‹ Le mélodrameChapitre 4 sur 10 · SE VEND AU THÉATRK · texte numérisé non relu

SE VEND AU THÉATRK

A N X. — i8oa. ^ Fao-9imilc du litre de l'édition originale

Dii minores. — Cuvelier. — Boirie, Hector Chaussier. — « Les Mexicains ». — Frédéric du Petit-Méré. — Hapdé. — Un mot cruel. — Alboy. — « Le Juif errant » et « le Jugement dernier » . — Benjamin Antier. — La première « Auberge des Adrets ». — En onze ans I

LA postérité aiine les simplifications. Elle a résumé l'histoire du mélodrame en cette trinité de Pixerécourt, Caigniez et Ducange. Ils furent, en effet, les rois du genre, mais à côté d'eux, il y eut quantité de princes marchant sur leurs traces. Dans cette galerie, les uns sont des burgraves. Et l'on peut dire de Cuvelier (1) :

Ecoutez, des Silva, C'est l'aîné, c'est l'aïeul, Fancôtre, le grand homme !

Il ne prit, pas trois cents drapeaux, quoiqu'il ait été bon militaire, après avoir été avocat et député de BoulogiiC à la Fédération de 1790, mais il composa un nombre imposant de drames et de mimodrames et travailla infatigablement pour l'Ambigu et pour le Cirque-Olympique.

(1) J.-G.-A. Cuvelier de Trye, né en 1766, à Boulogne-sur-Mer, mort à Paris en 1824. Capitaine aux Guides-interprètes pendant le Consulat, sa santé altérée le fit renoncer à la carrière des armes. Sur plusieurs des brochures de ses pièces, il a mentionné, au-dessous de son nom. son titre d' « Associé correspondant de la Société Philotechnique ». Il lut aussi échevelé dans ses romans que dans ses pièces.

Son armure géante irait mal à nos tailles.

Il fit la Main de fer ou VEpouse criminelle, le Volcan ou VAnachorète du Val des Laves, le Tribunal invisible ou le Fils criminel, Dago ou les Mendiants d'Espagne, la Fille sauvage, le Sacrifice d'Abraham, la Fille hussard ou le Sergent suédois, VEnfant du malheur, daigna associer Franooni à sa gloire pour Gérard de Nevers et la Belle Euriant, se suffit à luimême pour le Regard ou la Trahison, Hermann et Sophie, etc.

Hélas ! que reste-t-il de cette gloire, même avec le désir de la traiter doucement ? Chez d'autres, qui écrivaient d'une façon presque aussi ridicule que lui, on a gardé le souvenir d'inventions singulières ou de situations donnant l'illusoin de la force. L'attendrissement pour cette époque tJiéâtrale, même poussé loin, né peut empêcher de trouver le génie de Guvelier un peu inepte. Peut-être suffira-t-il de feuilleter le Tribunal invisible ou le Fils criminel (1802, Ambigu ; acteurs : Joigny, Tautin, Defresne, Dumont, Raffile, Corsse, Mlles Louise-Estelle (travesti) et Bourgeois).

Anna, fille du comte de Heidelberg, s'est unie par un mariage secret au Jandgrave Astolphe. Elle a eu de lui un fils, également nommé Astolphe. La naissance du jeune Astolphe inquiète le baron Evrard de Heidelberg car il pourrait lui disputer une partie de l'héritage paternel. Qu*a-t-il fait ? Il a juré de supprimer tous ceux qui s'opposeraient à son ambition. Il a contribué à faire périr sa sœur Anna, puis il s'est témérairement emparé de son père, le comte, et l'a enfermé, « dans le cachot le plus noir de la forêt ». Après quoi, il recherche Astolphe, pour le tuer.

Mais on s'évade, même « du cachot le plus noir de la forêt », et le comte, sous le nom de Rixheim, est devenu une manière de justicier mystérieux, chef d'un « tribunal invisible », étendant sa juridiction sur toute

TAllemagne, et qui châtie les criminels que n'atteignent pas les lois (sans me flatter, je crois que j'embellis un peu, malgré moi, la conception de Cuvelier). C'est devant ce u tribunal invisible » tenant ses séances au fond d'une mine, que le baron Evrard, assassin de sa sœur, bourreau de son père, ravisseur dé son neveu, est cité, et poussé par une force étrange, il se soumet à son jugement.

Le baron. — Où suis-je ? Quelle est donc la puissance qui vient de m'enchaîner? Cette stupéfaction générale à ce mot ; Tribunal invisible !... cet abandon des miens... Et plus que tout le reste, cette voix, cette voix qui m'a porté là... {mettant la main sur son cœur), cette démarche, ce ton qui me rappelle.. Ma tête s'égare... Je crois voir les ossements de mon père se réunir et me présenter un corps animé {très égaré). Oui, je le vois, c'est lui... son doigt m'indique la foudre vengeresse. Sa voix tonne, il s'écrie : « Malheureux, tu as assassiné ton père. » La nature frémit à ce cri lamentable, et l'écho répète au loin : « Malheureux, tu as assassiné ton père ! » {Il tombe accablé dans les bras de Franckbar, capitaine de ses gardes.)

Avant quelque récit, les personnages emploient volontiers cette formule : « Ecoutez et frémissez ! » Les procédés ne sont pas non plus des plus ingénieux. Le baron, pour découvrir la retraite d'Astolphe, n'a eu qu'à trouver un portefeuille, bourré de papiers indiquant son origine. (( — Laisse-le-moi, dit-il au niais de la pièce, le paysan Goglug, qui veut le lui arracher, ou je te perce le sein ! » Au demeurant, Cuveher a aussi des aphorismes plein la bouche. (( Quand l'homme vertueux s'expose pour sauver l'innocence, le ciel sourit à sa témérité. » Il en a aussi à l'usage des traîtres. <( Il n'y a de vrai dans les terreurs de la conscience que la faiblesse des organes de l'homme. » Mais ces traîtres s'abusent et reviennent à l'épouvante de leurs forfaits : « La prospérité du crime ne serait-elle qu'illusoire? Le ciel lui refuserait-il cette satisfaction intérieure qui embellit l'existence de tous les charmes d'une douce tranquilUté ?... »

Quelles étranges plaidoiries avait dû prononcer Cuvelier, quand il était avocat ? Pendant la Révolution, il avait employé son éloquence à faire l'apologie du régime républicain. Témoin le Menuisier de Vierzon, « fait historique » (3 brumaire an III), et cette fin de scène entre deux personnages :

— On dit qu'il y a bien de la désertion dans nos armées.

— Quelques poltrons reviennent; de braves patriotes vont prendre leur place. C'est la lâcheté qui cède son poste au courage. Nos victoires futures n'en sont que plus assurées.

— Oui, mais si nos généraux nous trahissent !

— 11 faut les juger et non les calomnier.

— Des mécontents se rassemblent.

— On les exterminera.

— Mais, cependant, la contre-révolution se fait petit à petit.

— La contre-révolution ! Insensé ! Vous ignorez donc qu'aucune puissance humaine ne peut désormais l'opérer, et que, à la première tentative des malveillants, ils seraient tous écrasés...

Malgré la solidité de ses principes, Cuvelier n'en devait pas moins rechercher la faveur de Bonaparte.

Burgrave, Cammaille, l'auteur du Moine. Burgrave aussi, Hector Chaassier, qui, lorsqu'il aborda le mélodrame, après des vaudevilles, y fit un coup de maître avec Maria ou la Forêt de Limberg (Ambigu, 1800, en société avec Armand, Chateauvieux et Fleureau de Ligny. (Acteurs : Tautin, Jolivet, Boichresse, Martin, Dumont, Mme Corsse, Mlle Dumonchelle). Le comte de Waldeck s'est pris d'une passion furieuse pour une jeune fille. Maria, qui a pu lui échapper. Il la soupçonne d'avoir trouvé un abri dans la forêt de Limberg, et il envoie un subtil émissaire s'en assurer ; celui-ci, en prenant les dehors d'une victime du comte, n'a pas de peine {"i arracher le secret de la retraite de Maria à la brave femme même qui la cache.

RiMBURG. — Parlez, Madame Fritz, et croyez que vous no poiivftz mioiiv plaeor votr(! ('.((nfianeo.

Mme Fritz. — Eh bien, mon bon seigneur, jugez si le sort de la pauvre Maria n'est pas bien cruel, depuis dix-huit mois que nous avons fui les terres du comte de Waldeck... C'est là qu'elle est cachée... dans cet arbre {musique).

RiMBURG. — Dans cet arbre ? {à part). Enfin, je l'ai trouvée (haut). Mais comment pouvoir exister dans une retraite aussi étroite ?

Mme Fritz. — Croyez-vous donc que Fritz n'ait pas eu soin d'adoucir, autant qu'il .le pouvait, la triste situation de notre pauvre Maria ?...

RiMBURG. — Et par quel moyen ?

Mme Fritz. — En creusant un souterrain qui, de l'arbre conduit à notre chaumière et qui peut, en cas de surprise, lui fournir un moyen d'évasion.

RiMBURG. — Ce que vous dites là est incroyable !

Mme Fritz. —Je n'ai jamais trompé personne... {Elle donne le signal à Maria ; satisfaction de Rimburg, Maria paraît dans l'arbre et demande d'un geste pourquoi on Va appelée.)

Maria. — O ciel ! un étranger !

Mme Fritz. — Ne crains rien. C'est un protecteur que !g ciel t'envoie... Viens, viens tomber à ses genoux !

L'imprudence de Mme Fritz livre ainsi Maria, qu'enlève Rimburg, se démasquant. Maria est transportée au château de Waldeck ; elle serait perdue, si parmi les écuyers du comte, elle ne retrouvait, feignant de le servir, Lindorf, l'homme qu'elle aime. Lindorf s'emploie à la sauver, mais il est dénoncé par Rimburg et le comte, par un raffinement de barbarie, se venge de Lindorf par Maria elle-même. Il feint de la prier d'offrir h son écuyer la récompense de ses bons service^s; cette récompense est placée sur un coussin, couvert d'un voile. On enlève le voile : ce sont des chaînes !

Le Comte. — Rimburg, menez Maria dans l'appartement qui lui est destiné, et qu'on la garde à vue ! Soldats, que Lindorf soit conduit à la chambre souterraine. Vous me répondez de lui sur vos têtes ! {Rideau.)

Il est peut-être superflu de conter comment, au dernier acte, Lindorf reprend nécessairement avantage sur son odieux rival.

Cet autre seigneur, c'est Boirie (1;, élevé dans le théâtre, fils du directeur du Théâtre des Jeunes-Artistes, régisseur de la Porte-Saint-Martin. 11 travaille généralement « en société )), avec Daubigny, avec Frédéric, avec Poujol, avec Laqueyrie, notamment avec son ami Carmouche. Il signe VHomme de la Forêt Noire, lequel est un vertueux ministre d'un prince allemand, injustement proscrit, la Marquise de Ganges, la Fille maudite, qui ont de belles soirées pendant l'Empire et la Restauration. Son triomphe est avec les Deux forçats ou la Meunière du Pwj-de-Bôme (Porte-Saint-Martin, 1822; acteurs : MM. Phillipe, Dugy, Moëssard, Signol, Defresne, Mme Allan-Dorval). C'est une pièce qui a été souvent refaite. Le meunier François est respecté par tout le monde pour sa probité, quoique personne ne sache d'où il vient ; il va épouser Tiiérèse qui, l'aimant, n'a pas besoin de savoir son vrai nom. N'allez pas demander comment on s'arrangera devant l'état civil : ce serait une question indiscrète. La noce se prépare (ballet), lorsqu'arrive un inconnu, mourant de faim, demandant du secours. Frangois !e reconnaît et défaille. Cet inconnu est un forçat échappé du bagne, c'est là qu'il a rencontré François, dont le secret est dès lors connu du public. François lui donne quelque argent et le suppHe de s'éloigner. Mais le forçat ne se contente point de cette aumône, et avant de s'en aller, pour s'exercer la main, il va forcer le secrétaire de Thérèse. François le poursuit dans la chambre où s'est commis le vol, engage avec lui une lutte, dont le bruit attire l'attention. L'inconnu s'échappe, et toutes les apparences accusent le malheureux François, qui, pressé de questions, se refuse toujours à dévoiler son identité. La maréchaussée flaire en lui un évadé qu'elle recherche.... Tranquilli-

(1) Boirte, 1783-1827. Il a écrit aussi des comédies, qui eurent de la vogue, comme le Bourgmestre de Saardam, où l'on voit le czar Pierre le Grand en charpentier.

sez-vous, tout s'arrangera au mieux pur l'arrivée opportune (l'un certain M. Derville. Oui, François a été au bagne, mais innocent, et c'est un héros, car, par dévouement pour son frère, coupable d'un faux, il avait accepté à sa place le châtiment. M. Derville a dans sa poche le jugement qui réhabilite François. L'inconnu, enfin arrêté, a cru perdre François en livrant son nom : il le sauve, au contraire.

Thérèse. — O Dieu ! mon cœur ne m'avait donc pas trompée !... Ainsi rien ne put arrêter ton courage, ni lai)pareil d'un tribunal, ni la honte d'un supplice public.

François. — Je supportai tout avec une force qui prenait sa source dans une satisfaction intérieure ; va, le supplice n'est cruel que pour qui le mérite !

Boirie et Carmouche ne détestaient pas, eux aussi, l6 sublime à peu de frais. Carmouche était cependant d'humeur plus gaie : après avoir sacrifié au genre larmoyant et joôme fantastique, comme avec le Vampire, il fut plus à l'aise dans le vaudeville et dans la fantaisie : il lui arriva même, lui qui en avait fait, de parodier les mélodrames. Sa femme, Jenny Vertpré, comédienne charmante, avait passé, elle aussi, un drame à la comédie.

Il en fut de même pour Melesville. Le futur collaborateur de Scribe et de Bavard avait commencé par le mélodrame, et, c'en est un, qui ne l'est pas à moitié, que celai qui a pour titre les Mexicains (Ambigu, 1819; acteurs : MM. Fresnoy, Villeneuve, Gobert, Stockleit fils, Klein, Mmes Leroy et Eléonore). Thélaïre, jeune Mexicaine, sous le nom de Mendoza, a été recueillie par le noble Alphonse d'Alvila, lieutenant de Cortez ; elle s'est convertie à sa foi, et elle lui a inspiré une si vive passion qu'il va l'épouser. Mais les Mexicains, qui semblaient soumis, se révoltent, env-ahissent le palais de Don Alphonse, enlèvent Thélaïre, et vont la sacrifier. N'est-elle pas coupable d'avoir embrassé le parti des Espagnols ? Vainement, elle se défend en

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Mme DoKVAi., MM. Philippe et Defresnb, dans les Deux Forçats.

(Estampe accompagnant la brochure).

disant qu'elle fut, à Tâge de trois ans, séparée de sa famille par une troupe d'Indiens qui ravageaient le pays. Abandonnée, pouvait-elle demeurer insensible aux bienfaits d'Alphonse ? Le farouche Telusco, chef des Mexicains, va donner le signal au sacrificateur quand ses yeux se portent sur la pierre d'un collier qu'elle porte.

Telusco. — Mexicains, arrêtez !

Altimozin, lils de Telusco. — Mon père, quel trouble s'empare de vos sens ?

Telusco a Thélaïre. — Parlez. Qui vous a confié cette chaîne ?

Thélaïre. — Elle est à moi.

Telusco, ému. — Quoi, vous l'avez toujours portée?

Thélaïre. — Toujours... depuis mon enfance. Vous pleurez?

Tklusco. — A peine je respire. Mendoza n'est point votre nom ?

Thélaïre. — Je l'ignore.

Telusco. — Vos parents.,.

Thélaïre. — Me sont inconnus.

Telusco. — Ciel !

Thélaïre. — Arrachée de leurs bras, à l'âge de trois ans.

Telusco, avec force. — C'est elle !

Altimozin. — Que dites-vous ?

Telusco. — Ma fille !

Thélaïre. — Mon père !

Telusco, vivement. — 0 moment délicieux ! oui, c'est elle, c'est Thélaïre, ma fille bien-aimée... Ce signe précieux m'en donne l'assurance, et j'en crois plus encore le sentiment secret qui parlait en sa faveur.

Thélaïre. — Mon, père !

Altimozin. — Ma sœur !

Telusco, avec tendresse. — Ma fille, viens sur mon sein. Et c'était loi que j'allais immoler !

Thélaïre est bien aise de retrouver une famille. Mais don Alphonse? Et Melesville est cornélien à souhait, à la façon de Pixerécourt. Thélaïre, entre son devoir filial et son amour, éprouve de cruelles luttes. Mais Alphonse a naguère épargné Altimozi^i, dans un combat : ce sera cette heureuse particularité qui permettra le rapprochement de ces irréconciliables ennemis. Et

même, Alphonse, après avoir vaincu. Telusco, acceptera ce beaii-père imprévu et se chargera « du soin de sa vieillasse »,

Mêles ville avait de l'esprit, ailleurs que dans ses mélodrames. Il avait si bien pris la manière de Pixerécourt qu'on dirait une parodie. Mais, non, il était là le plus sérieux du monde.

J'ai nommé Scribe. Peut-on oublier qu'il sacrifia aussi au mélodrame ? Et ce furent les Frères invisibles, conçus tout à fait dans la formule classique, avec brigands, souterrains, incendies et tous les accessoires obligés (Porte-Saint-Martin, 10 juin 1819 ; acteurs : Philippe, Bayle, Lancelin, Defresne, Mmes Félicie et Descuillés). Un élégant cavalier, connu sous le nom de Léonce, va épouser la fille du gouverneur de Raguse. Mais autant dire tout de suite que ce Léonce n'est autre que le chef de bandits Salvator, las du métier et métamorphosé par l'amour en honnête homme de fraîche date. Ses affiliés ne lui reconnaissent pas le droit de se retirer ainsi des affaires et de les abandonner, et ils hii font savoir, d'une façon menaçante, qu'ils lui interdisent ce mariage. S'il passe outre à leur défense, c'est Camille qui sera frappée. Cruelle situation î Elle se complique de ce fait que le gouverneur de Raguse, estimant Léonce l'homme le plus brave qui soit, lui confie la mission de purger la contrée des brigands dont l'audace va croissant. Il n'aurait aucun scrupule à se débarmsser de ses anciens compagnons, mais ceux-ci se défient de lui, à présent, et ils n'ont rien trouvé d^ mieux que d'enlever Camille, comme otage, Camille qui continue à voir en son fiancé l'image même de la loyauté. L'infortuné, sous le nom de Léonce, a toutes les vertus ; sous celui de Salvator, il est réduit à être la dernière des canailles. On a la sensation irrespectueuse, en lisant les Frères invisibles, qu'il y eût eu 1<\ le sujet d'une délicieuse opérette. Mais on ne son-

geait point à l'opérette, en 1819, et la pièce finit de la manière la plus sombre. Captif de ceux qui, jadis, lui obéissaient, Léonce-Salvator, qui porte une voile sur la tête pour que Camille ne puisse deviner quel est le bandit s'étant fait son chevalier, Léonce-Salvator tombe enfin au pouvoir du gouverneur de Raguse. Alors, afin d'éviter la honte d'être reconnu par Camille, il se fait tuer, d'un coup de poignard, par un de ses complices. On ne peut guère pressentir là le Scribe adroit et ingénieux, tout au moins, de ses vaudevilles et de ses comédies.

Frédéric du Petit-Méré, autre homme de théâtre, qui signait simplement de son prénom, comme c'était Ihabilude pour nombre d'auteurs, a collaboré avec tout le monde, avec Caigniez, avec Ducange, avec Boirie, avec Laqueyrie. Il était alors régisseur de la l*orte-Saint-Martin et jouissait de quelque crédit. Son nom s'associe particulièrement au souvenir de la Bataille de Pnltawa (Ambigu, 1908 ; acteurs : MM. Vigneaux, Joigny, Fresnoy, Didier, Perrin, Defresne, Stockleit, Mlle Leroi (travesti), Raffile, Mme Legrenois). L'histoire de Charles XII y était incontestablement traitée avec désinvolture.

Un officier suédois, Eugène Renschild, s'est épris d'une jeune princesse russe, rencontrée dans un château pris par ses soldats ; passion partagée. Tant et si l)ien, qu'il n'a rien trouvé de mieux, pour ne pas se séparer d'elle, tout en continuant à faire la guerre., que de rhabiller en officier moscovite. Sous ce costume, Floreska passe pour un prisonnier ennemi fait par Eugène. Ce point de départ n'est-il pas d'une extrême simplicité? Mais Charles XII, chef vigilant, et à qui rien n'échappe, a appris la présence d'une femme dans son armée; or, ses ordres sont formels, tout soldat, quel que soit son grade, qui aura introduit une femme au camp doit être passé par les armes. Et voici

LE MELODR.ydE

Mme DoRVAL Mme St-Amand

(rôle de Lady Hélène) (rôle de Geneviève)

dans les Chefs Ecossais.

(Collection Martinet)

Eugène condamné à être fusillé, tandis que Floreska reconduite chez les Russes, va inévitablement devenir la proie du farouche Drosenski qui veut l'épouser, et qu'elle hait. Eugène obtient de son roi un sursis de vingt-quatre heures à son exécution afin de pouvoir se

distinguer dans la bataille qui doit avoir lieu à Pultawa. Pendant ces vingt-quatre heures, il va avoir fort à faire, cax. il sera, occupé à sauver Charles XII, trahi par le sort des armes, et à protéger Floreska contre les pièges de Drosenski.

Il y a une scène ua peu extraordinaire, mais que Frédéric et ses collaborateurs devaient estimer « cornélienne », eux aussi. Charles XII et Pierre le Grand luttent de chevalerie. Charles XII, qui monte incognito la faction d'une sentinelle blessée — tel le Petit Caporal de l'estampe populaire — apprend que des assassins vont tuer le czar. C'est son ennemi, mais, ditil noblement :

I^ guerre est la vengeance des rois ; le meurtre est celle des lâches et des brigands...

Il refuse de s'associer à cet assassinat. Les conjurés, pour le punir, vont le frapper. Un homme, habillé en meunier, vient à son secours, et qui est'-ce ? Pierre le Grand lui-même. Les deux souverains se reconnaissent et rivalisent de magnanimité. Frédéric avait, évidemment, une grande idée de la courtoisie des monarques entre eux.

Augustin Hapdé, qui avait été militaire, garda le goût des spectacles militaires, et il devait être un des fournisseurs attitrés du Cirque-Olympique avec Cuvelier, mais ne laissa pas de pratiquer aussi le mélodrame. Il l'introduisit même où il ne semblait pas avoir droit de cité, au théâtre Louvois, avec Célestine et Faldoni ou les Amants de Lyon. Par là fut-il un conquérant, car sa littérature pour les théâtres dits de premier ordre, ne différait pas sensiblement de celle qu'il offait aux théâtres secondaires. Faldoni, amant de Célestine, est condamné par la science, et sa fin est prochaine. Célestine ne veut pas lui survivre et vient le rejoindre pour mourir avec lui, apportant les pis-

tolets de son père. Mais Faldoni expire avant que Théroïque Gélestine ait pu se tuer avec lui. Le fond de cette sombre pièce était emprunté à une anecdote évoquée par Voltaire. Elle fut jouée en 1812 par Clozel, Chazel, Armand, Mlle Délia.

Hapdé, petit homme taciturne, avec, dit-on, de brusques saillies d'un esprit un peu dur, avait toutes les audaces. Aux Jeux-Gymniques (nom qu'avait dû prendre la Porte-Saint-Martin après le décret de 1807), n'avait-il pas eu celle de mettre Napoléon en scène, de son vivant et à l'apogée de sa gloire, en 1808 ! C'était dans le Passage du Mont Saint-Bernard. Rien n'était alors plus nouveau et plus hardi que de représenter sur le théâtre, avec son costume, ses gestes, son aspect fidèlement imité par un acteur nomm.é Chevalier, l'homme qui était alors le maître du monde. Comment Hapdé avait-il convaincu les censeurs dramatiques, pour qu'ils le laissassent traduire sur les planches une telle personnalité ? Cette tentative fut accueiUie avec un tel succès que, à ce que l'on raconte, l'empereur eut la curiosité d'aller voir son sosie. Il vint incognito, avec Duroc, qui loua une logo, grillée. Mais, dans cette loge, des ouvriers peintres qui rafraîchissaient la salle avaient oubhé leurs pots et leurs pinceaux ; Napoléon buta contre eux, et se couvrit de peinture. Il aurait dû rire de l'incident, puisqu'il se dissimulait, mais la colère le prit, une colère disproportionnée avec sa cause ; il partit, furieux, et, le lendemain, fit interdire la pantomime, du moins pour quelque temps.

Le vo-udevilîiste A. de Rochefort a dessine un assez amusant croquis de Hapdé, dans ses brusqueries coutumières. Venant de lire aux artistes un de ses mélodrames, le Fanal de Messine, une vieille duègne, ancienne danseuse réformée, lamentablement flétrie et dont l'éducation avait été un peu négligée, demanda

sérieusement au régisseur qui jouerait le rôle du Fanal.

— C'est vous, dit le régisseur, s'amusant a la mystifier.

— Je m'y oppose, fit Hapdé, de son air pince-sansrire, je ne veux pas faire croire au public que des vessies sont des lanternes.

La duègne ne comprit pas, d'ailleurs, et se répandit seulement dans les coulisses en se plaignant de M. Hapdé, qui venait de lui enlever un beau rôle.

Hapdé, qui avait encensé Napoléon, ne fut pas long, après sa chute, à se tourner contre lui. J'ai lu de lui im livre véhément, les Sépulcres de la Grande y\rmée (1814, librairie Eymery, rue Mazarine), écrit d'ailleurs dans le style le plus étonnant qui soit :

La mort suivait partout ces malheureux : non seulement elle tranchait leurs jours avec une infatigable ardeur, mais après le départ de ceux qu'elle épargnait, sa faux en mouvement moissonnait encore. Il semble qu'elle prenait un affreux plaisir à faire naître les cyprès sur leurs traces...

C'était le ton courant; il explique la littérature des mélodrames (1).

Autres seigneurs de moindre importance : Maurice Alboy, collaborateur de Daubigny et de bien d'autres. Une situation, absurde, si l'on veut, mais une situation, dans Vltalienne ou le Bigame. Cette Italienne, en affirmant au colonel de Moldan que sa femme était morte, s'est fait épouser par lui. Le colonel apprend qu'il a été trompé, que sa femme vit encore. Il va être poursuivi comme bigame. La femme légitime, en un héroïsme d'Ambigu, déchire, pour sauver son mari, son acte de mariage.

(1) C'est à peu près dans le même style qu'il fut l'historien officiel de l'assassinat du duc de Berry, dans sa Relation historique, heure par heure, des événements funèbres de la nuit du 13 février 1820.

Saint-Amand et Jules Delong (oh ! Tintrigue de Peblo ou le Jardinier de Valence^ où la belle Elena, recevant un galant capitaine chez elle, et troublée par l'arrivée de son père, cache son amant dans un coffre, mais l'y laisse si longtemps qu'il expire, et qu'elle appelle bravement un passant, lui don-

La Salle de l'Ambigu, avant l'incendie du, 13 juillet 1827.

riant une sérénade, pour qu'il la débarrasse du cadavre !) — Armand Overnay et Théodore Nezel {Cartouche, le Chasseur noir, lequel chasseur noir porte un masque pour dissimuler son •visage hideusement mutilé, la Nuit de iVoces);— Hubert, Camille de Mansfield, le Forçat libéré, la Jambe de bois, le Faux Martin- (I lierre, le Charpentier ou la Mariée de Bercy (où le retrouvait sa fille dans l'inno-

cente victime qu'il poursuivait de sa passion éclievclée, l'ayant, avant Antony, assassinée parce qu'elle lui résistait); — Merville et Mallian, qui donnent un effarant Juif errant où on retrouve Ahasvérus, condamné à l'éternité, à des époques diverses et devenu notamment Cagliostro. Le dernier tableau représente le Jugement dernier, et le pardon du Juif errant, racheté par les vertus de sa fille. Ce Jugement dernier montre les élus, arrivant les uns après les autres.

{La musique est devenue plus grave et plus solennelle ; sur cette musique, on voit paraître plusieurs ombres qui s'avancent lentement vers les portes du ciel ; arrivées au pied de Vescalier, les deux premières ombres s'arrêtent.)

La Prièrk. — Marc-Aurèle et Franklin.

, L'Archange. — La Justice et la Liberté. .

La Prière. — Entrez !

[Parait Napoléon, qui se découvre vivement.)

L'Archange. — Ah ! la gloire !

La Prière. — Entre... entre ! (1)

Et Benjamin Antier, l'auteur, avec Saint-Amand et Paulyanthe, de cette Auberge des Adrets, dont Frederick Lemaître devait faire une manière d'épopée, et qui, dans la version primitive, était le plus traditionnel des mélodrames. La fantaisie de Frederick le recréa, mais ce fiit à la stupéfaction des auteurs, qui avaient tenu à un dénouement essentiellement moral (2). Il suffit de se reporter au texte original; c'est la manière larmoyante habituelle. Marie, une pauvre femme qui a

(1) Ambigu-Comique, 31 juillet 1834. Acteurs (c'est une autre génération de cohiédiens) : Saint-Ernest, Francisque, Constant, Guyon, Montigny, Albert, Francisque jeune, Fossé, Mmes Théodorine. Petit, Desprez, Clorinde, etc.

(2) M. H. Lecomte raconte cette anecdote dans son étude très nourrie sur Frédérick-Lemaître. Benjamin Antier s'était donné une entorse, le jour de la première, et n'avait pu assister à la représentation. Il avait envoyé sa bonne au théâtre pour connaître l'impression du public. « — Ah ! monsieur, dit la servante, revenant au logis, épanouie, quelle excellente pièce ! Je n'ai jamais tant ri de ma vie ! — Quoi, s'écria Benjamin Antier, indigné, vous vous moquez de mon mélodrame : »

reçu l'hospitalité à l'auberge des Adrets, est accusée du meurtre de l'honnête Germeuil, assassinat commis par Robert Macaire, sous le nom de Rémond, et par Bertrand, et cela dans le moment même où elle retrouve son fils perdu, il y a dix-huit ans, dans la personne de Charles, le fils adoptif de l'aubergiste Dumont. Robert Macaire a voulu se sauver en sacrifiant Bertrand ; celui-ci le blesse mortellement d'un coup de pistolet.

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