile d'un jeune chirurgien !...
SH LE MÉI.ODRAMI'.
Un tel sacriiice émeut d'abord Edouard, qui se sefit aimé. Il promet d'épouser la jeune fille. Mais, rentré dans son pays, il oublie vite Alice, qui, éperdue, ne se pouvant pas croire abandonnée, vient le retrouver, au moment même où s'agitent pour lui d'autres projets de mariage. La nuit, dans la rue, près du cimetière, elle est suivie par trois hommes à mine patibulaire.
Le théâtre change. C'est le cabinet d'Edouard, revenant à ses études d'anatomie. Les pourvoyeurs de cadavres viennent de lui apporter un (( sujet » enveloppé d'un linceul.
Edouard. — Qu'est-ce donc que j'éprouve... J'ai froid... un trisson involontaire... Ne suis-je pas familiarisé depuis longtemps avec l'aspect du trépas? Pour la première fois, je frémis en approchant un linceul... c'est affreux, la mort... Surmontons cette faiblesse. (Il s'approche de la table et soulève le linceul.) Grand Dieu !... qu'ai-je vu ?... Alice... Alice... oh, malheureuse !
SiR, Jack, accouranl. — Je viens savoir...
Edouard, dans le plus grand désordre. — Tenez... la voilà... elle est morte, et son assassin, c'est moi... moi !... {Il tombe inanimé aux pieds de Sir Jack, la face contre terre. Stupélaction générale.)
Tout est sujet à Pixerécourt. Le mélodrame historique dont Tékéli a ouvert la série, abonde dans son œuvre, l'histoire se prêtant naturellement à quelques modifications, quand elle n'est pas suffisamment « théâtre ». Tous les temps sont évoqués, et tous les pays. Il refait à sa façon la tragédie des Barmécides, de la Harpe, qui n'avait eu que onze représentations, et la nouvelle version, les Ruines de Babylone, en obtient trois cent dix-huit. C'est l'histoire du vizir Giafar que le calife Haroun-al-Raschid a marié à sa sœur Abassa, devenue Zaïda au théâtre de la Gaîté afin d'éviter un fâcheux calembour ; mais le cahfe, persuadé que le sang des Abassides ne peut être mêlé sans sacrilège à celui d'une autre race, a exigé de Ciafar le serment de ne pas user de ses droits
LE MP^LODRAME
d'époux... Giafar n'avait pas vu Zaïda ! ces serments il les oublie, il est aimé... et Zaïda, bientôt mère, se dérobe par la fuite à la colère de .son redoutable frère... C'est dans les ruines de Bab y 1 o n e , qu'elle se réfugie, après d'innom b r a b 1 e s épreuves.
Mais c'est encore Haroun - al - Raschid qu'elle y trouve, venant voir un fils, qu'il fait élerver secrètement. Des Arabes pillards profitent de l'isolement du calife, et vont le tuor ; un sauveur se présente : c'est Oiafar. Comment le souverain ne pardonnerait-il pas '?
Joignez h cela un vieil eunuque, un fourbe, qui sera le traître et un jeune Français venu de la cour de Charlemagne, qui sera la gaîté de la pièce. On a un vague sentiment que la
Cahoi-ine Soisson, rôle (le Clara, dans La Citerne.
(Collection Martinet)
cour crifaroun-al-Rascliid dut ôtre autre chose, tout de jnAme, que le tableau qu'en a présenté Pixerécourt (1). De rhistoire? C'est Marguerite d'Anjou (Gaîté, 1810). Marguerite d'Anjou, dont le mari Henri VI d'Angleterre a été massacré par son frère Glocester, et qui se met à la tête des débris de son année pour lutter contre l'usurpateiur. Vaincue, cherchant un refuge dans une forêt, elle tombe dans les mains de bandits qui deviennent ses protecteurs. Mais Glocester leur arrache l'infortunée reine, et elle serait massacrée si de vaillants P^ançais, qui viennent de débarquer sous les ordres du duc de Lavarenne, n'arrivaient opportunément pour la délivrer. Glocester périt dans l'in-
(1) Pixerécourt a eu parfois des collaborateurs, auxquels d'ailleurs, esprit entier et autoritaire, il laissait peu de liberté : ses manuscrits l'attestent. Ces collaborateurs furent Loaisel-Tréogate, son aîné, et prédécesseur dans la carrière, pour Le Grand Chasseur ou l'Ile des Bermudes ; Frédéric et Laqueyrie pour le Moulin des Etangs ; Benjamin Antier pour la Muette de la Forêt; Marty et Laqueyrie, pour la Peste de Marseille ; Victor Ducange pour Polder ou le Bourreau d'Amsterdam et le Jésuite ; Desnoyers et Edan pour Alice ou les Fossoyeurs Ecossais ; H. Maison pour l'Abbaye aux Bois ; Francis Cornu pour Six Florins ou la Brodeuse et Valentlne, puis le Château et la Ferme-, Anicet-Bourgeois pour Latude. Il avait fait, aussi, la Lettre de cachet avec Pigault-Lebrun.
Ses collaborateurs, pour ses vaudevilles, furent Léger, Dubois, Melesville, L.-T. Lambert, Brazier, Carmouche, Ouvert.
Quelques-uns des ouvrages de Pixerécourt représentés à la Gaîté, durant le temps où il était directeur de ce théâtre, ont été signés : Charles : Le suicide ou le vieux sergent, le Monastère abandonné; les Natchez, mélodrame à grand spectacle, tiré de l'ouvrage de M. de Chauteaubriand, fiirent signés : Antoine. Pour l'adaptation du Fénelon, de M.-J. de Chénier, il se servit du nom de Saint-Vallier, qui appartenait à sa famille.
Si prodigieusement abondant que soit l'œuvre de Pixerécourt, il a laissé nombre de manuscrits de pièces non représentées : Dulcinée du Toboso, le Cabaret de l'Arc, le Docteur amoureux (en vers), la Fontaine de Vaucluse, le Coffre de fer ou le Juge de son crime, Gartga, la Statue de Pierre ou la Chambre ar. dente, etc. Il existe aussi parmi les manuscrits autographes que possède M. Virely, plusieurs plans détaillés de mélodrames : le Masque de fer, Camoens, la Fille du Gange, Charles Martel, le Combat des Trente, etc.
LE MÉLODRAME Dl
cendie de la forêt qu'il a lui-même allumé. Un médecin gascon est chargé de tenir l'emploi comique.
C'est Charles le Téméraire ou le Siège de Nancy (Gai té, octobre 1814) (1), où l'on voit l'intrépide Léontine, lille du gouverneur de' Nancy, s'introduire dans le camp du duc de Bourgogne, assister au conseil, et soustraire aux Bourguignons son enfant, pris connne otage, en le cachant dans un fagot. Les Bourguignons ne sont pas en reste de stratagèmes avec elle, d'ailleurs, et ils s'introduisent dans Nancy, cachés dans des tonneaux, comme les quarante voleurs d'Ali-Baba se cachèrent dans des jarres. C'est là qu'on vit pour la première fois, par un artifice de mise en scène, souvent renouvelé et perfectionné, l'hérome semblant descendre du haut du toit d'une maison. Ce qui est à noter, c'est l'importance, cette fois, de la réplique finale, significative et faisant allusion à la chute de Napoléon. Quatre ans auparavant, Pixerécourt composait une comédie, les Trois Moulins, en l'honneur du mariage de l'Empereur. Mais il fait sa cour aux Bourbons, et Charles le Téméiaire devient un peu « Buonaparte ».
GÉRARD DuviTj.ER. — Quo rcslo-t-il, maintenant, de cette puissance formidable ?
Philippe de Commines. — Rien, parce qu"il na pas su se faire aimer. Un Insensé revêtu diui pouvoir sans bornes est le plus redoutable fléau des nations.
C'est le Chien de Montargis (2), où l'aventure histoj'ique est singuHèrement corsée, car le jeune muet Eloi est d'abord accusé d'être l'auteur du meurtre d'Aubry de Monididier, commis par Alacaire, et car — une idée audacieuse de Pixerécourt, voulant prouver comment il peut débrouiller l'écheveau le plus compliqué —
(1) Acteurs : Lafargue, Ferdinand, Marty, Renaud, Dumenis, Oenest, MUe Bourgeois, la petite Jenny.
(2) Acteurs : Tautin, Darcourt, Marty, Edouard, Ferdinand, Mlles Hugens et Dumouchez.
Dragon, le chien qui s'acharne à la poursuite de Macaire- est tué par un complice de celui-ci. C'est, selon la règle, le niais obligé, le valet d'auberge Bertrand, qui apportera la preuve évidente du crime de Macaire. Le chien, un barbet, n'en fut pas moins jusqu'au moment où il disparaissait, pour un rebondissement de l'action, fôté par les spectateurs, et la Gazette de France se livrait à de copieuses, mais faciles fantaisies, sur cet acteur à quatre pattes.
C'est Christophe Colomb, qui contient une série de scènes d'une conception vraiment singulière, et qui, dans la masse imposante des ouvrages de Pixerécourt, ne peut se lire sans qu'on ait occasion de sourire souvent, avec quelque sérieux qu'il ait abordé ce sujet, en parlant avec orgueil des difficultés vaincues pour observer la règle des unités, à laquelle il était fidèle comme à un dogme.
Naturellement, le fond de l'action sera dans la lutte de Colomb contre le capitaine d'une de ses caravelles qui, dans sa haine jalouse contre lui, cherche à le perdre dans l'esprit des matelots, puis à lui soustraire sa gloire, en le faisant périr. Mais sur le navire de Colomb, s'est embarqué secrètement son fils, — autre rôle travesti — le jeune Diègue, qui veillera sur lui, avec l'aide d'un marin bourru au cœur d'or.
On n'aurait là rien de bien inattendu sans l'acte des sauvages, quand Colomb u découvre » l'Amérique. Cet acte-là est un peu effarant aujourd'hui.
« Le public pensera comme moi, dit Pixerécourt dans une note, qu'il eût été complètement ridicule de prêter notre langage à des hommes qui voient pour la première fois des Européens. J'ai donc donné aux habitants de Vile Guanakani lidiome des Antilles, que j'ai puisé dans le dictionnaire Caraïbe composé par le P. Raymond Breton... »
Comme on peut se tromper sur le ridicule ! Il faut citer l'une de ces scènes.
Le serviteur de Colomb, Inigo, paysan portugais,
s'est avancé imprudemnrient dans Tile, et il aperçoit les huttes des sauvages.
- Oui, mais tu vas voir le Capitaine venir et tarabuster le Scélérat. (Dessin de Gavarni).
iNiGo. — Il faut que je profitions de l'instant où c'qu'y gnia personne dedans. Ce doit être drôle tout plein.
Il ouvre la première cabane, à droile ; un sauvage, Kerebcck^ en sort.
Kerebeck. — Mabouica.
Inigo, cKrayé. — Ah ! mon Dieu, quelle vilaine figure.
Kerebi:ck, s avançant à mesure qulnigo recule. — Kerebeck, mabouica,
iMGu. — Qu"csl-cc que ça veut dire.
{En se retournant pour jtnir, il se trouve nez à nez avec un autre sauvage, Oranko.)
OiuNKc, frappant sur tV'paulc. — Calabou.
iNiGO. — Encore un autre. Ça ne unira pas ! {En voulant éviter Oranko, il rencontre un troisième sauvage à droite.)
Un sauvage. — - Kala boyen tibrmejète.
iMGo. — Quel baragouin !
Ohanko. — Cate biti !
iNiGo. — Où diable m'ai-je fourré !
Le sauvage. — Alla sabi à tabou.
In;go. — J'n'ons pas une goutte de sang dans les veines.
Oranko. — Cataboii ibanoualé ?
iNiGo. — l'ni" prennent peut-être pour un ennemi, j'vas leur dire que non {il fait un signe de télé).
Oranko et les sauvages, en colère. — Oua.
Inigo. — Y's'fâchent. J'm'ai trompé.
Oranko. — iMéera Ka tibanao ?
iNiGo, faisant un signe de tête. — Oui, oui.
Un sauvage. — Nignebemali !
iNiGo. — Ça les fâche encore !
Kerebeck. — Acharamouni...
\Jais ridioine caraïbe n'apparaît pas seulement dans les scènes avec un des Européens. Il y a des scènes entières entre les sauvages (1).
Ovanko parait, il a une couronne d'or' sur la tête et une longue plume rouge à cliaque oreille. H ordonne à toute la tribu de se relever.
Oranko. — Cati tourna.
Kavaka. — Ainouliaca azackia Kereber {Oranko JtésHe).
Oranko. — Inolaki... Chicalamai.. .
Kavaka. — Ilava a moutou Koulé Ouékelli.
Oranko. — Areskoui, azakia, kava.ïti-avou.
Tous. — Anakilika !
Oranko, •-- Ouallou hougousou !
(1) Il faut dire, pour être juste, que ces scènes en idiome caraïbe, qui produisent, à la lecture, un effet si singulier, semblent avoir été destinées à apporter un élément comique dans l'action.
Et ainsi de suite. La traduction se trouve bien dans la brochure, mais ce caraïbe n'était interprété à la scène que par une minique vive et animée, et les spectateurs durent être un peu surpris. Christophe Colomb n'eut que cent dix-sept représentations. Une misère.
Des sujets « historiques ? » Ce sont les Chefs écossais (Porte-Saint-Martin, 1819), le Mont-Sauvage ou le Duc de Bourgogne (Gaité, 1821'), le Château de Loch- Leven ou rEvasion de Marie Stuart (la seule pièce, peut-être, où l'histoire de la reine d'Ecosse ne finisse pas par sa mort), Guillaume Tell (Gaîté, 1828), la Rose de Venise ou V Inquisition (Gaîté 1830). Après la Révolution de 1830, Pixerécourt, pour ne pas être en retard avec les autres,écrit aussi sa pièce napoléonienne : Malmaison et Sainte-Hélène, et l'une de ses dernières pièces, en 183i, sera encore une pièce historique, ou à peu près, Latude ou Trente-cinq ans de captivité. Jusqu'à la fin Pixerécourt maintiendra sur l'affiche, malgré les écoles nouvelles, malgré l'invasion romantique, le mot de « mélodrame ». A la représentation de Latude, — il avait alors soixante et un ans, — sauf son fidèle Marty, il n'avait plus que des acteurs nouveaux, dont quelques-uns allaient passer au camp romantique, Jemma, Saint-Firmin, Videix, Mmes Vsannaz, E. Sauvage, Prévost. Mais il sut leur insuffler ses traditions, et l'homme de théâtre, habitué à manier le public, s'était rappelé le temps où il était directeur et où il usait de tous les moyens propres à exciter la curiosité, en organisant, au foyer de la Gaîté, une exposition d'objets ayant servi ou étant censés avoir servi à Latude, et évoquant son long emprisonnement.
Dans ce formidable bagage de Pixerécourt, dans cet œuvre qui, après avoir connu tant de succès, a peu à peu sombré, Latude est la pièce qui a résisté le
plus longtemps (1). Le vieil auteur dramatique n'était pas resté immobilisé dans ses formules; il avait forcément renoncé aux unités puisque l'action embrassait trente-cinq ans, et qu'elle se passait à Versailles, à la Bastille, en Hollande; il: avait été sobre de monologues, et il avait écrit cinq actes au lieu de trois. Sans les infirmités qui l'accablèrent, il eût été capable de recommencer une carrière, en suivant les goûts nous'caïux du public.
Ne pouvant plus travailler, il était assez naturel qu'il s'affligeât de la (( décadence )> du théâtre et qu'il considérât d'un œil chagrin ces romantiques qui dédaignaient le mélodrame, tout en le refaisant parfois à leur manière. L'orgueil croissait chez lui avec l'âge et, avec un pessimisme, qui paraît assez plaisant à présent, il n'était pas loin de prédire la fin de l'art dramatique qui. Dieu merci, devait, après lui» briller encore de quelque éclat, avec Hugo, Vigny, Dumas, Soulié, et les autres. (( Depuis dix ans, écrivait-il sérieusement, avec une parfaite conviction (2), on a produit un très grand nombre de pièces mauvaises, dangereuses, imiTiorales, dépourvues d'intérêt et de vérité... Pourquoi donc les auteurs d'aujourd'hui ne fontils pas comme moi ? Pourquoi leurs pièces ne ressemblent-elle pas aux miennes ? C'est qu'ils n'ont rien de semblable à moi, ni les idées, ni le dialogue, ni la manière de faire un plan, ni mon style simple et vrai, c'est qu'ils n'ont ni mon cœur, ni ma sensibilité, ni ma conscience, ».
Il pouvait plus justement, tout au moins, taxer de quelque ingratitude ce pubhc à qui il avait fait verser de douces larmes, qui brisait ce qu'il avait aimé, qui commençait à sourire de ce qui l'avait charmé, ce pu-
(1) Il y eut une reprise de Latude en 1883 au théâtre des Nations, et une au théâtre Beaumarchais en 1886, puis une autre encore, à la Porte Saint-Martin.
(2) Dernières réflexions sur le mélodrame, Nancy, 1843.
blic implacable à. ses favoris, quand ils ont vieilli. Ce n'é talent, en soname, que les défauts de son temps qu'avait eus Pixerécourt, et il avait eu des qualités qui étaient à lui, le don de la vie et du mouvement scénique, dont il fut un professeur utile, même à ceux qui le raillèrent. Pour être tout à fait juste envers cet ancêtre, il faut aussi tenir compte que, chef d'école, il a expié les excès et les aberrations de quelques-uns de ses disciples, dont on l'a rendu solidaire.
Le vrai Pixerécourt. — Le lettré et le bibliophile. — Il est supérieur à son œuvre. — L'homme de théâtre. — Le Comité des auteurs.
— Les droits au commencement du XIX^ siècle.
— Directeur de TOpéra-Comique. — Un règne difficile. — L'incendie de la Gaîté. — La vieillesse et la mort.
PiXERKCOURT a ctô tant plaisanté par une postérité irrespectueuse qu'il est peut-être utile, dans un esprit d'équité, de remettre en lumière sa physionomie sous son vrai jour«(l). La vérité est qu'il fut supérieur à son œuvre. « J'écris pour les gens qui ne savent pas lire », disait-il un jour, et sérieusement, pénétré de la mission moralisatrice dont il pensait être chargé. On s'aperçoit souvent, à la boursouflure de ses tirades, à la bizarrerie de ses images, aux traits de son dialogue, qu'il avait la préoccupation de frapper iort. - Le contraste ne laisse pas d'être piquant de trouver P.n lui un lettré, nourri de fortes études, s'y plaisant, ayant — pour son propre usage — des goûts d'artiste,
(1) Il y a même eu une thèse de doctorat es lettres sur Pixerécourt, où l'auteur, avec une férocité vraiment superflue aujourd'hui, s'attaquait à l'œuvre, toute morte qu'elle fût, et à son auteur, en qui il ne voulait môme pas voir, ce qui était excessif, un homme de théâtre.
passionné pour les belles choses, vivant en un intime commerce d'amitié avec des esprits distingués.
Ce Pixerécourt que l'on ne connaît guère, une fois qu'il en a fini avec ses répétitions, qu'il dirige toujours lui-môme (il recommande quelque part aux auteurs de ne confier à personne la mise en scène de leurs ouvrages), rentre dans son appartement de la rue du Sentier, ou regagne sa maison de campagne de Fontenay-sous-Bois — .qui a été naguère celle de son ami Dalayrac. — Alors, là, il oublie les aventures excessives, le crime, qu'il punit, et la vertu qu'il récompense, pour des travaux délicats : il prépare cette édition des œuvres inédites de Florian, qu'il a patiemment recueillies (1), ou il écrit des commentaires d'érudit sur l'édition de Molière donnée par Bret au xvin^ siècle et sur la scène du Pauvre de Don Juan ; ou encore il traduit Kotzebue, Ziegler, Meissner, d'autres écrivains allemands, ou il restitue des fragments ignorés de Sedaine. Chercheur infatigable, curieux qui a deviné bien des courants de curiosité, il a sans doute trouvé dans sa journée quelque tableau, quelque estampe, quelque précieux autographe, quelque volume rare, qu'il munira de documents s'y rapportant, avant de le faire noblement habiller par le relieur, ou quelque objet de valeur, car il a le goût du bibelot, goût assez neuf, en un temps où on n'a point accoutumé de décorer un logis de mille ornements imprévus, en quoi il est une manière de précurseur.
Homme d'ordre, et poussant l'ordre jusqu'à la minutie, il classe de nouveau les pièces de cette collection de placards, de brochures, de pièces de la période révolutionnaire, dont il n'a rien laissé échapper, et qu'il cédera à la Chambre des Pairs. Ou il' vient s'arrêter avec tendresse devant une des toiles qui constituent sa
(1) Œuvres inédites de Florian, Théâtre, Romans, Mélanges. 4 voL chez Boutland, 12, rue du Battoir-Saint-André, 1824.
galerie qui réunit des maîtres flamands, hollandais et français, des Téniers, des Tieborgh, des Wouwermans, des Duplessis, des Swébach, des Taunay, des Demarne, en sûr connaisseur. Ou bien un regard caressant à ses faïences lorraines et à ses porcelaines, et la journée ne s'écoulera sûrement pas, qu'il n'ait passé quelques heures dans sa bibliothèque, qui est son véritable orgueil, feuilletant amoureusement sa Biblia sacra de 1652, ses Offices de la Toussaint dans leur reliure à mosaïque, chef-d'œuvre de Pasdeloup, son Discours des choses advenues en Lorraine, de 1617, qui était l'exemplaire de Louis XIII, son Maître Pathelin de 1532, tant d'autres merveilles revêtues de son ex-libris : (( Un livre est un ami qui ne change jamais » (Ij, ou encore, il passe la revue de ses autographes, en vérifiant l'authenticité, en expert, ne les admettant définitivement dans sa collection que lorsqu'il ne conserve plus le moindre doute.
Il ouvre ce petit carnet de cuir vert à fermoir, qui ne le quitte jamais, pour se rappeler la communication qu'il fera à la Société des Bibliophiles dont il a été un des fondateurs, ou il voit si ses occupations lui permettent de convier à déjeuner, pour parler livres, ses amis Charles Nodier, Paul Lacroix, Reuchot, Bérard, de So-
(1) Voir l'excellente étude consacrée à Pixerécourt, bibliophile, par M. André Virély, étude éditée par les soins de la Société des Bibliophiles français, 1909. La vente des livres de Pixerécourt, en 1839, sous la direction du libraire Crozet, indique des prix bien modestes, au regard de ceux qu'ils ont atteints, depuis, dans d'autres ventes. Les Offices de la Toussaint, dont il a été parlé, abandonnés pour 50 francs, furent vendus 16.600 francs en 1888. (Vente LaVoche-Lacavelle). Les Liaisons dangereuses, avec les dessins originaux de Monnet, adjugés 160 francs, montèrent à 10.000 en 1887 et le Journal de l'Estoile, qui ne dépassa pas 519 fr, en 1839, fut disputé jusqu'à 16.000 francs, à la vente du marquis de Ganay.
Guilbert de Pixerécourt s'était formé successivement trois bibliothèques. Pendant la Révolution, il avait acquis un Télémaque de 1784, ayant appartenu au duc de la Valliôre, au prix qui montre où était tombé le discrédit des assignats, de 101.000 livres.
leinne. Il a des raffinements d'honnêteté qui ne sont pas toujours fréquents chez un collectionneur, et, furieusement tenté par la possession d'une estampe qu'il désire placer dans son exemplaire de Shakespeare, étant le maître de l'acquérir, le cœur lui battant fort, il ne pousse pas les enchères en apprenant que M. de Soleinne souhaite aussi cette estampe.
Pixerécourt, dont le nom n'évoque que des succès populaires et que certains ont transformé en une sorte d'ignorant, ne lui accordant que l'instinct du théâtre, est, au contraire (et cela est peut-être, en effet, pour surprendre) un érudit, un passionné des nobles choses, sous toutes les formes, un raffiné du goût le plus sûr. Le style n'est pas toujours l'homme!
On le représente comme un causeur brillant, et, avec ses curiosités toujours en éveil, ce don de vie qui était en lui, cette activité qu'il apportait en tout (1), on imagine, en effet, qu'il devait l'être. Il fréquente une compagnie choisie et même aristocratique, à en juger par la liste des membres de la Société des Bibliophiles, ses collègues ; il a pour amis des gens du monde et des gens d'esprit, si son habitude d'accaparer les affiches pour de longs mois lui a fait quelques ennemis, parmi les gens de théâtre. Vieilli, à demi-aveugle, condamné à la retraite, ces amis d'autrefois, amateurs d'art, écrivains et artistes, lui apporteront, comme un réconfort dans ses épreuves, le témoignage de leur fidéhté.
Il fallait, non pas, certes, pour réhabiliter littérairement Pixerécourt, mais pour obéir simplement à la vérité, le replacer dans son milieu, contre la légende
(1) Il fut même un très bon fonctionnaire des Domaines. Il y a des lettres de lui où il dit qu'il ne peut s'occuper de rien avant d'avoir donné une solution à une affaire administrative délicate. Il tenait à ses fonctions.
Pour la fête de son directeur, il composa, en 1816, un à-propos dont le titre ne laisse pas d'être singulier, Arlequin, receveur d'Enregistrement.
qui a fait de lui un autre homme que celui qu'il fut, ou qui ne s'est souvenue, pour le ridiculiser, que de ses emphatiques apologies, dans ses dernières pages, alors que la vieillesse pesait déjà lourdement sur lui. Le dramaturge fit de la grosse besogne, mais, si le public ne le soupçonne guère, le Pixerécourt intime fut un cerveau cultivé et sensible aux émotions élevées, lui qui, sur la scène, en prodiguait de vulgaires. On n'aime pas les livres au point où il les aima sans avoir de la distinction d'esprit. Il y a, chez lui, un cas de dualité fort curieux.
Il est bien vraisemblable que, à ses débuts, Pixerécourt n'estima point trop ce quïl produisait, mais il fallait vivre, et ce qu'on appelait alors les théâtres secondaires étaient plus accessibles que les autres. Comment, le succès lui venant et le forçant en quelque sorte à persévérer dans la voie où il s'est engagé, n'eût-il pas fini par avoir très bonne opinion de luimjôme ? Comment d'innombrables représentations ne Teussent-elles pas grisé, et comme on dit, ne lui en eussent-elles pas fait accroire sur son compte? Il était, au demeurant, enclin à la vanité. Pendant trente années, il régna sur les théâtres qui représentaient le genre auquel il s'était principalement consacré. Il lui eût été bien difficile de ne pas admettre que ce qu'il faisait était bon, puisque cela plaisait tant.
Et, cependant, il y avait de vieilles ambitions sommeillant en lui. En 1818, après quelque soixante pièces représentées déjà, il pensait, avec une manière de timidité, rare chez lui, à la Comédie-Française, tant qu'il eut dit, naguère, que le joug de ses sociétaires lui paraisait insupportable. Il avait composé un acte, un seul acte en vers, une « comédie-anecdote » : Une Visite de Mlle de la Vallière. Une note de lui atteste que ce ne lui fut pas un mince honneur et un faible plaisir, tout vétéran qu'il fût, que sa réception. Avant l'épreuve devant les comédiens, il s'était soumis, lui
qui parlait d'un ton tranchant et sans appel quand il s'agissait des théâtres du boulevard, à une épreuve devant ses amis, Bouilly, Vial, Talma, avec qui il était fort lié, Gavaudan, le chanteur Martin. Il se sentait redevenu un débutant, tant il était inquiet. La Comédie-Française lui apparaissait prestigieuse ; on voit qu'il avait souvent pensé à elle, comme un amant longtemps trop fier pour déclarer sa flamme. Cependant, satisfait de son succès de lecture, il ne souhaita plus la représentation, se rendant aux bons avis d'une femme* de sûr jugement, la veuve de Dalayrac, qui lai représenta qu'il n'avait rien à gagner à cette partie... Pour une fois que Pixerécourt s'était (( appliqué », il n'avait réussi, lui, l'homme des coups de théâtre, qu'à l'ébauche la plus pâle et la plus fade, en des vers furieusement raljoteux :
« Croyez-vous que le rang puisse ôter un plaisir Dont le tendre besoin au cœur se fait sentir, etc. »
Ce ne fut donc pour Pixerécourt qu'un flirl avec la Comédie, et il revint à ses mélodrames.
L'homme de théâtre fut complet en Pixerécourt, puisqu'il fut auteur et directeur. Comme auteur, il se préoccupa de la situation matérielle des écrivains dramatiques, et il fut un des fondateurs du Comité des Auteurs, le 14 brumaire an XIV.
Les directeurs de Paris payaient des droits minimes : Pixerécourt avait eu tel de ses ouvrages acheté pour une somme dérisoire. Les droits, quand on consentait à en accorder, allaient de quatre à neuf francs par acte. Il ne semble pas que le Comité des Auteurs ait réussi à beaucoup modifier ces habitudes parcimonieuses ou à imposer des conventions uniformes à Paris. Les auteurs qui jouissaient de la faveur du public, et dont les
G. DE PIXERECOURT
Porlvail peint par M" Chcraiame, gravé par Dosselmann
ouvrages étaient sollicités par les directeurs, avaient la ressource de se faire donner des primes. Le Comité s'occupa surtout des théâtres des départements et d'assurer la perception sur les ouvrages représentés, qui avait été fort négligée par l'agent du premier essai de groupement. Fillette Loraux.
Pixerécourt proposa ce règlement (1) :
Art. I. — Il est établi un Comité d'auteurs permanent, composé de cinq membres.
Art. II. — Il sera renouvelé par cinquième de six mois en six mois, les membres étant nommés par l'assemblée générale au scrutin secret.
Art. III. — Le Comité exercera sa surveillance immédiate sur toutes les opérations de l'Agent général. Il dirigera la correspondance, surveillera la comptabilité et pourra vérifier les comptes de l'agent général toutes les fois qu'il le jugera convenable.
Art. IV. — Le Comité aura auprès de lui un contrôleur dont les fonctions seront tout à fait distinctes de celles de l'agent général.
Art. V. — Ce contrôleur recevra des départements le double des feuilles adressées à l'agent général. Il en tiendra un état exact qu'il devra comparer chaque mois avec les feuillets dépouillés, pour constater l'exactitude et l'intégrité du dépouillement.
Art. VI. — L'ouverture des paquets adressés au contrôleur ne peut avoir lieu qu'en présence du Comité réuni.
Art. vil — La correspondance ne se fera qu'au nom des auteurs ; en tête de chaque lettre on lira : « Au nom du Comité des Auteurs dramatiques », et au-dessous : Sauvan, Vaîné, agent général.
Art. VIII. — Pour donner plus de force aux décisions qui seront prises sur les réclamations des correspondants ou des directeurs des départements, elles seront signées par les membres du Comité.
Art. IX. — Pour s'assurer d'autant plus de l'exactitude des correspondants, le Comité exigera que toutes les feuilles venant des départements soient signées du directeur, du
(1) Archives de la Société des auteurs et compositeurs dramatiques.
commissaire de police et du correspondant. Il se procurera, en outre, toutes les fois qu'il le jugera nécessaire, les affiches des principales villes.
Art. X. — L'agent général ne pourra, sous aucun prétexte, tirer de mandat ou de lettres de change par anticipation sur les correspondants des départements.
Art. XI. — Il est défendu à l'agent général de faire, sous aucun prétexte, des avances aux auteurs.
Art. XII. — Le Comité tiendra deux séances par mois, savoir : l'une pour le dépouillement et pour la vérification des feuilles ; l'autre, huit jours après le payement, pour s'assurer par Texamert des cahiers de chaque auteur, si le montant des états dépouillés a été payé, et constater le restant en caisse.
Quatre membres signèrent ce règlement :
Guilbert de Pixerécourt, Dalayrac, Méhul, Bouilly.
L'agent général, Sauvan, était le beau-frère de Legouvé. Il versa six mille francs de cautionnement.
Les séances eurent lieu très régulièrement. La vérification de caisse du 14 avril 1806, donna les chiffres suivants, dont l'humilité paraît touchante au regard des chiffres imposants d'aujourd'hui.
TOTAL Déduction Somme payée Reste
du 17 pour cent à MM. les Auteurs en caisse
On s'applaudissait de ces résultats et, le 10 janvier 1807, Pixerécourt constatait, avec satisfaction, l'efficacité des mesures prises. En février, il demandait que les veuves et les héritiers directs touchassent les droits des auteurs, et, h défaut des héritiers, que la caisse de secours en profitât, par une lettre qui se terminait ainsi :
« Le cœur du grand Napoléon sera vivement ému quand il apprendra qu'au moment où l'on représentait Cinna et
les Horaces, les héritiers de Corneille demandaient l'aumône aux comédiens. » (1)
Les théâtres des départements étaient divisés en cinq classes pour la perception des droits.
Ce fat encore Pixérécourt qui fut l'instigateur du nouveau règlement de 1813 (2), avec Berton, Sewrin, Marsollier, Pelletier-Volmeranges, lorsqu'à Sauvan succéda un autre agent, Richomme, dans les bureaux de la rue Vivienne. En 1818, il demanda la perpétuité de la propriété des ouvrages, et rédigea un Mémoire au Roi sur cette question.
Il fut, naturellement, parmi les fondateurs de la Société des Auteurs, le 7 mars 1829, et signa sa déclaration, rédigée en un style assez pompeux :
« Chez les individus dont une profession commune lie les intérêts, comme dans toutes les sociétés humaines, c'est l'union qui fait la force, et pour la réparation du mal, comme pour la création du bien, le parfait accord des demandeurs a plus d'auiorité que le nombre des demandes. 11 est donc important pour toute corporation d'avoir des représentants toujours prêts à faire respecter ses droits, à protéger sa dignité, à maintenir l'harmonie entre ses membres, etc. »
Ce fut Pixérécourt qui proposa, le premier, de substituer le droit sur les recettes au droit fixe. Il ne cessa d'être assidu aux séances que lorsqu'il fut directeur lui-même.
Avec cette forfanterie si amusante chez lui, Pixérécourt écrivait un jour : « Je disais bien souvent, en pensant à tout ce que j'avais fait, que ma vie aurait
(1) Archives de la Société des Auteurs. Registre des délibérations.
(2) En 1815, un traité de Pixérécourt avec le théâtre de la Gaîté lui assurait comme droit : 43 francs par représentation avant la cinquantième, 3G francs après la cinquantième, 24 fr. après la centième.
suffi à trois individus bien organisés ». De fait, son activité toujours prête s'exerça singulièrement pendant ses directions théâtrales.
C'est en 1822 qu'il fut appelé par le maréchal Lauriston — l'ancien aide de camp du Premier Consul, devenu Ministre de la Maison du Roi et usant galamment
LE CARNET DE N0TE3 DE PIXERKCOURT (Reproduction interdite)
de tous les privilèges que lui conférait la haute main sur les théâtres, — à l'administration de l'Opéra-Comique. L'Opéra-Comique se trouvait en fâcheuse situation, les tiraillements des sociétaires l'avaient conduit à une manière de ruine ; il fallait, pour le sauver, une
volonté énergique. On était si près d'un désastre que les vanités elles-mêmes consentaient à une passagère abdication pour demander un sauveur (1). Pixerécourt accepta la tâche difficile de relever cette scène.
Il avait écrit lui-même nombre d'opéras-comiques ; il avait travaillé avec presque tous les compositeurs d'alors, Gresnick, Kreutzer, Nicolo, Solié, Gaveaux; il connaissait bien ce théâtre. Il se mit à l'œuvre avec l'ardeur qu'il mettait en toutes choses. Il rappela les auteurs inquiets, il donna coup sur coup nombre d'ouvrages nouveaux. Sa direction fut singulièrement active. Elle eut à son acquit le Solitaire, le Valet de Chambre, de Carafa, la Leçon du Village, et les Enfants de Maître Pierre, de Kreubé, Leicester, la Neige, Léocadie, le Maçon, le Timide, d'Auber, le Muletier, le Roi René, le Lapin blanc, Marie, d'Hérold, les Créoles, les Deux Mousquetaires, de Berton,- les Sœurs jumelles, le Duel, de Rifaut, Ethelvina, de Batton, etc.
Il ramena le public, et son coup de maître fut, en 1825, le succès de la Dame blanche, qu'il avait, en quelque sorte, arrachée à Boïeldieu, et qu'il monta en vingt-neuf jours, ayant décidé de passer, bien que l'ouverture ne fût pas encore écrite l'avant-veille de la première. Pixerécourt, par certains côtés, au moins, était assez moderne. Les communiqués des directeurs d'aujourd'hui, tant qu'ils se décernent de louanges, n'égalent pas, en lyrisme, ceux qu'il adressait aux journaux, et peut-être ne retrouverait-on pas facilement un pendant à la lettre qu'il fit insérer deux jours avant la représentation de la Dame Blanche :
Hier soir, après la répétition, j'ai témoigné, devant tout le moncJe, ma satisfaction. J'ai ajouté que, pour ne pas être l'écho du public, je voulais devancer son jugement et ses éloges en donnant à Boïeldieu une preuve, positive de notre
(1) Manuscrits de la Bibliothèque de la Ville de Paris. N. A., fol. 676.
enthousiasme pour son magnifique ouvrage. En conséquence, de mon chef, j'ai offert au compositeur, comme gage de la reconnaissance de lOpéra-Comique, une belle boîte en or, dans laquelle j'avais placé le brevet d'une pension de douze cents francs... Cette scène de famille a électrisé l'auditoire ;• on s'est embrassé, on a pleuré : c'était un spectacle touchant. Je suis fier d'avoir rendu au dillettante français un autre Rossini (1). Je tiens singulièrement à ce que mon action, assez remarquable par le temps qui court, ne soit attribuée à personne qu'à moi.
C'était, évidemment, savoir chauffer l'opinion. Au demeurant, il rachetait ces générosités destinées à la publicité par une sévère administration. Le vaudevilliste A. de Rochefort, qui fut lami de Pixerécourt, a raconté que, poli, aimable, cordial dans ses relations hors du théâtre, il était, à l'avant-scène, redoutable aux artistes. Le croquis est lestement dessiné :
(( ... Il avait une figure bistrée, le regard énergique d'un châtelain de mauvaise humeur qui aurait mal dormi et souffrirait de la goutte... Quand il venait le matin à ses répétitions, c'était un tigre de sévérité. Les acteurs tremblaient comme les noirs devant le fouet du commandeur ; il ne pardonnait pas la plus légère négligence, le moindre retard dans le devoir, sans imposer de sévères amendes, et, quand un acteur s'était distingué dans un rôle, il n'était pas homme à lui en faire son compliment, mais il lui reprochait toujours de n'avoir pas été assez bon, assez complet... (2) »
Les comédiens, un moment soumis, ne tardèrent pas, quand le succès fut revenu, à regretter de s'être donné un maître. Cette période de l'histoire de l'Opéra-Co-
(1) 11 décembre 1825. Cette comparaison faiUit fâcher Boïeldleu avec Rossini ; il demeurait dans la même maison que lui, boulevard Montmartre, et le rencontrant sans cesse, tenait à ce qu'il n'y eût pas d'occasion de froissements. Il y a une lettre de lui à Ch. Maurice, directeur du Courrier des Spectacles, où il lui demande de remettre les choses au point et de dire que Rossini et Boïeldieu ont réussi, « chacun sur leur terrain ».
(2) Mémoires d'un vaudevilliste, par A. de Rochefort.
mique fut des plus accidentées. « Pendant quatre années, a écrit l'aucien secrétaire du théâtre, Pellissier, — une manière de savant, un philologue, que Pixerécourt avait appelé à ce poste, par une reconnaissance de bibliophile, car Pellissier lui avait montré, chez Tacadémicien Raynouard, l'auteur des Templiers^ une édition de fables de La Fontaine, corrigées de la main du fabuliste — pendant quatre années, j'ai pu voir tous les prodiges enfantés par le génie administratif dont M. de Pixerécourt est doué, au suprême degré. C'était, comme il le disait lui-même avec un juste orgueil, miracle sur miracle. Mais il est un qu'il ne fît pas : celui de faire naître la reconnaissance dans le cœur des artistes, sauvés par ses soins et ses efforts d'un naufrage imminent. Les ingrats ! à peine se virent-ils dans une situation florissante, que, fatigués de la main habile et sûre qui les dirigeait, ils se liguèrent sourdement pour lui arracher le timon de leur frôle galère et que, par force d'inertie, ils parvinrent à s'en rendre maîtres de nouveau, mais pour retomber dans peu au milieu des écueils, où ils n'auraient point tardé à se perdre, si un pouvoir secourable n'était encore venu à leur aide. » En un style moins imagé, ce furent de sourdes luttes qui exaspérèrent Pixerécourt, poursuivi aussi par la presse frondeuse qui, faisant allusion à ses mélodrames, l'appelait le terrible tyran Ferocios Poignardini (1). L'autorité le soutint, et il y a d'assez curieuses lettres du duc d'Aumont, premier gentilhomme de la Chambre, à Pixerécourt, lui enjoignant des « actes de vigueur ». Il en accomplit (cela était assez dans son tempérament) et, selon les instructions du duc, il (( pulvérisa » les principaux révoltés. Mais l'opposition persistait dans le personnel artistique du
(1) Le Corsaire, 14 avril 1826. — Quelques amis de Pixerécourt, notamment M. de Marchangy, lui écrivaient en l'appelant « mon cher tyran ».
Cl. Dufey, Nancy Tombeau de Guilbkrt de Pixerécourt, à Nancy.
théâtre. D'autre part, on reprochait à Pixerécourt de cumuler un peu trop d'emplois (1) : en 1825, n'avait-il pas obtenu par les soins du comte de Cubière (le ministre de l'Instruction publique du cabinet Villèle) le privilège de la Gaîté pour dix ans ? Les attaques se multipliaient : elles n'eussent pas effrayé son humeur combative, mais cette révolution permanente compromettait les intérêts du théâtre qu'il avait ressuscité, et il se retira, pour se consacrer à la Galté.
Son auteur préféré fut naturellement lui-même et il se joua beaucoup : les règlements de la Société des Auteurs ne s'y opposaient point, alors. Le Moulin des Etangs, les NatcJiez, la Tête de Mort, la Muette de la Forêt, Guillaume-Tell, le Cabaret de l'Arc, la Rose de Venise, la Peste de Marseille, Polder, VAigle des Pyrénées, les Compagnons du Chêne, Ondine ou la Nymphe des Eaux, les Filles de la veuve, VOiseau bleu, les Dragonnades, le Petit Homme rouge, les Quatre éléments, etc., toutes sortes de mélodrames et de féeries (la Gaîté donnait ces deux genres) furent représentés sur la scène du boulevard du Temple.
On le voit, d'après les archives de la Société des Auteurs, témoigner de la sollicitude au persormel de la Gaîté, et, à diverses 'reprises, dans la séance du 21 décembre 1831 notamment, annoncer son intention de donner des représentations au bénéfice des ouvriers du théâtre.
Il avait pour associés l'auteur dramatique Dubois et l'acteur Marty, auxquels l'autorité supérieure adjoignit quelque temps Martainville, qui ne prétendait d'ailleurs à aucune part de responsabilité et qui ne souhaitait que toucher une part des bénéfices. Une anecdote classique, mais sujette à, caution, raconte que, avant d'être associé, il s'était présenté à Pixeré-
(1) Il trouvait même le temps d'être capitaine de la Garde nationale, compagnie de grenadiers du 3' bataillon, 8' légion.
court comme auteur, demandant une lecture pour son Taconnet. On lui avait accordé cette lecture plus tôt qu'il ne pensait, et il avait improvisé la pièce en ne tenant dans les mains qu'un cahier de papier blanc. Quelle que fut sa verve, le trait ne reste pas des plus vraisemblables.
Heureux temps où le spectacle commençait à cinq heures et demie et où la place du parterre coûtait un franc vingt-cinq pour un spectacle composé de deux mélodrames et d'un vaudeville !
Parmi les ouvrages montés par Pixerécourt, directeur, on peut citer ÏHomme de la Forêt Noire, de Boirie, les Deux Secrets et ÏHomme brun, de Boirie et Merle (ce sont des titres assez horrifiques, le plus souvent), ïlncendie du Village, de Leblanc et Dubois, la Tête de bronze, de Hapdé, le Garçon Sans-Souci, de Barba (le libraire), le Maréchal de Luxembourg, de PYédéric et Boirie, les Chevaliers de Malte, de Montpérier et Dubois, les Roses, de Mallian et Alboize, Gustave, de Hubert Antier et Anicet, le Chemin creux, de Le Poitevin-Saint-Alme, Villemot et Mouriez, VEtrangère, de Crosnier et Frédéric, le Meurtrier, de Crosnier et Saint-Hilaire, Fitz-Henri, de Barba, Paoli, de Frédéric et Le Poitevin, VAveugle du Tyrol, de Larousse et Frédéric, etc. (1).
Que d'émotions, auxquelles on ne peut penser sans une manière d'attendrissement, pour le bon public dalors !
Le privilège de Pixerécourt allait expirer et le théâtre était déjà cédé à Bernard-Léon, quand, le samedi 21 février 1835, à l'une des dernières répétitions générales de Bijou ou l'Enfant de Paris, le feu prit sur la scène. L'incendie se développa avec rapidité, détrui-
(1) C'est à la BibUothèque de Nancy (1100-1102 et suiv.) que se trouvent les archives de l'ancien Théâtre de la Gaîté, de 1808 ;\ 1836. correspondance et manuscrits.
sant entièrement le théâtre. Cette catastrophe compromettait la fortune des anciens directeurs et ruinait les espérances de leurs successeurs. Qui pouvait s'attendre à cette catastrophe ? L'année précédente, dans une lettre au Ministre du Commerce, Pixerécourt avait protesté contre toute espèce de danger, et, sur un ton assez vif, il avait répondu que l'état du théâtre « qui n'était pas une baraque», ne justifiait pas de prétendues alarmes administratives, dont il connaissait les dessous. (( Ce n'est, disait-il, qu'à mon privilège qu'on en veut (1). »
Voici, sur cette catastrophe, un document curieux. C'est le mémoire que rédigèrent les administrateurs de la Gaîté (2), se trouvant entraînés dans plusieurs actions judiciaires, pour dégager leur responsabilité et se retourner contre les propriétaires du théâtre.
Le 21 février, à midi et demi, on était au second acte de Bijou, dans une scène à deux acteurs. Quatre-vingts personnes au moins, artistes, ouvriers, comparses, remplissaient les coulisses, et rien au monde ne sembait faire prévoir la possibilité du moindre accident. Tout-à-coup, un violent incendie éclate à lavant^scène de gauche, du côté jardin. La cause apparente est une mèche, imbibée d'esprit-de-vin, laquelle est tombée du cintre sur le théâtre, et avait, si l'on en croit les rapports, été détachée d'urne perche d'éclairs, telle qu'on l'emploie de temps immémorial et sans aucun danger dans les théâtres.
A la vue de cette mèche, les administrateurs se sont élancés de la première galerie vers le théâtre en appelant les pompiers, mais un seul a paru.
Un homme inexpérimenté crut ouvrir le robinet de l'une des colonnes en charge qui amènent sur ce théâtre l'eau des réservoirs, mais la manœuvre de ces robinets était très difficile ; cet homme bouche l'ouverture au lieu de livrer passage à l'eau, qui ne vient pas, quoique les réservoirs fussent pleins. En quelques secondes (chose incroyable pour qui n'en a pas été témoin), l'embrasement du cintre présente
(1) Lettre inédite. CoUection de M. A. Virély.
(2) Bibliothèque de la Ville de Paris. Dossier sur l'incendie de la Gaîté, 6805 fol.
une surface de plusieurs pieds carrés. En moins de deux minutes, tout espoir de salut est perdu.
On évacue la salle, l'édifice croule, tout périt, un pompier, une femme et deux aides sont victimes de l'épouvantable catastrophe.
Il paraîtra toujoiu*s incroyable, impossible même, si l'événement n'avait prouvé le contraire, qu'en plein jour et en présence de cent personnes réunies sur un si petit espace, le feu se soit étendu avec une telle violence que deux minutes au plus aient sufii pour rendre tout secours inutile, sans qu'on ait été averti de la présence du danger par le cri : « Au feu ! » si naturel de la part de ceux qui étaient en position de voir les premiers : on veut parler ici des personnes qui étaient au cintre, côté gauche.
Une première enquête a eu lieu devant le commissaire de police ; une seconde est commencée et se poursuit, au Palais, devant le juge d'instruction. Leur résultat fera connaître si ce désastre doit être attribué à la malveillance ou s'il n'est dû qu'à un cas fortuit.
Il est aisé de voir, au ton de ce mémoire, rarrièrepensée des administrateurs ; ils ne pouvaient formuler une accusation précise, mais ils étaient portés à croire à un attentat qui, peut-être, avait dépassé dans ses conséquences la volonté de ses auteurs.
Tous les témoins s'accordent à dire que le feu pouvait être éteint avec la main dès le principe ; cette opinion mérite d'autant plus de créance qu'il ne se passe pas de semaine, peut-être, où, dans les théâtres de Paris, le feu prenne à ce que Ton appelle les frises ou pendrillons. Mais on l'éteint aussitôt sans que la représentation soit retardée ou interrompue et sans que le public s'en aperçoive, par l'application instantanée des éponges mouillées dont les pompiers sont armés.
Le mémoire s'en prend alors aux pompiers, et produit un calcul assez piquant.
Si les pompiers avaient été h leur poste, comme ils y sont le soir pendant la représentation, le feu eût été étouffé dès le principe. L'administration avait pris d'avance toutes les mesures de prudence et de sûreté que prescrit la police. La grande garde des pompiers avait été demandée extraordinairement. Mais ils étaient réunis dans ce qu'on nomme
la cave, au rez-de-chaussée, et c'était surtout sur le théâtre que leur présence était nécessaire. C'est encore là une circonstance que personne ne pouvait prévoir : les pompiers sont militaires et n'obéissent qu'à leur chef.
La Gaîté leur paye 7 ou 8.000 francs par année pour la préserver de l'incendie. Ils ont reçu depuis dix ans 70.000 ou 80.000 francs de l'administration actuelle, et le théâtre est en cendres !
On voit que tous les incendies de théâtre se ressemblent : un instant où il eût été facile d'arrêter le désastre, un appareil qui ne fonctionne pas, une fatalité qui empêche d'utiliser les moyens de secours. Le Mémoire faisait retomber la responsabilité des prescriptions qui n'avaient pas été observées, relatives à des réparations, aux propriétaires de la salle. Les relations entre propriétaires et locataires devaient être aigresdouces, à en juger par ce passage : « La présence des propriétaires était souvent importune et il leur arrivait de donner des ordres aux machinistes et aux employés, mais les administrateurs les supportaient, précisément pour diminuer leur responsal)ilité ».
Des renseignements instructifs pour l'histoire du théâtre sont à recueillir dans ce mémoire. On y voit qu'une pièce à grand spectacle, montée avec luxe, coûtait, en 1834, dix-huit mille francs. Les prix ont singulièrement augmenté !
Dans la direction de la Gaîté, Pixerécourt estimait le désastre à trois cent dix-huit mille francs. Il était à demi-ruiné et engagé dans d'interminables procès, pour lesquels il avait comme avocat le futur ministre des Travaux publics. Teste (1), qui devait, en 1847,
(1) Teste avait nié avec hauteur les faits qui lui étaient reprochés et avait repoussé dédaigneusement l'accusation de corruption qui pesait sur lui : on lui mit sous les yeux six lettres de lui, accablantes. 11 s'effondra, se jugea perdu, ne parla plus : « Depuis une heure, écrivait Victor Hugo, parlant de ce procès fameux devant la Chambre des Pairs, Teste a vieilli de dix ans, sa tête branle, sa lèvre inférieure tombe. C'était hier un lion ; aujourd'hui, c'est une ganache. »
sombrer dans un scandale, ayant comme complice le général Cubières.
Les heures tristes arrivaient (1). Pixérécourt était bien obligé de constater que, dans la vie, tout ne s'arrangeait pas aussi équitablement qu'au théâtre, où il avait toujours fait intervenir si à propos la Providence. Il y a de lui, de cette année 1834, des lettres assez désabusées : « Puisque nous ne faisons que passer, écrivait-il, pourquoi sommes-nous si méchants ? » Il éprouvait aussi quelque amertume des plaisanteries qui commençaient à s'exercer sur son œuvre, et avec une aigreur qui le surprenait. Il écrivait à Ch. Maurice un billet attestant son humeur chagrine.
Que vous a donc fait ce pauvre Victor ? Ingrat ! il a charmé votre enfance, c'était mon premier ouvrage. On l'avait jugé suffisamment bon pour être représenté aux Italiens en opéra. Il a eu six cents représentations à Paris et plus de deux mille en province. Il n"a point outragé la morale, il a fait répandre de douces larmes. Il est vrai qu'on était si bête dans le dernier siècle. Nous avons grandi si vite, et nous sommes si bons ! »
Il comptait pouvoir travailler encore, mais une attaque d'apoplexie dont il fut frappé à Contrexéville, et dont il ne se releva que pour contracter d'autres maux, l'obligea à la retraite. II dut vendre sa maison de Fontenay-sous-Bois et, ce qui lui fut plus douloureux, sa bibliothèque. Il se retira à Nancy, pour être plus près iûe sa fille, dont le mari, le colonel Bergère, commandait l'Ecole d'apphcation de Metz (2).
(1) Une lettre mélancolique de Pixérécourt à son avoué Huart le convie à un dernier déjeuner à sa maison de Fontenay-aux- Sois, qu'il fallait vendre, « En revoyant cette jolie maison, vous pourrez l'offrir à quelqu'un de vos clients. » [Manuscrits de la Èibliothèque de la Ville de Paris.)
(2) Le colonel Berfçère avait fait la campajçne de Russie, il avait de beaux états de service. Il était resté fidèle au culte de Napoléon. C'était, d'ailleurs, un esprit distingué, et qui se plut à des travaux d'érudition.
C'est là, dans sa maison du cours d'Orléans, que, malgré le voile qui se faisait de plus en plus épais devant ses yeux, il travailla à la publication de son théâtre choisi, faisant avec les notes qu'il avait gardées, soigneusement, la statistique de ses représentations ; il se consolait du mélancolique présent (autant que le pouvait un homme d'action comme lui) par le souvenir du passé et par quelques traits narquois lancés à la nouvelle génération d'auteurs. Puis toute apparence même de travail lui fut interdite, il devint presque aveugle, et il mourut le 25 juillet 18i4, d'une troisième attaque d'apoplexie. Ses obsèques furent presque intimes, et, au cimetière de Préville, il n'y eut sur sa tombe qu'un discours prononcé, non par un auteur dramatique, mais par un chimiste, son vieil ami, M. de Haldat (1).
(1) Extrait des registres des actes de l'Etat civil de la Ville de Nancy {département de Meurthe-et-Moselle) :
L'an mil huit cent quarante-quatre, le vingt-cinq juillet, à dix heures du matin. Par-devant nous. Adjoint au Maire, délégué faisant fonctions d'Officier de l'Etat civil de la Ville de Nancy, département de Meurthe-et-Moselle, ont comparu Messieurs Emmariuel-Jean-Charles Guiot de Saint-Remy, âgé de soixante-onze ans, capitaine en retraite, Chevalier de Saint-Louis et de la Légion d'honneur, cousin du défunt et Pierre-François Marchai, âgé de cinquante-neuf ans. Député du département de la Meurthe, aussi cousin du défunt, tous deux domiciliés à Nancy, lesquels nous ont déclaré que M. René-Charles-Guilbert de Pixerécourt, âgé de soixante-onze ans, né à Nancy, Inspecteur en retraite de l'administration de l'Enregistrement et des Domaines, Chevalier de la Légion d'honneur et de l'ordre Romain de l'Eperon d'or, homme de Lettres, domicilié à Nancy, cours d'Orléans, n" 19, époux de dame Marie-Jeanne-Françoise Quinette, fils des défunts Nicolas-Charles-George Guilbert de Pixerécourt, ancien officier au service de France et d'Anne-Marguerite Foller, son épouse, est décédé le vingt-cinq juillet, mil huit cent quarante-quatre, à une heure du matin, en la maison cours d'Orléans, n" 19.
Et après nous être assuré du décès, nous avons dressé le présent acte, que les déclarants ont signé avec nous après lecture.
Un autre père du mélodrame. — Caigniez. — « Le Jugement de Salomon ». — « La forêt d'Hermandstadt ». — Le foyer de la Porte Saint- Martin. — Le directeur Saint-Romain et sa recette pour faire un mélodrame. — Le manuscrit de « la Pie voleuse ».
LA postérité n'a pas retenu le nom de Caigniez, comme elle a fait pour Pixerécourt et, partant, il a été moins raillé. Dans l'histoire du mélodrame, première manière, Caigniez joue pourtant un rôle important. C'était une plaisanterie chère aux petits journaux de théâtre du temps que de dire que si Pixerécourt était le Corneille des boulevards, Caigniez en était le Racine. En fait, ses inventions ne furent guère moins truculentes que celles de son rival et elles n'avaient pas souci de plus de vraisemblance. Sa popularité ne fut pas assise sur d'autres bases. Mais il avait été avocat, et il le restait, en quelque sorte, au théâtre, par quelque chose de plus insidieux que Pixerécourt, par le goût qu'il avait de peser le pour et le contre, et ses personnages semblaient parfois plaider.
Il descendait d'une vieille famille de robins : son grand-père, inscrit en 1706, avait été doyen des avocats au Conseil d'Artois ; son père avait été inscrit en 1759 (1). Né en 1762, ayant embrassé la profession de ses ascendants, Caigniez eût sans doute mené une
(1) Archives du Pas-de-Calais.
tranquille existence au barreau d'Arras, faisant la navette entre le Palais et sa maison de la rue du Refuge- Marœul. La Révolution vint troubler ce plan de vie. Le Ron se chargea, à Arras, d'épurer la vieille société, et il n'épargna pas les avocats.
Caigniez semble s'être fait très petit pendant cette rude époque. Son nom n'apparaît qu'à propos d'un modeste rapport sur les inhumations en date du 26 ventôse an IL L'aisance bourgeoise dans laquelle il avait passé sa première jeunesse avait disparu. Il vint à Paris en 1798, assez embarrassé, car il avait trente-six ans, et il ne savait trop de quel côté se tourner. Le hasard le mit en relations avec un obscur écrivain, Coffm-Rosny, qui, après la première direction de Ribié (1) à l'ancien Théâtre Nicolet, allait présider aux destinées de la Gaîté. Caigniez fut tenté d'écrire pour la scène, et il porta à Coffin-Rosny une manière dé féerie, la Forêt enchantée^ ou la Belle au bois dormant. Un mélodrame de Cuvelier, portant le titre bizarre de Kalik-Sergus venait de subir un échec. La Forêt enchantée réussit, en une longue carrière qui, commencée en 1799, vit l'aurore du xix« siècle. Nouriahad et Chéredin, lui succéda, avec un sort également, heureux. ,
Mais c'est vers le mélodrame que la mode devait diriger Caigneiz et, en 1802, il portrait à Corsse — cet acteur comique devenu directeur de l'Ambigu, qui donnait à son pubhc le plaisir de tant pleurer — un Jugement de Salomon qui contribua par son succès à la fortune de l'imprésario. Corsse, ce qui paraît bien singulier aujourd'hui, gagna trois cent mille francs avec cette pièce : elle ne rapporta que neuf cents francs à son auteur, mais les (( droits » étaient modestes alors.
(1) Rlbié, acteur, auteur, directeur, homme universel, une physionomie amusante : Nicolet lui avait cédé son entreprise en 1795. Il fit fortune plusieurs fois, puis se retrouva pauvre, mais toujours de belle humeur.
Ce Jugement de Salomon (26 nivôse an X ; acteurs : Révalard, Tautin, Boicheresse, Delaporte, Mmes Planté, Bourgeois, Lévesque, Corsse) rappelle bien l'avocat que fut Gaigniez ; c'est la défense d'une demiinnocence (car, moins rigide que Pixerécourt, il a un peu d'indulgence pour les fautes de l'amour) et avec des accents qu'il estimait pathétiques. Hélas ! qui prendrait, aujourd'hui, cette action au sérieux ? Qui accorderait encore quelque popularité au héros biblique ? Et d'ailleurs, Renan n'a-t-il pas fort entamé la légende de Salomon, en montrant en lui (( un roi profane et dur au peuple » ?
Au demeurant, sur l'anecdote classique, Caigniez avait construit une intrigue qui ne manquait pas de quelque ingéniosité. Deux femmes se disputent un enfant. Mais pourquoi ? C'est ce qu'il n'avait pas été embarrassé de dire.
Une jeune Israélite, Leïla, a été séduite par un prince aimable et volage, Eliphal, qui n'est autre que le jeune frère de Salomon ; elle n'a connu le rang de l'homme qu'elle a aimé que lorsque celui-ci l'a quittée. Il lui laissait un vivant souvenir, qui la consolait de son abandon, et sur cet enfant, elle reportait la tendresse qu'elle avait vouée au père. Mais cet enfant lui fut volé.
La vieille nourrice de Leïla conte au jardinier de Salomon — qui surveille les derniers apprêts de la fête donnée en l'honneur de la princesse d'Egypte Azélie, venue à Jérusalem pour épouser Salomon — cette lamentable aventure :
Dkbora. — Ce qui fait surtout le désespoir de cette chère fille, f:'est d'avoir perdu, presque au Jendemain de sa naissance, l'enfant qu'elle aurait tant chéri.
MosAD. — Il est mort ?
Debora. — Non, à moins qu'il ne le soit depuis. Nous donnions toutes deux profondément, quand il lui fut enlevé : la main perfide qui commit ce vol avait laissé à "sa
place un autre nouveau-né, mais privé d'existence. Les étrangers qui ne remarquent guère un enfant de cet âge, ne voulurent voir en celui-ci que l'enfant de Leïla. Dans l'impossibilité d'obtenir justice, il lui fallut dévorer ses larmes ; voilà trois ans que ce malheur est arrivé, et elle pleure encore tous les jours. Elle ne rencontre pas un enfant de l'âge qu'aurait aujourd'hui le sien sans le caresser, sans chercher sur son visage quelques traits qui lui fassent reconnaître celui qu'elle a perdu...
Cela annonce l'arrivée d'un enfant. Il en paraît un, en effet, conduit par sa gouvernante. Leïla le trouve charmant et s'informe : « Qui est-il? — C'est le fils de l'altière Tamira. — Et qui est cette Tamira ? -- La veuve du brave Banaïas, ce guerrier qui, sous David, était la terreur des Philistins. »
Le cœur de Leïla se serre quand elle apprend que Tamira va se remarier — et avec le prince Eliphal. Certes, elle n'a jamais prétendu qu'Eliphal relevât jusqu'à lui, mais elle ne peut s'empêcher de soupirer, en se sentant si oubliée.
La gouvernante est bavarde. Elle lui conte les particularités de la naissance du fils de Tamira. Il vint au monde, heureusement pour elle, dans le temps même que Bainaïas, souffrant de n'avoir point de postérité, songeait à la répudier. Mais quelles inquitudes elle connut, dès que cet enfant eut vu le jour, car son existence était bien frêle. Par bonheur, un valet de Tamira, Sobar, avait des secrets merveilleux, et ce nouveau-né, qui semblait prêt à rendre le souffle, était, le lendemain, le mieux portant du monde.
— Sobar ! s'écrie Leïla... nous avons connu cet homme... il venait souvent chez nous...
Un étrange soupçon s^'empare d'elle. Mais, alors qu'elle ose à peine former cet espoir, Eliphal paraît. Il reconnaît Leïla, son cœur bat, il sent renaître son ancien amour... Et soudain, Tamira, dont il se pensait épris, lui devient indifférente. Il va trouver son frère
et lui fait part de son trouble, en lui confessant son aventure, et Salomon lui tient un discours assez extraordinaire, dans la bouche du roi aux sept cents femmes.
Salomon, — Tu le vois, aucune faute ne reste impunie, les combats qui troublent ton cœur en ce moment en sont la preuve. Mon ami, dans le haut rang où le ciel nous a placés, nous devons au monde l'exemple des vertus et des bonnes mœurs.
Cependant, Leïla a poursuivi une patiente enquête. Elle a voulu revoir l'enfant. Un petit signe au cou, un autre au poignet droit... Plus de doute, c'est son fils, à elle ! Et elle reconstitue la vérité. Le fils de Tamira était mort ; le perfide Sobar l'a substitué au sien, qu'il lui a ravi. Mais cette vérité, comment la faire éclater, comment triompher de la puissante Tamira ?
L'amour que lui a rendu Eliphal, sentant en lui des émotions nouvelles, à l'idée de sa paternité, sans qu'il s'en flatte encore, donnera à Leïla tous les courages. Tamira a repoussé, avec hauteur, l'accusation portée contre elle, et, pour que sa supercherie ne soit pas découverte, elle feint une grande tendresse maternelle. Salomon consent à juger ce procès.
Et c'est un procès, en effet, qui se déroule avec ses péripéties, l'avocat Caigniez soufflant ses réponses à Leïla. Elle parle avec une telle abondance, à défaut d'éloquence que Salomon ne laisse pas d'être un moment troublé... Il va faire pencher la balance en faveur de Leïla. Mais il se reprend : « On ne saurait juger sur de simples présomptions... La justice, cette sublime portion des attributs de la divinité, doit être pure comme la source dont elle émane... » Les signes que porte l'enfant avaient-ils été remarqués par d'autres que Leïla et Debora ? — Non. — Qu'on fasse comparaître Sobar ! — Il est mort. Tamira triomphe de cette absence de preuves de sa rivale.
Tamira. — Il est inconcevable qu'une prétention aussi absurde, aussi ridicule, ait pu faire, un seul instant, la matière d'un doute et me compromettre avec de pareilles femmes.
Leïla. — Madame, plus ma prétention paraît absurde, ridicule et extraordinaire, plus l'on doit penser qu'une femme pauvre et malheureuse n'eût jamais osé la soutenir en face du puissant Salomon sans la conviction intime de la justice de sa cause.
Tamira. — Apprenez à former, au moins, des suppositions vraisemblables.
Leïla. — Et l'intérêt que vous aviez à donner un fils à Banaïas ? Est-il sans vraisemblance que vous avez pu chercher les moyens de vous soustraire à la répudiation qui vous menaçait?
Salomon parle en juriste qui connaît son code.
Salomon. — Veuve de Banaïas, et vous, Leïla, comment puis-je sans danger prononcer entre vous ? L'une a pour elle une possession incontestée jusqu'à ce jour, mais sa légitimité vient d'être attaquée, sinon par des preuves, du moins par des présomptions, que la candeur et l'accent de la vérité qui distinguent Leïla rendent bien fortes. Je n'entrevois ici que doute et obscurité. En accordant l'enfant à l'une, je prive peut-être l'autre de son fils. Cependant, il est possible qu'il n'y ait point ici de coupable, et que celle qui n'est pas mère croie l'être en effet... Eh bien ! que l'une de vous fasse un généreux effort en faveur de sa rivale, je jure d'employer tout mon pouvoir à la dédommager du sacrifice.
Leïla. — Ah ! Seigneur, tous vos trésors ne paieraient pas le sacrifice.
Salomon, à Tamira. — Et vous, Tamira ?
Tamira, avec colère. — Moi, le voir à cette femme !... J'aimerais mieux qu'il pérît.
Salomon. — Qu'il pérît ! [Il réiléchit un instant.) Un éclair luit dans cette nuit profonde... Puisqu'aucune de vous ne veut oéder à l'autre, vous allez entendre l'arrêt irrévocable que le Ciel m'inspire...
Et c'est la scène du Jugement, où Tamira se trahit. Non seulement Leïla retrouve son fils, mais Eliphal ne craint plus une mésalliance, en faisant d'elle sa femme. Et Tamira, <( éclairée par une puissance surnaturelle », trouve elle-même que c'est bien jugé, de quoi
Salomon, avec bonhomie, lui sait gré, adoucissant, pour cette déclaration, le châtiment dont il allait la frapper.
Les jeunes filles de Jérusalem, qui étaient rentrées pendant la scène précédente et étaient restées dans le fond, s'approchent et chantent les vers suivants.
Une jeune fille, en coryphée.
Leàla voit en ce beau jour Terminer sa peine cruelle En formant mille vœux pour elle Pardonnons l'erreur de l'amour.
Et ne voyons que le modèle.
De la tendresse maternelle.
Et voilà comment, en 1802, on obtenait, à l'Ambigu, trois cents représentations. On avait vraiment affaire à un bon public, et qui avait des trésors d'attention et de sensibilité. Les sujets bibliques séduisaient Caigniez ; les circonstances politiques l'encouragèrent dans cette voie pour le Triomphe du Roi David (Gaîté, 1805). Puis il abordait le mélodrame à la façon de Pixerécourt avec la Forêt d'Hermandstadt ou la Fausse épouse. Ah ! Pixerécourt se plaisait à mettre en scène des Hongrois et des Polonais ? Caigniez appelait à lui les Bulgares. Elisène, princesse de Bulgarie, se rend à Hermandstadt pour y épouser le prince de Transylvanie. Le père de la princesse a compté sans le traître Oswald, qui est épris d'elle, capable de tout pour satisfaire sa passion. Il l'enlève et nous retrouvons les souterrains, et les brigands. Par un profond machiavélisme, il s'est arrangé de telle sorte que c'est la sœur d'Elisène que recevra, h sa cour, le prince de Transylvanie, et qu'il prendra pour sa fiancée, bien que sans enthousiasme. Ce n'est qu'un jeu pour Caigniez, maître de la formule mélodramatique, que de faire échapper Elisène à tous les périls qui la menacent, pour venir repfendre à Her-
mandstadt sa personnalité et ses droits. Le tout agrémenté de batailles et de ballets.
Caigniez suit manifestement les chemins de son rival. Celui-ci a fait pleurer, dans le Pèlerin blanc, sur les aventures de deux enfants, ébauche de tous les Deux gosses futurs : Caigniez mettra aussi en scène d'intéressants orphelins dans les Enfants du Bûcheron, qui ne sont pas, comme on l'entend bien, les fils d'un paysan, mais ceux d'un certain Théobald, dont l'infâme Lorédan a accaparé les biens considérables, poursuivant de sa haine ses jeunes héritiers. Llllustre Aveugle (1806) est un mélodrame digne du maître du genre, et d'après ses procédés, car un héros infirme et déjouant cependant tous les pièges émeut sûrement le spectateur. Dans la cabane d'un vieux soldat, vit un jeune aveugle, Edmond, recueilli et élevé par ce vétéran. Cet aveugle n'est rien moins que l'héritier légitime du trône de Pologne. Sa mère, craignant le ressentiment du roi son époux pour avoir mis au monde ce prince atteint de cécité (ce Polonais ne pouvait admettre qu'un héritier solide), a obéi à une coupable pensée, et à cet enfant mal venu, abandonné par elle, elle en a substitué un autre qu'attend la couronne. Mais la reine a des remords et fait rechercher son fils, ce qu'apprend un certain palatin de Sandomir, qui songe à exploiter la situation à son profit. Pour, ceindre cette couronne, il lui faut supprimer à la fois et le vrai prince, et celui qui, à son insu, usurpe son rang. C'est donc leur mort à tous deux qu'il a juré. Ses criminels projets sont naturellement déjoués, et il expie comme il convient ses barbares tentatives de meurtres. Edmond reprend tous ses droits, mais il les abandonne magnanimement à l'héritier supposé qui a fait assaut avec lui de générosité. Une scène produisit un grand effet : celle où l'aveugle, en tâtant la main de l'homme qui voulut le tuer, le reconnaît, à une cicatrice qu'il