SE VEND AU THÉÂTRE
Fac-similé du titre de l'édition originale
l;{() l.E MKKODRAME
porte, pour son assassin. Les aphorismes solennels n'abondent pas moins chez Caigniez que chez Pixerécourt. L'Ermite du Mont-Pausilippe (qui devait être un des rôles de début de Frédérick-Lemaître, à l'Ambigu, en 1823, dans une reprise de cette pièce), Jean de Calais, Henriette et' Adhémar, Edgar ou la Chasse au loup se succèdent, avec des fortunes heureuses.
Puis Caigniez régna, quelque temps, à la Porle- Saint-Martin, dont il était du moins l'arbitre, jouissant delà roiifiance du directeur Saint-Romain. La physionomie intime de ce théâtre peut être amusante à évoquer, en ces années lointaines, où il y avait un foyer, réunissant les auteurs et les amis de la maison, institution qui s'est perdue peu à, peu. Chaque théâtre avait le sien, centre de conversation, à une époque où on attachait encore du prix à cet art aimable, et où l'on estimait n'avoir pas perdu sa soirée, si l'on avait fait un mot paraissant spirituel. Saint-Romain, ancien comédien de province, était personnellement dénué de toute littérature, mais il se plaisait parmi les gens de lettres et il aimait donner des conseils aux jeunes auteurs qu'il encourageait dans la voie fructueuse — au moins pour lui — du mélodrame.
Jouslin de Lasalle, qui exerça longtemps des fonctions multiples à la Porte-Saint-Martin, avant de devenir l'homme à tout faire de la Comédie-Française, a dessiné un assez amusant croquis de ce Saint-Romain, administrateur économe, ne se livrant à quelques dépenses qu'à coup sûr, ignorant, mais ayant du flair, traitant ses artistes, qu'il payait le moins possible, avec bonhomie. R utilisait volontiers d'anciems costumes qu'il avait achetés d'occasion, mais il leur prêtait une origine illustre.
Quand un de ses comédiens regardait avec mélancolie, le costume, un peu trop fané, qui lui était destiné, Saint-Romain hochait la tête, en connaisseur.
— Mâtin! lui disait-il, vous êtes difficile... Cet habit-là, mon cher, a servi à M. Baptiste pour jouer le Glorieux.
Saint-Romain gardait un certain respect pour les vieux auteurs, même ceux-là qu'on ne jouait plus depuis longtemps. Il avait quelque orgueil de voir ces débris dans son foyer de la danse, où ils se retrouvaient, et, après avoir compté la recette lui-même, il venait causer ave eux. l\ y avait, parmi les assidus, Pelletier de Volmeranges, qui avait écrit naguère des comédies larmoyantes, fabriquées avec des phrases d'une incommensurable longueur ; Cubières de Palmaizeaux, qui avait naguère refait à sa façon le Phèdre de Racine et qui venait de publier les Hochets de Ma Jeunesse, ce qui risquait de faire dire qu'il retombait en enfance ; Félix Nogaret, qui avait été cen'Seur sous l'Empire, flairant les allusions et dépistant les rapprochements. C'est lui qui, examinant une pièce de Rougemont, au temps où M. Dubois était préfet de police, terminait son rapport en disant : « Il y avait dans cette pièce un valet fripon du nom de Dubois ; j'ai eu grand soin de l'effacer, par respect pour M. le Préfet de Police. » Parfois venait là Prévôt, l'ancien directeur du Théâtre Sans-Prétention, où il n'avait joué que ses pièces, celui qui avait dit, en parlant de Napoléon, après le décret de 1807, fermant brutalement tant de théâtres secondaires :
— Cet homme-là m'a bien trompé... Vous verrez où cela le conduira.
Brazier, Merle, Théaulon, Sewrin, passaient parfois une partie de la soirée au foyer de la Porte-St-Martin, attendant que le théâtre revînt au genre gai. Le vaudeville n'en était d'ailleurs pas proscrit, et accompagnait sur l'affiche le mélodrame. Caigniez, Victor Ducange, Boirie, Saint-Clair, représentaient les mélodramatistes, à qui Martainville, qui allait partout, décochait quelques traits, en traversant le foyer»
.Mais Saint-Romain s'adressait aux jeunes auteurs, qui avaient à peine conquis leur droit à pénétrer sur la scène, et il leur répétait volontiers cette leçon :
— Vous cherchez des sujets, bien sombres, bien terribles de tous les côtés, et vous les avez sous la main. Allez au Palais, lorsqu'on y juge des assassins, des empoisonneurs ; en sortant, arrêtez-vous sur une place, s'il y a quelque exécution ; allez, de là, méditer sur la Grève; en revenant, entrez à la Morgue, vous reposer un instant,' puis passez devant l'HAtel-Dieu et les Enfants-Assistés ; si vous avez le temps, poussez jusqu'à Bicôtre pour voir les fous : après cette petite promenade, rentrez chez vous, prenez la plume, écrivez avec ardeur, que les événements, les tableaux, les catastrophes se pressent, s'accumulent dans votre ouvrage, rapppelez-vous ce qui vous a plus frappé dans votre promenade... Vous avez fini... ne relisez pas, et vous aurez un mélodrame qui aura cent représentations (1).
Il encourageait les jeunes auteurs, mais il ne lisait point leurs manuscrits, qui s'accumulaient sur son bureau.
D'habitude, c'était son régisseur et factotum Martin qui jetait le premier coup d'œil sur les pièces envoyées au théâtre. Mais Martin avait à veiller à tant de choses, qu'il y avait bien souvent du retard. La pièce qui fît la fortune de Saint-Romain fut découverte par hasard. Le fils du directeur, un enfant de onze ans, était entré dans son bureau pour y chercher du papier blanc. En furetant sur la table, il aperçut un cahier couvert de la plus belle écriture et il l'ouvrit, se laissant peu à peu aller à le lire.
Saint-Romain, regagnant son cabinet, y trouva son fils, qui sanglotait.
(1) Jouslin de LasaUe. Souvenirs dramatiques, Bévue Française, 1861. — H. Clouzot : Un comédien de province.
— Qu'est-ce que tu as, gamin, lui dit-il, qu'est-ce qu'on t'a fait ?
— Rien... répondit l'enfant... je pleure... parce que c'est si triste !...
Il montra le manuscrit.
— Comment cela s'appelle-t-il ?
— La Pie voleuse.
— Alors, vraiment, cela t'émeut ?... C'est un bon signe... Il faudra voir.
— Attends que j'aie fini, au moins...
Le lendemain, Saint-Romain montrait le cahier, d'une si belle calligraphie, à Caigniez.
— Lisez cela, lui dit-il... Je ne sais qu'une chose, c'est que cela a fait pleurer au petit toutes les larmes de son corps.
Caigniez s'installa dans un fauteuil, près de la fenêtre, et lut d'une traite le manuscrit.
— Malgré beaucoup d'inexpérience, il y a une idée, fit-il ; qui a écrit cela ?
— Je ne sais pas.
— Comment, vous ne savez pas ?
— Il n'y avait aucun nom, ni aucune adresse, ni sur le premier feuillet, ni sur le dernier.
— Bah !
— Puisque cela vous plaît, reprit Saint-Romain, arrangez-moi cela.
— Mais, hasarda Caigniez, l'auteur...
— L'auteur, fit Saint-Romain en riant, on le fera rechercher par la police, mais quand vous aurez (erminé le travail.
— Vous me donnez carte blanche ?
— Parbleu.
— Vous ferez des frais ?
Saint-Romain hésita un peu :
— Vous garantissez donc le succès ?
— Je vous en réponds.
134 LE MÉLODHAMK
Caigiiicz se mit à l'œuvre et refit la pièce en trois semaines. On travaillait vite à cette époque.
— Voilà, dit-il, qui ne ressemlle plus beaucoup à ce que vous m'avez remis. Cependant, il faudrait retrouver celui qui nous a fait ce mystérieux dépôt.
— Vous y tenez ?
— Mais oui... ne fournissons pas l'occasion d'un procès.
— Eh oui... une note dans les Petites AHiches. Gaigniez la rédigea : (( La personne qui a déposé à,
ia Porte-Saint-Martin un manuscrit intitulé : la Pie voleuse, est priée de passer au théâtre pour la distribution des rôles. »
Ce ne fut que trois jours après, cette distribution étant déjà arrêtée, d'ailleurs, qu'on vit arriver à la Porte-Saint-Martin, un tout jeune homme. Il s'appelait Baudouin, et était employé de ministère. Sa surprise fut extrême en- apprenant que sa pièce avait été refaite et qu'elle avait déjà été lue aux artistes.
— M. Gaigniez veut bien vous laisser signer avec lui, dit Saint-Romain.
Baudouin pensa que c'était encore bien heureux.
— Seulement, reprit Saint-Romain, vous n'allez pas mettre votre nom... Baudouin... Gela ne dit rien, ou cela dit trop ; vous auriez l'air d'un revenant des Croisades... Tenez, vous vous appellerez sur l'affiche Daubigny (1).
G'est ainsi que le jeune auteur fut joué sans qu'il restât rien de son œuvre, et qu'il n'eut pas même le droit de garder son nom. Gaigniez se prit d'ailleurs
(1) Daubigny, après le succès de la Pie voleuse, qui l'avait mis en goût, malgré les singularités de ses débuts, composa d'autres mélodrames, en se passant de Gaigniez, malgré les bons rapports qu'il avait eus avec lui. Ainsi flt-il représenter les Deux Sergents (1823) dont le troisième acte fit beaucoup d'effet, en dépit de ses invraisemblances. Deux sergents ont été condamnés à mort par un conseil de guerre, mais une demi-
LE MÉLODRAMK 135
d'une certaine affection pour lui, et ce fut ce doyen qui présenta lui-même au foyer son collaborateur.
Le succès de la Pie Voleuse ou la Servante de Palaiseau où débuta Jenny Vertpré, a la plus petite actrice par la taille, disait Harel, la plus grande par le talent, après Mlle Mars », fut considérable. Autour de l'anecdote fameuse, une action assez corsée avait été imaginée pour accumuler la sympathie sur Tinfortunée servante, accusée du vol d'un couvert d'argent. Annette, la plus tendre des filles, est vraiment victime d'incroyables malchances ! C'est pendant qu'elle range l'argenterie de sa maîtresse, Mme Gervais, que son père, vieux soldat, fuyant les suites d'un acte d'indiscipline, lui apparaît soudain sous un travestissement. Il est à bout de ressources, il ne possède qu'un couvert d'argent. Il ne peut le vendre lui-même. Il demande à sa fille de se charger de cette opération, en la priant de remettre l'argent dans le tronc creux d'un vieil arbre
Mme Gervais compte son argenterie, constate la disparition d'une pièce, prévient le bailli de Palaiseau, fort mal disposé à l'égard d'Annette, car il lui a fait un doigt de cour, et il a été fort mal reçu. Le bailli
grâce permet de sauver l'un d'eux. Ils tirent au sort pour que le hasard décide de celui qui aura droit à la vie. Celui que le sort a désigné pour être fusillé, s'évade, mais pour quelques heures seulement, afin d'aller faire ses adieux aux siens. Le gracié reste seul, mais l'heure de l'exécution arrive, et l'autre ne revient pas. Non par sa faute, certes, mais parce que, en revenant, des obstacles imprévus l'ont arrêté en route. L'heure de l'exécution arrive. Il faut une victime : c'est donc le sergent qui avait le droit de vivre qui va tomber sous les balles, et déjà les soldats apprêtent leurs armes lorsque le condamné arrive pour reprendre sa place devant le fatal peloton. On ne doute pas que l'un et l'autre seront sauvés. C'était le sublime dans l'absurde. Daubigny donna aussi le Courrier de Naples, qui était l'ébauche du futur Courrier de Lyon, en collaboration avec Boirie et Pujol ; le Pauvre berger, en collaboration avec Carmouche. Il fallait être bien pauvre, en effet, pour accepter de se laisser condamner à mort pour un autre : c'était le cas du « pauvre berger ».
fait tourner contre elle les soupçons. Au demeurant, coup sur coup, des présomptions graves semblent donner raison aux accusateurs d'Annette ; il est avéré qu'elle a vendu un couvert à un certain juif Isaac, et, dans son mouchoir, se trouvent trois écus, alors qu'on sait qu'elle ne possédait plus rien. Ces trois écus, elle n'avait pas eu le temps d'aller les porter dans le tronc creux. Si elle disait la vérité, ce serait perdre son père, que la justice recherche.
Elle est donc, par la sévérité des lois sur le vol domestique, condamnée à mort. Elle va marcher au supplice quand un jeime paysan, à qui elle a confié la petite somme, qui lui coûte si cher, pour la remettre discrètement à son père, en comptant les écus, s'en voit voler effrontément un par une pie. Il la poursuit dans son nid, et c'est là qu'il découvre le couvert. Annette est donc innocente, et, pour que tout finisse le mieux du monde, le vieux soldat est gracié.
Le ballet traditionnel des mélodrames présenta, cette fois, d'assez curieuses particularités, sinon pour le public, qui ne vit qu'un spectacle mieux réglé que d'habitude, du moins pour l'histoire théûtrale. Parmi les danseurs figurants, auxquels on ne pouvait prêter qu'une attention d'ensemble, il y avait Odry, le futur Bilboquet des Saltimbanques, à la veille de se faire soudain remarquer aux A^'ariétés, dans un petit rôle. Et le ballet avait été réglé par une vieille femme de soixante-et-onze ans, qui avait pris plaisir à donner un caractère plus artistique que de coutume au divertissement villageois et à demander aux deux premières danseuses — la mère et la fille, les Pierson — un zèle particulier. Et, comme sa voix était faible, e.t qu'elle ne pouvait prétendre, courbée par l'âge, à indiquer par l'exemple ce qu'elle voulait, elle dessinait le mouvement des figures avec les doigts. Cette vieille dame, qui avait encore grand air, c'était une gloire d'antan, c'était celle qui avait été la déUcieuse Gui-
mard, à présent ce fantôme du xviii^ siècle. Son mari, Despréaux, était lié avec Saint-Romain, et sans fonctions officielles, il présidait à la partie chorégraphique. La Guimard avait eu ce dernier caprice de le suppléer, cette fois.
La Pie voleuse, représentée pendant les Cent Jours, ne souffrit pas des événements politiques. Le théâtre n'a-t-il pas presque toujours bravé les circonstances qui sembleraient devoir lui nuire le plus ? Commencée sous le retour de l'Empereur, la pièce acheva sa carrière sous les Bourbons. Le directeur Saint-Romain avait fait fortune : homme prudent, il passa la main et laissa son successeur Lefeuve exploiter cette scène où un mélodrame Favait enrichi. Il se retira à Triel, ou il acheta un ancien presbytère, et par reconnaisance lui donna le nom de « Hameau de la Pie voleuse ».
Gaigniez avait eu parfois de plus hautes ambitions. Il avait fait jouer, notamment, au théâtre Louvois, en 1807, une comédie en trois actes, qui devait être aimable à son époque, le Volage ou le Mariage dillicile. Une clause du testament de son oncle oblige Valmont à se marier à trente ans; s'il n'a point pris femme à ce moment, il est déshérité. Il a un honnête revenu, qui lui suffit, et il préfère sa liberté à la fortime. Mais, presque à la veille de sa trentième année, il se trouve soudain ruiné. Il faut donc ou se marier, ou mourir de faim. L'idée assez piquante (en se reportant à 1807, ne l'oublions pas) est dans les obstacles imprévus qu'il rencontre à épouser qui que ce soit, môme, en désespoir de cause, une vieille cousine ridicule. Il ne conçoit pas la mauvaise chance qui s'acharne sur lui : la clef de l'énigme est qu'une jolie femme, qui l'aime depuis longtemps, a mis ces obstacles sur sa route ; elle se présente, bien entendu, au moment opportun. Du mélodrame, Caigniez avait gardé l'habitude des tirades et de la multiplicité des événements:
le critique Geoffroy lui reprochait ces défauts, tout en convenant que l'abondance valait mieux que la sécheresse et la stérilité.
On joua le répertoire de Caigniez jusqu'aux alentours de 1830, mais de plus en plus rarement. Il n'avait pas pris les précautions de Pixerécourt contre l'oubli. Je n'ai même pas trouvé son nom parmi les signataires de l'acte de fondation de la Société des Auteurs dramatiques. vSe jugeait-il trop vieux pour profiter des avantages de la Société ? Il disparut complètement ; ses succès ne l'avaient pas enrichi, avec ses droits à neuf francs par soirée. On ne rappela son nom que lorsqu'on apprit sa mort, en 1812 (1).
(1) Le Moniteur universel du 24 février 1842 ne consacrait à Caigniez que cette brève notice : « Caigniez, le doyen des auteurs dramatiques, est mort à Belleville, à l'âge de quatre-vingtsix ans, M. Caigniez, qui, par de nombreux ouvrages, dont le plus populaire est le drame de la Pie voleuse, avait fait la fortune de plus d'un théâtre, est mort pauvre. Depuis plusieurs années, il ne vivait que d'une petite pension que lui faisaient quelques auteurs. »
Victor Ducange. — Le libéral et le journaliste. — Le « Diable rose». — Les condamnations. — L'auteur dramatique. — « Calas ». « Thérèse », « Trente ans ou la vie d'un joueur ». — Une collaboration. — Qoubaux. — La Révolution de 1830. — « Il y a seize ans ». — La dernière période du mélodrame.
LA physionomie de Victor Ducange, Tun des trois maîtres du mélodrame, ne laisse pas d'être intéressante. Il fut, dans la première période de sa vie littéraire (si l'on ose s'exprimer ainsi) un combatif. Le libéral qu'il était fut en lutte avec la Restauration' qui le poursuivit, tout chétif qu'il fût, avec un singulier acharnement et l'accabla de mois de prison et d'amendes. C'était le temps où Martainville écrivait dans le Drapeau blanc : « Le libéralisme, comme on sait, est la religion des gens qui fréquentent les galères », et où une adresse envoyée à Louis XVIII comparait les doctrines libérales <( à des feux souterrains vomissant sur la terre des éléments de destruction et de mort )>, tandis que le comte de Marcellus disait en pleine Chambre, (( que la liberté était le plus grand fléau qui pût atteindre un peuple ». Un roman de Ducange qui, révoqué par le gouvernement des Bourbons, d'une modeste situation administrative, avait demandé des ressources à sa plume, lui valut une première condamnation à dix
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mois de prisooi. Dans ce roman, Valentine, il avait fait allusion aux massacres royalistes du Midi.
Quand il eut flni sa peine, qu'il accomplit à la Force, il fonda un petit journal hebdomadaire, le Diable rose, dont le premier numéro parut le 12 avril 1822. Le prospectus en était vraiment bien innocent : c'était une manière de conte. 11 est évidenmient bien oublié aujourd'hui. Il peut être piquant d'en citer quelques passages pour montrer le journaliste en l'auteur draniaiique et avec quelle discrétion, alin de ne pas éveiller les inquiétudes, le Diable rose était obligé d'annoncer son apparition. Sans doute, à ce moment, y avaitil quelque adresse à se faire si petit, pour essayer de jeter quelques vérités :
Un beau matin, Lucifer s'éveilla de fort bonne humeur. Ce fut fort étonnant. Il avait bien dormi : chose encore plus surprenante. Hélas ! sommeil de prince frise un peu le cauciîcmar, et le réveil des rois, dit-on, n'est pas toujours couleur de rose. Enfin, par un prodige inouï aux lieux bas, le monarque cornu du royaume infernal était fort rayonnant; sa face, bien qu'étant un peu noire, était épanouie, et son front sourcilleux, dont le seul mouvement fait trembler les abîmes, ce jour-là déridé, semblait sourire sous ses cornes.
Tout l'enfer accourut au lever du monarque, et chacun composant son air et son visage, se demandait tout bas, non sans quelque frayeur : qu'est-il donc arrivé ? Quoi, Sa Majesté rit ! et néanmoins, tous les sujets du royaume infernal, démons-ministres, démons-conseilleurs, démonscourtisans, démons-valets de même espèce, grinçaient des dents pour faire semblant de rire, car il faut, à la cour, dans tous les cas, imiter le prince, et frémissant dans l'âme (âmes damnées, bien entendu), attendaient l'explication de la royale hilarité.
Or, Lucifer avait rêvé, et d'un songe enchanteur son esprit était encore rempli. Il raconta la chose à peu près en ces termes :
« J'étais, dit-il à l'assemblée cornue, j'étais dans un séjour que mes yeux éblouis prirent pour le Paradis. C'était une cité d'une immense étendue, une foule innombrable circulait de toutes parts, j'errais dans ses flots et, me laissant guider par mou heureux destin, je contemplais les chefsd'œuvre des arts, ou plutôt leurs miracles ; j'admirais tour
LE MÉLOURÂMIl
à tour des jardins délicieux, d'imposants édifices, des temples, des bosquets, enfin, tout ce qui peut à la fois étonner les regards et enchanter l'esprit. Comme je me sentais las de ma course un peu longue, j'entrai, attiré par des parfums exquis, dans le plus riche des palais de ce séjour des
Victor Ducange
fées : on faisait les apprêts d'un superbe festin, la table était servie, et, sans cérémonie, mais avec politesse, je pris place parmi les convives joyeux. C'étaient des femmes charmantes, des guerriers renommés, des artistes fameux, des savants : jamais plus doux accord et plus aimable courtoisie ne régnèrent chez les dieux mêmes...
Je me croyais au t^rme des délices : point du tout. Comment vous dépeindrai-je bien ce que je vis alors ? Les bril-
lantes chimères, le temple des Grâces et l'antique Elysée n'approchent point des merveilles qui, dans ce nouveau lieu ravirent mon unie... Cela s'appelle l'Opéra... Toutes les voluptés pénétraient mon cœur, et foi de Lucifer, j'en jure par mes cornes, je m'y damnais tout net si je ne l'eusse été... Mais, hélas ! tous ces prodiges, et mon ivresse et mon extase n'étaient que de vains fantômes. Par un triple aboiement. Cerbère me réveilla. Tout avait disparu, je n'avais fait qu'un songe.
Le roi cornu se tut et la cour ténébreuse exprimait sa surprise lorsqu'un des vieux démons, Belphégor, ce malin qui vint chez nous parler du mariage, s'approche du monarque et lui dit : — Sire, dans ce beau rêve, c'est Paris que vous avez \u. — Paris? — La chose est sûre. — Parbleu, dit le mon^irque, il faut s'en assurer. On imprime à Paris vingt journaux tous les jours. Nous n'avons qu'à les lire et, sans bouger d'ici, nous jouirons ensemble des merveilles que j'ai vi>es.
Désir de prince est promptement satisfait. Colifichet partit comme un trait d'arbalète, et, séance tenante, on mit au pied du prince les quotidiennes paperasses. Lucifer s'en saisit, sa griffe les dépèce, son œil les parcourt, et soudain son front se ride et son sourire se fronce. — Oh ! oh ! dit-il, quel grimoire est ceci ? Parbleu, si ces gens-là disent la vérité, votre Paris, messieurs, est un triste séjour. Quoi, dans tous les quartiers, des enfants révoltés, des soldats menaçants, des Chambres qui disputent, des écoles fermées, des préparatifs, des gendarmes, des cris, des pleurs, des folies, des banqueroutes. Allons, ce n'est pas là ce Paris enchanteur, ce paradis des femmes, ce séjour des talents, de l'esprit et de grâce, ce pays de Cocagne, enfin, ce beau Paris d'où mon espri^ arrive. Il était ravissant, le vôtre me fait peur.
Derechef, on dispute. Comment parviendra-t-on à éclaircir le fait ? Qui ira à Paris ? Belphégor a trop peur d'y rencontrer sa femme et les autres d'y recevoir du goupillon béni : le moment n'est pas bon pour ceux de leur espèce.
— Qu'on appelle, s'écrie Lucifer, mon petit diable rose, lui seul est en état d'éclaircir ce mystère. Il est adroit, curieux, rusé, malin, il est aimé des dames, avec son minois rose et son petit air fripon, il prendra, s'il le faut, la figure d'un abbé ou les traits d'un amour... Qu'il parte, il nous dira ce qu'on fait à Paris.
...Soudain, vif, alerte et joyeux, sur un char attelé de deux dragons volants, le petit ambassadeur s'ébranla dans les airs, et par un vendredi, jour favori du Diable, le petit
courrier de Lucifer, avec sa tunique rose, l'œil attentif, la mine espiègle et la fourche en arrêt, arriva dans Paris par la barrière d'Enfer. Le voilà donc arrivé, sera-t-il accueilli par un sourire encourageant? 11 l'espère... mais il craint, car tout diable qu'il est, de plus malins encore que lui sont à Paris.
Pour donner encore au Diable rose un aspect plus anodin, Ducange publie des gravures de modes, ou des portraits d'actrices, des contes. Ce n'est qu'en petit texte qu'il glisse, en de menus filets, quelques traits mordants dans le courrier de Paris :
...Du froid, du vent, de la poussière, beaucoup de fluxions, de grands maux de gorge et des gendarmes dans toutes les rues, sur toutes les places, à tous les coins, sans parler des mouchards, tel est le Paris du moment.
Ailleurs, c'est Tétonnement d'un étranger débarquant dans la capitale, et tombant de postes en postes, de, bivouacs en bivouacs. Il demande ce qui se passe. — Mais, rien.
Ce digne homme ne sait pas que chez nous, peuple libre et constitutionnel, il n'est permis de rire, de s'égayer, de danser, de se promener et même de prier Dieu que sous les tranchants des glaives et la pointe des baïonnettes..". Je voudrais bien savoir ce que pensent nos voisins quand nous Iciu' disons sérieusement que nous sommes la nation la plus civilisée, la plus polie de l'univers...
Le Diable rose est guetté. La poste, (( par hasard », sert fort mal les abonnés. Le dépositaire, un libraire nommé Maldan, égare, « par un autre hasard », la plupart des numéros. Ducange sent que cela va être la lutte et que le Pouvoir n'a pas été désarmé par son ton doucereux. Tantôt il redouble de prudence en parlant des représentations interdites de Tartvle, de Mahomet, du Mariage de Figaro, ou il se plaît à des proverbes, qui semblent, en eux-mêmes, inoffensifs : « Entravez le cours de l'eau, la plus paisible, vous la faites déborder » ; mais tantôt aussi sa verve reprend le dessus, il s'égaye aux dépens de la Gazette de France et de la Quotidienne, et, tout en se défen-
dant (le parler politique, il dit son mot sur les élections, où il n'épargne pas certaines personnalités, telle que M. de Ravignan. C'est celui-ci qui, naguère, déclara qu'on avait singulièrement exagéré les massacres du Midi et qu'ils n'avaient pu effrayer que les enfants... — Oui, écrit "Victor Ducange, les enfants des victimes.
On sent qu'il fait grand effort pour retenir sa plume, *et, alors, il raconte des histoires sentimentales, mais, comme malgré lui, elles prennent une tournure libérale et telle aventure commencée d'une façon puremont romanesque finit par un chapitre qui s'appelle le Sergent de la Loire, où il ne peut retenir son indignation contre les traitements imposés aux vieux soldats qui, naguère conquéraient le monde. Il lui échappe de railler l'éloquence judiciaire; il est payé, ou plutôt il a payé pour la connaître dans les réquisitoires des procès de presse. Il y a là de quoi exercer amplement son ironie, car il y a quelque chose de plus extraordinaire, aujourd'hui, de plus comique, de plus ridicule que les vieilles pièces : ce sont les discours des « ultra » et les harangues, devant les tribunaux, de M. de Marchangy et des autres. Un procureur du Roi vient de tonner contre l'esprit de démence qui menace la vieille Europe. « La vieille Europe est folle, dit Du-cange; j'en suis convaincu. Dépêchons-nous donc d'en faire une toute jeune. »
Cette mince gazette, avec ses réticences, ses mots presque retirés, après qu'ils ont été lancés, donne bien l'impression qu'on étouffe dans l'atmosphère de la Restauration. Victor Ducange parle assez souvent théâtre, dans le Diable rose, et, chose assez piquante, il ne se fait pas faute de narguer le mélodrame, lui qui ne se gênera pas pour développer des situations aventureuses, à l'Ambigu ou h la Gaîté ; il crie à Tinvraisemblance des ouvrages dont il rend compte.
Mais les jours du Diable rose sont comptés. Pour le
Frontistice du journal le Diable Rose, de Victor Ducange.
supprimer et coiidamner son rédacteur à quarante jours de prison, ce qui mettra, déjà, huit mois de prison à son actif, on saisira l'occasion d'un « écho », comme nous dirions aujourd'hui, sur l'Académie et sur M. de Frayssinous.
l/if) LE MÉLODRAME
Il faut que je vous dise que M. l'abbé Frayssinous, évoque d'Hermopolis... in parlibus (je ne peux pas vous dire cela en français, parce que cela vous ferait trop rire), est élu académicien : il prendra possession du fauteuil de M. Sicard : celui-ci faisait 'par'ler les muets ; celui-là, dit-on, a grande envie de faire taire les gens qui parlent. Toutes les feuilles littéraires sont à la recherche des œuvres du nouvel acadcjnicien in partibus; on met sens dessus dessous toutes les boutiques de libraires. Vaines recherches, elles sont malaisées. Nous avons chargé trois dames respectables, rédactrices de la Quotidienne, qui fréquentent assidûment prônes, sermons et conférences, de recueillir dans toutes les sacristies du royaume les titres littéraires de l'évêque d'Hermopohs in partibus.
Ce n'était pas sans doute très respectueux pour le prédicateur du roi, futur grand-maitre de l'Université, mais la condamnation était sévère, même pour cette époque de furieuse réaction. Le pauvre Diable rose mort, Ducange revint au roman. Mais il avait de la malchance avec l'autorité : V Amour et la Guerre parut entaché de bonapartisme, grief particulièrement grave, alors. Nouvelles poursuites, en août 1823. Cette fois, Ducange jugea à propos de se soustraire h la condamnation qiai l'attendait. Il pouvait craindre le sort de Magalon, l'un des rédacteurs de VAlbtim. Ce Magalon avait pourtant donné des preuves de royalisme, et il avait été à Gand, pendant les Cenl-Jours, Mais il avait éprouvé quelque écœurement des abus du Pouvoir et il avait dit son sentiment sur l'arbitraire et le ridicule de quelques-unes des mesures récentes, et l'hypocrisie qu'elles aboutissaient seulement à développer. Treize mois de prison et deux mille francs d'amende furent la réponse de la justice. Et quelle prison ! Ce fut à Poissy qu'il commença à subir sa peine, parmi les pires malfaiteurs : sans l'intervention de Chateaubriand, il l'eût achevée dans des conditions révoltantes, Victor Ducange ne tint pas à connaître de trop près les forçats, bien qu'il les mît en scène d'aventure, en ses mélodrames, et il se réfugia à
Bruxelles. Ce fut là qu'il apprit qu'on ne lui avait octroyé que deux mois de prison.
L'avènement de Charles X pouvail faire croire, un moment, à plus de tolérance. Une ordonnance, bientôt sans effet, supprimait la censure des journaux. Le fameux mot : (( Point de hallebardes », donnait des illusions dont il allait falloir revenir après peu de temps. On disait en parlant des abus subsistants : <( Si le roi le savait ! » Victor Ducange revint à Paris. Ce fut pour y voir d'ailleurs des pièces interdites, même après avoir reçu le visa officiel, ce qui attestait qu'il n'y avait guère rien de changé, et on ne devait pas être long à constater qu'on avait singulièrement exagéré quand on disait lyriquement du nouveau monarque :
C'est un roi qui sait allier A la franchise d'Henri quatre La grâce de François premier !
Non, certes, il n'y avait rien d'Henri IV, ni de François P"" en ce souverain qui avait été l'éiégant comte d'Artois et qu'on allait surnommer le (( Pieu Monarque ».
Ducange rentrait de son exil fort pauvre, fatigué, mal portant. 11 écrivit quelques romans encore : Léonide ou la Vieille de Suresnes, le Médecin confesseur, V Artiste et le Soldat, mais il revint surtout au théâtre. Il l'avait abordé dès 1812, avec un certain Pharamond suivi d'un certain Double Enlèvement qui avaient passé inaperçus, mais Calas et Thérèse ou V Orpheline de Genève, à l'yVmbigu, lui avaient valu de retentissants succès, avaient montré qu'il était a nourri de la moelle des lions du mélodrame », comme disait de lui Alphonse Royer.
Le polémiste, sans style, mais non sans vigueur qu'il y avait en lui, et par quoi il a une physionomie un peu h part dans la galerie des mélodramaturges, ce
joarnaliste qui avait eu des journaux tués sous lui, se consacra désornnais presque entièrement aux scènes populaires.
Calas est écrit en une langue invraisemblable et d'une solennité qui produit aujourd'hui un effet tout opposé au pathétique de la situation. Mais, encore une fois, on ne saurait parler d'une vieille pièce sans se reporter au temps où elle fut écrite, sans revoir, par la pensée, le milieu, le public, ses habitudes. Ce public se fût offensé de la simplicité et eût trouvé que l'auteur ne s'était pas mis en frais pour lai. Les artifices pour accentuer l'émotion risquent aussi de nous paraître naïfs et de diminuer -l'horreur de cette histoire véritable, mais Jes connaisseurs de l'époque devaient trouver que c'était fameusement charpenté (1).
Les passions religieuses, les haines, les colères d'une ville divisée en factions n'avaieni pas suffi à Victor Ducange pour expliquer l'abominable accusation portée contre Jean Calas du meurtre de son fils ; le mélodrame rapetissait, en croyant embellir. Mais il fallait, selon les lois, le personnage du traître. Et si, après le suicide du jeune Calas, la justice des capitouls s'acharne contre le malheureux père, c'est qu'il a naguère, par un acte de probité commerciale, ruiné un certain Ambroise « homme faux, méchant et vindicatif », dit le tableau des personnages.
Inflexible vieillard, monologue Ambroise, tu es loin de soupçonner qu'en dénonçant ce marchand étranger aux syndics, et en le faisant chasser de Toulouse à cause de ses intelligences avec les pirates d'Alger, c'est sur moi que retombait l'effet de cet arrêt ; que cet homme n'était que mon agent secret et que tu m'as fermé le chemin de la fortune
(1) Acteurs : Villeneuve, Gobert, Christman, Stocklelt fils, Gabriel, Klein, Mmes Levesque, Emilie, Fanny.
la plus rapide. Ton acte te coûtera cher ! Je ferai ton désespoir et malheur à toi, si je peux t'accuser !
C'est donc Ambroise qui sera l'artisan de la perte de Calas; c'est lui qui le fera passer pour l'assassin de son 111s qui s'est tué (ce conflit entre l'amour et la foi n'est qu'ébauché) parce qu'il n'avait ni le courage d'abjurer sa religion, ni celui de renoncer à une union pour laquelle ce sacrifice était exigé ; c'est lui qui accumulera les présomptions du crime sur la tête de l'honnête négociant et c'est lui, lorsque le gendre de Calas, au moment même où s'apprête le supplice du condamné, découvre la preuve de son innocence, soustraira la lettre libératrice, laissant le bourreau accomplir son œuvre, et consommer une erreur judiciaire fameuse. Aussi, à défaut d'autre châtiment, est-il accablé d'imprécations par toute la famille Calas, qui ne s'exprime pas en termes familiers :
Edouard (c'est le gendre de Calas). — Quoi, tu oses affronter les regards de tes victimes !
Madame Calas. — Exécrable calomniateur... tu viens de t'abreuver du sang de mon époux ! D'où vient ta haine impie, d'où vient ta rage abominable ? Que t'a fait Calas, moi, (montrant sa [ille), cette fille infortunée ? Est-ce l'enfer qui t'a envoyé pour exterminer ma famille ?
Ambroise, dans le dernier trouble. — Madame !
Madame Calas. — C'est toi seul qui as accusé l'innocent, c'est toi qui le traînes à Péchafaud... C'est sur toi que retomhera son sang et nos cris de douleur, nos malédictions et les foudres de Dieu te poursuivront jusqu'au tombeau I
Tous. — Oui, jusqu'au tombeau.
Ambroise, éperdu. — Laissez-moi m'éloigner.
Edouard, le poursuivant. — Non, tu dois les entendre. Ton supplice commence avec celui de ta victime, mais le sien va devenir le triomphe du juste, tandis que le tien se prolongera dans les horreurs de l'Eternité !... Les remords vengeurs t'y poursuivront sans relâche. Tu verseras jour et nuit des larmes de sang, et, quand tes yeux se fermeront k la lumière, alors la main de Dieu te livrera à d'éternels supplices, et les malédictions célestes retentiront encore dans l'éternité.
(Cela fait, entre parenthèses, beaucoup d'éternités.)
Ambroise, fuyant. — laissez-moi... laissez-moi ! Madame Calas, le poursuivant. — Malédiction... Malédiction !
Tous. — Oui, malédiction sur toi !...
{Ambroise luit dans la dernière épouvante.)
Celait la quatrième pièce sur Calas, mais les autres s'étaient produites pendant la période révolutionnaire (1), où Ton pouvait flétrir le « fanatisme ». Victor Ducange, sous la Restauration, avait été tenu à plus de prudence ; aussi disait-il, dans une note de sa brochure (2), « qu'il n'avait voulu troubler aucune cendre ». De là, la flétrissure d'un personnage imaginaire. A cette époque (1819), il existait encore une petitefille de Calas.
Ce fut un succès de larmes, et qui dura longtemps. Un autre succès de larmes, ce fut Thérèse ou V Orpheline de Genève, où la forte imagination de Ducange, que rien n'arrêtait, avait trouvé des effets saisissants pour l'époque. Thérèse est le type morne de la victime de mélodrame. Un traître qui ne l'est pas à moitié, lïnfâme Walter, s'acharne contre elle ; il s'y est si bien pris que cette innocente créature, fille non reconnue d'une grande dame, a été accusée d'avoir fabriqué le testament qui l'instituait son héritière et condamnée pour le crime de faux. Elle s'est échappée, elle a pris un autre nom que le sien et elle a été recueillie par une bienveillante châtelaine, Mme de Sénanges; le fils de sa protectrice s'éprend d'elle, et veut l'épouser. Thérèse se refuse à ce bonheur, bien qu'elle aime le sensible Charles, pour ne pas l'abuser. C'est à ce
(1) Le Calas de Laya (1790), le Calas ou le Fanatisme (1790) de Lemierre d'Argy ; le Calas ou l'Ecole des Juges de M.-J. Chénier (1791).
(2) Chez J.-N. Barba, éditeur des œuvres de Pigault-Lebrun. Magasin général des pièces de théâtre, Palais-Royal, derrière le Théâtre Français, n" 51. La pièce n'est signée que « Victor ».
moment que reparaît Walter, il porte sur lui tous les papiers qui pourraient la justifier, car c'est lui qui a été l'instigateur de l'abominable accusation. ^Une passion farouche et la cupidité s'unissent chez lui pour vouloir faire sa femme de Thérèse, qui, avec les preuves qu'il possède, pourrait demander la revision de la sentence dont elle a été injustement frappée. Mais Walter lui fait horreur. Celui-ci se venge en révélant à Mme de Sénanges qui elle est, et Thérèse est chassée du château.
Elle se réfugie, pour échapper à Walter, qui la poursuit, dans une ferme, où vient, par un hasard utile à l'action, loger, pour une nuit,' Mme de Sénanges. Walter a découvert la retraite de Thérèse. Dans son exasr pération, il' la menace de la tuer, et il pense, en effet, l'avoir frappée d'un coup de couteau, puis il prend la fuite. Il ne sait pas que dans l'obscurité, il s'est trompé, et que c'est Mme de Sénanges qu'il a assassinée.
Thérèse est vraiment accablée d'infortunes. Au milieu d un terrible orage, on l'a vue sortir de la chambre de Mme de Sénanges, un couteau à la main, celui-là même qui a servi au meurtre, et l'on ne doute point que ce soit elle, qui, par ressentiment de son humiliation, ait été jusqu'au crime. Tout semble conjuré pour la perdre. Mais, heureusement, le vertueux pasteur Egerthon ne la croit pas coupable, et veille sur elle, décidé à la défendre par tous les moyens, môme les plus singuliers.
Walter rôdant autour de la ferme, où se sont passés tant de péripéties et qui, par surcroît, a été incendiée, semble suspect à des paysans, qui l'arrêtent.
Le vénérable Egerthon a le sentiment que le vrai coupable, c'est Walter ; alors, il demande au (( magistrat » du canton, la permission de se substituer à lui. Pour la première fois, on assistait sur la scène à une enquête judiciaire. Egerthon feint d'accuser Walter du meurtre de Thérèse, et Walter, persuadé qu'il l'a tuée,
en eftet, s'enteiTe, se défend maladroitement. 11 nie, cependant. Egcrthon profite de son trouble et emploie un artifice hardi.
Egerthon. — Malheureux, vous fuyez en vain un moment redoutable. Votre conscience vous dit qu'il est venu. Si la justice des hommes, quelquefois impuissante, ne pouvait vous atteindre, un pouvoir surnaturel ouvrirait le tombeau. Votre victime, pâle et sanglante, en sortirait, tenant à la main le couteau que vous avez plongé dans son sein, et sa voix, éteinte par le trépas, se ranimerait pour vous accuser.
Walter, troublé. — Moi !
Egerthon. — Vous-même ! Vous frémissez...
Walter, cherchant à se remettre. — C'est donc d'indignation.
Egerthon. — C'est d'effroi, de terreur... Cette justice éternelle, que l'on brave, mais que l'on redoute après le crime, Vous a déjà frappé. Invoquez-la vous-même, si vous n'êtes pas coupable, appelons au jugement de Dieu ! Le corps de la victime est là {il montre la porte du tond), et repose dans le cercueil... Osez en approcher, osez contempler ses traits livides, étendre votre main sur les restes sanglants et jurer, devant TEternel, que vous n'êtes point son bourreau. Vous reculez !... ah ! vous avez raison !... Si vous l'osiez, vous seriez innocent.
Walter, avec désordre. — J'y vais.
Egerthon. — Marchez donc, et que l'Eternel vous voie !
Tout le monde s'écarte et laisse un passage jusqu'à la porte du fond. Walter, s'eUorçant de maîtriser son trouble, s'avance en hésitant et s'arrêtant plusieurs lois. Tous les regards sont fixés vers lui. Quand il est près d'atteindre la porte, elle s'ouvre comme d'elle-même et Thérèse y parait, couverte d'une robe blanche, les cheveux épars sur les épaules, et d'une main, montrant Walter, elle s'avance lentement. Epouvanté, hors de lui-même, Walter recule devant elle dans le plus affreux désordre.
Walter, pâle. — Juste Dieu... arrête, ombre terrible ! Oui, oui, je suis un meurtrier, j'avoue mon crime... épargne-moi [arrivé jusqu'à l'avant-scène, il tombe prosterné. Thérèse s'est arrêtée à quelques pas). Je publierai ton innocence, mes forfaits... J'en dépose à tes pieds toutes les preuves {il jette à terre les papiers qu'il cachait). Les voilà... les voilà... cesse de me poursuivre. {Il reste prosterné.)
Thérèse, chancelant. — Soutenez-moi, je me meurs !
{Egerthon, le Magistrat et Brigite la soutiennent.)
W\lter. — Qu'entends-je ? Elle respire!
Egeutiion. — Du courage, mademoiselle, il est tombé dans le piège, il se trahit lui-même.
Walter. — O ciel!
qui donc ai- je frappé ?
Charles de Sénan- GEs. — Malheureux, c'est ma mère.
Walter, — Sa mère ?
Egerthon. — Oui, cruel, c'est Madame de Sénanges que vous avez assassinée...
11 faut avouer que raudacieuse épreuve du pasteur Egerthon eût peut-être eu moins de chance de réussir avec un assassin moins naïf. Ce fut pourtant cette scène qui entraîna le suiccès (acteurs :
Gobert,FreyShokleit fils , Klein , Mmes Levesque , Vsannaz - Picard, Palmyre, Adam).
Lisbeth a été tirée par Ducange de son roman la
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AtUographe de Victor Ducange.
Vieille de Suresnes, mais Ducange ajouta plus d'incidents qu'il n'en retrancha à l'histoire de cette infortunée Lisbeth, qui s'est Hée par un mariage secret à un officier français, hébergé chez le fermier tyrolien Bokermani). Le fermier, à qui elle n'a osé avouer son amour pour l'étranger, devient fou quand il apprend cette trahison de sa fille, et l'on croit qu'il s'est jeté dans un torrent. Malgré l'intervention d'un digne pasteur (il y a beaucoup de pasteurs dans l'œuvre de Ducange), les notables du village condamnent Lisbeth au bannissement. Elle aussi, comme Pietro, elle est bannie, non des Etats de Gênes, mais des Etats du Tyrol. Dans sa course errante, elle rencontre son père, qu'un paysan a sauvé au moment où il se noyait : il ne la reconnaît, dans un éclair de raison (si l'on peut s'exprimer ainsi, car tout est assez déraisonnable dans cette pièce) que pour la maudire derechef. Abandonnée par tous, Lisbeth va tomber entre les mains d'un amoureux farouche qui l'a poursuivie, lorsque surgit à propos l'officier français, qui tue le ravisseur. Le rôle de Bokermann fut créé par Frederick Lemaître, qui créa aussi le Diamant, un des mauvais mélodrames de Ducange, où l'héritière d'un grand nom, réduite à la misère, ayant vendu le seul bijou qu'elle possédait encore, est accusée de l'avoir volé au joaillier chez qui elle s'était présentée. Il faudra longtemps, avant qu'on découvre qu'un misérable avait intérêt à la perdre et avait insidieusement glissé dans son sac le diamant qu'il avait lui-même dérobé. Histoire banale, même en ce temps-là,.
Puis ce sont la Sorcière et la Fiancée de Lammerrnoor, d'après Walter Scott. Puis le « chef-d'œuvre » de Ducange, Trente ans ou la Vie d'un joueur (Porte- Saint-Martin, 19 juin 1827). Les années ont marché, les auteurs de mélodrames font fi maintenant de la règle des unités : ce titre l'indique assez.. Cette manière de défi d'embrasser un si long espace de temps
LE MELODRAMii 155
en une pièce en trois actes, <( en trois journées », dit la brochure, était une idée de Prosper Goubaux (Dinaux, sur i'affiche). Goubaux, à qui Legouvé a consacré des souvenirs attendris, était chef d'institution. C'était un homme doué de brillantes qualités, d'un esprit fort distingué, curieux de tout. L'épouvante des échéances, qui empoisonna sa vie, avait fait rechercher les ressources que pouvait procurer le théâtre à cet éducateur excellent, qui, entre autres élèves, eut Alexandre Dumas fils. Sa collaboration avec Ducange, bien qu'il eût abdiqué d'avance toute vanité, jeta dans un certain étonnement le lettré qu'il était.
Ducange, depuis qu'il n'était plus journaliste, écrivait encore plus mal, et souvent d'une façon vraiment ridicule. Il corrigea <( avec soin » le dialogue de son jeune collaborateur jusqu'à ce qu'il n'y eût plus là rien de conforme à la syntaxe. Goubaux protesta timidement.
— Mon cher monsieur, lui dit Ducange, d'un ton olympien. Je sais ce que c'est que le théâtre...
Il le connaisait bien, en effet, puisque sa pratique lui avait fait oubher, en sacrifiant tout au mouvement et à l'effet, le polémiste non sans esprit qu'il avait été. Et c'est ainsi que Trente ans ou la Vie d'un joueur qui eut pour pères un ancien journahste ayant eu, au moins, de la verve, et un universitaire épris de correction, offre un exemple de littérature déplorable. Mais la foule se souciait bien de la forme, et elle suivit d'une façon haletante la déchéance du joueur, Georges de Germany, entraîné dans l'abîme par son mauvais génie Warner, maudit dès la fin du premier acte par son père, conduit, par sa funeste passion, à toutes les infamies, et, au troisième acte, se transformant en assassin. Et quelle est sa victime ? son propre fils, qui, ayant recueilli un héritage, venait arracher ses parents à leur détresse. Germany ne sait pas quel est le voyageur qu'il guette, avec l'aide de Warner, ayant
résolu de se procurer de l'argent, à tout prix, pour aller jouer encore. Ce n'est que lorsqu'il l'a frappé qu'il le reconnaît. Du moins expie-t-il son crime en se précipitant dans les tlammes d'une cabane qu'il avait incendiée pour essayer de faire disparaître les traces de son forfait (1).
Trente ans ou la Vie d'un Joueur ! Le succès fut inépuisable, et il y a vingt ans, cette pièce se jouait encore dans les provinces. Victor Ducange, qui fit Polder ou le Bourreau d' Amsterdam avec Pixerécourt, composa, avec Anicet-Bourgeois, une pièce bizarre et absurde, Sept heures ! Anicet-Bourgeois, le futur collaborateur de Pixerécourt pour Latude^ et qu'il semblait désigner comme son successeur, se trouve avoir appartenu à deux époques. Il avait eu les leçons des maîtres du genre, de beauco-up ses aînés. 11 devait plus tard, à son tour, tendre la main à d'Ennery, être l'homme de transition entre le mélodrame et le drame, se ressemblant souvent beaucoup, à vrai dire (2). L'absurdité de Sept heures peut, jusqu'à un certain .point, être attribuée à la censure. La pièce avait été évidemment, à l'origine, une Charlotte Corday. En 1829, il paraissait impossible de mettre Marat à la scène.
(1) Victor Ducange avait eu encore pour interprète principal Frederick Lemaître, et à côté de lui, Mme Dorval. Il eut l'heureuse fortune d'avoir des acteurs incomparables, qui donnaient la vie à son théâtre, et, par leur jeu pathétique, faisaient oublier l'étrangeté du style.
(2) Après la Révolution de 1830, Anicet-Bourgeois fut l'un des premiers auteurs dramatiques usant des libertés nouvelles, qui permettaient de mettre à la scène des hommes de la Révolution et de l'Empire. Il donna, à l'Ambigu, un bien singulier Robespierre. Dans cette pièce, Robespierre n'est que le jouet d'un agent royaliste qui, sous un faux nom, s'est Introduit auprès de lui. C'est cet agent qui, dans sa haine des institutions républicaines, place sur les listes fatales de la Terreur les amis eux-mêmes du président du Comité de Salut public, sur lequel il a pris une toute-puissante influence. L' « agent royaliste », c'était le baron de Batz. Celui-ci était mort en 1822, Anicet-Bourgeois, assisté de son collaborateur Francis Cornu, n'avait pas attendu longtemps pour lui prêter ce rôle fantal-
et l'arge de l'assassinat était lui-même entaché de républicanisme. Marat devint Marcel, obscur médecm,
A LA Porte Saint-Martin d'après le dessin de Damourette.
(( né dans l'Helvétie », devenu « agent supérieur ». Agent supérieur de qui et de quoi ? On ne sait. La
siste. Dans ses nombreuses pièces historiques, de Nabuchodonosor et û'Héloïse et Abailard à Perrinet-Leclerc et à Marceau, Anicet-Bourgeois traita l'histoire avec la même désinvolture. Tous les genres lui furent bons, d'ailleurs, et il passa du mélodrame, par quoi il avait débuté, au vaudeville, k la comédie, à la féerie, en passant par le drame romantique, ami des parias et des destinées fatales, dont la Vénitienne est, dans son œuvre, l'échantiMon le plus complet. Sa production fut considérable, avec dos collaborateurs de tout âge et de toute école. Il mourut dans les derniers jours du siège de Paris.
scène se passe d'ailleurs sous Louis XV. Marcel, grâce à ce titre mystérieux, découvre la retraite d'un M. d'Armans, qui s'est soustrait par la fuite à l'écliafaud. M. d'Armans est perdu ; un' tribunal improvisé vient de le condamner pour la seconde fois. La liache fatale est déjà prête, lorsque, surmontant son dégoût, Julie, sa fille, va implorer la pitié de Marcel, qui nourrit depuis longtemps pour elle une violente passion. Cette grâce, Marcel la lui accorde si elle vient (( à sept heures », la chercher chez lui. Julie arrive, en effet, Marcel signe et veut sa récompense. « — La grâce de ton père, viens la prendre sur mon cœur. » JuHe feint de le suivre, éteint les lumières, et dans l'obscurité, mal commode cependant pour bien viser, le frappe d'un coup de couteau. Peut-être est-il permis de ne pas trop regretter, avec les hbertés que se fût permises Ducange vis-â-vis de l'histoire, la Charlotte Corday primitive (1).
La révolution de 1830 permit à Ducange de prendre sa revanche des persécutions qu'il avait subies, et dès le 4- septembre, il donnait à la Gaîté le Jésuite, où un certain Judacin machinait les plus perfides intrigues. Pixerécourt avait commencé avec lui ce drame, tiré du roman de Ducange, les Trois Fils de la Veuve. La couleur en fut singulièrement accentuée, en raison des événements. Pixerécourt, qui n'avait pas eu à se plaindre de la Restauration, fut poussé par le courant d'idées, qui faisaient en quelque sorte explosion, à accepter ces modifications dans le sens hbéral (2). A
(1) La première Charlotte Corday fut jouée à la Comédie- Française, le 23 avril 1831. Elle avait pour auteur Régnier-Destourbet. Le rôle de Marat était joué par Beauvalet et celui de Charlotte par Mlle Brocard.
(2) Il y eut alors abondance de pièces sur les jésuites : la Contre-lettre ou le Jésuite, de Duport et Monnais, le Jésuite retourné, d'Emmanuel Arago, le Congréganiste, d'Anicet-Bourgeois et Villeneuve, le Curé Mingrat, de Ferdinand Laloue et Villemot. etc.
quelles sourdes manœuvres se livrait Judacin, ruinant ci doshcnorant une famille, ayant toutes les convoitises et toutes les lubricités, réduisant au suicide une jeune fille, séduite par lui, enfin démasqué au dernier acte par un intrépide et clairvoyant vengeur !
Le dernier ouvrage que devait donner Victor Ducange. Il y a seiz ans ! (Gaîté, 20 juin 1831 ; acteurs : Julien, Marty, Duménis Sallerin ; Mmes Verneuil, E. Sauvage, Leménil), n'était plus qualifié par lui de mélodrame. Ingrat envers le genre qui l'avait rendu populaire, il l'avait simplement appelé « drame », la première étiquette se démodant. Mais, jamais, il n'avait plus accumulé de péripéties mélodramatiques, et de plus fougueuses invraisemblances. Le vagabond de seize ans, Fritz, accusé de vol et d'incendie, l'orphelin jeté dans toutes les infortunes, se trouvait soudain avoir presque trop de parents. La baronne de Saint- Val voulait le reconnaître pour son fils et le baron, grâce à un certain anneau — l'anneau de ma mère ! — s'en découvrait le père. Tel, dans Euripide, le jeune Ion est-il reconnu grâce à un collier. Mais c'est la seule ressemblance qu'il y ait entre le théâtre d'Euripide et celui de Ducange. Cette pièce fit répandre d'abondantes larmes.
C'était son chant du cygne : il mourut le 27 octobre 1833, dans son appartement du 17 de la rue du Faubourg-Poissonnière, suivi de près par sa femme. Si ses aînés lui survivaient, il avait été le dernier portedrapeau fameux du mélodrame ; encore avait-il élargi sa formule et préparé son évolution, pressentant que des temps nouveaux arrivaient.
Cette fin d'époque a été bien déterminée dans un feuilleton de Théophile Gautier, où il rendait compte spirituellement d'une pièce de lui, la Juive de Conslanlive, à la Porte-Saint-Martin (184G).
« Nous avouons humblement que, depuis de longues années, notre ambition était de faire un mélodrame... Mais comment
le faire, ce mélodrame ? Quelle poétique consulter ?... Etudier les maîtres, tâcher de surprendre leur secret dans leurs cinivres. O Guilbert de Pixerécourt, ô Caignicz, ô Victor Du- .cange, Shakespeares méconnus, Gœthes du boulevard du Temple... Avec quel soin pieux, quel respect filial nous avons étudié vos conceptions gigantesques, oubliées de la génération précédente... Pourtant, après plusieurs mois de contemplation et de rêverie, nous avons craint, si nous adoptions le style et le goût de ces hommes illustres, d'être accusés de pédanterie et d'archaïsme... La langue, depuis ces grands maîtres, a beaucoup varié, et un ouvrage composé dans le dialecte dont ils se servaient n'eût peut-être pas été compris sans glossaire, autre inconvénient pour la scène... Des maîtres anciens, nous avons passé aux maîtres modernes... Vos brochures, achetées chez Marchant, chargeaient notre table, ô Bouchardy, ô Francis Cornu, Desnoyers, ô d'Ennery, maîtres puissants et compliqués dont les charpentes, plus enchevêtrées que les forêts de poutres de clochers de cathédrales, nous ont coûté tant de laborieuses épures, lorsqu'il fallait les reproduire dans notre feuilleton...
Gautier marquait là, en souriant, la différence de procédés entre les fondateurs du mélodrame et leurs successeurs, non pas beaucoup plus soucieux de vraisemblance, mais infiniment plus touffus, moralistes, sans doute eux aussi, à leur manière, mais arrivant à leur moralité par des moyens parfois plus détournés. D'autres, d'ailleurs, si ceux qui avaient été encore à la grande école continuaient à faire triompher l'innocence, ne craignaient pas de jeter sur les scènes où le traître avait été invariablement puni, des paradoxes sociaux, soulevaient d'autres passions, s'attaquaient aux lois, reniaient les vieux principes acceptés longtemps comme des vérités. C'est une autre ère qui commence.