SCENE XV TOUT LE MONDE ; des [lambeaux (sic
PiKiiRE, paraissant le premier. — Arrêtez, arrêtez, c'est de ce côté que vient le bruit.
Dumont. — Qu'y a-t-il ?
Pierre, montrand Bertrand. — Ce scélérat vient d'assassiner un homme.
Bertrand. — Je suis vengé.
{On relève Rémond.)
Charles, reconnaissant Rémond. — Que vois-je ?
Marie, à part. — Robert !
Pierre. — Nos prisonniers.
Marie. — Du secours !
RÉMOND. — Inutile, Marie, le ciel vous a vengée. {Au lieutenant Roger). Elle est innocente. Celui qui ma frappé est rassassin de Germeuil ; son complice, c'est moi !
Tous. — Ah !
Charles. — Il est donc vrai !...
Rémond, mettant le doigt sur la bouche, semble lui signifier de retenir sa douleur.
Clémentine, avec explosion. — Charles, votre mère est innocente.
Rémond, tirant un papier de son sein. — Lisez laveu de mes crimes, reprenez la moitié de la somme dérobée...
Bertrand, donnant Vautre moitié. — Voilà le reste-, je t'ai payé comptant, cela suffit.
Roger. — Entraînez ce misérable 1
RÉMOND. — Marie, Charles, pardonnez-moi... je meurs 1
11 y a loin de ce dénouement pleurard, où l'innocence est reconnue, aux folles cascades de la version qui s'établit ensuite, où Robert Macaire et Bertrand jettant du tabac dans les yeux des gendarmes, se réfu-
gient dans une loge, puis dans Torchestre des musiciens, puis dans le trou du souffleur... Puis Robert Macaire deviendra une tout autre pièce, refaite à diverses époques par un peu tout le monde, un thème aux inspirations du génie comique du grand acteur de drame. Qui eût dit, aux auteurs du mélodrame inoffensif de 1823, soucieux des lois du genre, et respectueux de l'ordre, qu'il y avait dans V Auberge des Adrets l'embryon d'une furieuse satire, où seraient attaquées, avec une verve frondeuse, toutes les puissances sociales, qu'ils respectaient ? Le Robert Macaire de 1834 ne laisse pas de montrer assez expressivement l'évolution des idées et les libertés conquises en onze ans (1).
(1) Benjamin Antier et Saint-Amand étaient de ce Robert Macaire, ayant marché, eux aussi, avec leur temps. Overnay et Maurice Alboy (l'auteur d'une manière de roman, Manuscrit de Robert Macaire trouvé dans la poche de son ami Bertrand) leur avaient été adjoints par Frederick, qui était, en réalité, l'inventeur des situations, et l'âme de cette équipe d'auteurs travaillant selon ses indications.
Les ennemis du mélodrame. — L' « Anarchie théâtrale ». — Le Mélodrame défendu par le ministre de la Police. — Les parodies. — Les <( Frères féroces » . — Une plaisanterie de Mârtainville.
LE mélodrame ne conquit pas sa popularité sans se faire bien des ennemis. En certaines occasions, les scènes littéraires s'inquiétaient, les auteurs de tragédies et de comédies s'alarmaient devant ces centaines de représentations qu'obtenaient les pièces dij boulevard, ils protestaient au nom du goût et de l'art contre ces longs succès, qu'ils n'avaient jamais connus. Ils ne se doutaient point, dans leur superbe, que la postérité mettrait leurs ouvrages à peu près au même rang, à peu d'exceptions près, que ces pièces, poursuivies de leurs imprécations.
Ils menaient contre le mélodrame une guerre ardente, bien qu'impuissante. Ils l'attaquaient de toutes les manières, de front, ou sournoisement, en lançant contre lui la grosse artillerie de leurs colères ou en lui décochant des traits narquois, en plaisantant ses moyens d'action ou son style — dont le leur ne différait pas toujours très sensiblement. Ils l'accusaient, ce mélodrame contre lequel ils liguaient leurs efforts, de la chute de leurs productions dramatiques ou de leur peu de durée sur l'affiche. Comment, disaient-ils, faire apprécier des idées raisonnables, au milieu de ce déchaînement de folie ? « Je suis convaincu, écrivait Tau-
teur du Plan d'une organisation des Théâtres^ que tel ouvrage pur, élégant, correct, et dont cette pureté, cette élégance, cette correction eussent assuré le succès, tomberait, aujourd'hui, avec ces mêmes qualités, et cela par l'innovation d'im genre qui détruit le goût et tue la raison. »
Ces adversaires du mélodrame laissaient, parfois, percer le fond de leurs ressentiments, et ne lui pardonnaient pas ses recettes, ses im.posantes recettes, dont il se parait avec impertinence, en les faisant sonner.
En 1813, comme en un effort désespéré, ils conjuraient leurs efforts dans une publication intitulée Essai sur VEtat actuel des théâtres de Paris, et ils accumulaient là leurs griefs, non sans perfidie, espérant que quelques-uns de ces arguments frapperaient l'oreille du Pouvoir. C'est pourquoi ils insistaient sur la déplorable mentalité créée selon eux par le mélodrame. C'était là le côté insidieux de l'attaque. Etait-il tolérable qu'on laissât le peuple s'habituer à l'idée qu'il y avait tant de « tyrans », et punis, encore, au dénouement, parmi les princes et les grands de la terre ? Ne tuait-on pas chez lui la conception du respect ? Ils lançaient enfin le mot : n'était-il pas « impolitique » de souffrir qu'on présentât des personnages d'un rang élevé comme des persécuteurs ? N'était-il pas funeste que la foule s'accoutumât à attendre leur châtiment ? Le principe de l'autorité n'était-il pas atteint par des fictions dangereuses mettant en opposition, selon la poétique du genre, un maître avec ceux qui lui devaient être soumis ? Le mélodrame ne devenait-il pas l'école de la désobéissance ?
Tous les mots étaient pesés là pour éveiller les susceptibilités d'une ombrageuse censure.
Puis quels périls pour la morale publique dans ces incessants tableaux de meurtres et de crimes ! Comment admettre qu'un Pixerécourt pût Atre, selon
sa prétention, un soutien de l'ordre providentiel, quand il commençait par remuer tant de passions violentes ? N'était-il pas à craindre qu'un malfaiteur prît, dans ces pièces « barbares », des leçons de scélératesse ?
Quel jargon parlait le mélodrame ! Avec quelles libertés il dénaturait l'histoire ! De quelles erreurs il nourrissatt le public, « en brouillant les époques et les faits » ! Quelles idées fauses il répandait !
Comment, alors qu'il faisait tant de vacarme, entendre encore des œuvres aimables et discrètes ? Que devenait, avec lui, le culte des gloires littéraires ? On courait à un abîme. Cette caricature du commencement du siècle, montrant Melpomène et Thalie mises en fuite par le mélodrame, brandissant un poignard et suivi d'une bande de brigands, n'avait-elle été que trop prophétique ? Et le réquisitoire se dépitait d'être obhgé à cette constatation : <( Jadis ce genre n'était goûté que des bonnes et des enfants : aujourd'hui, la meilleure société déserte les grands théâtres pour s'enfermer à l'Ambigu. » C'était évidemment là ce qui était le plus sensible à ces défenseurs du goût.
De son côté, le classique Dictionnaire r/énéral des Théâtres^ <( rédigé par une société de gens de lettres », faisait une altière déclaration pour expliquer qu'il dédaignait d'analyser les mélodrames, môme ceux qui avaient obtenu le plus de faveur. Il qualifiait ce genre de pièce de monstre informe, (( d'autant plus facile à enfanter qu'on peut emprunter toutes les parties qui le constituent ». Et, lui aussi, il finissait en se lamentant de ce que les théâtres du boulevard regorgeassent de spectateurs, « tandis que, aux Français, on prêchait dans le désert ».
Michel Hennin venait à la rescousse dans sa brochure, De Vanarchie théâtrale et demandait l'interdic. tion de tout mélodrame mettant en scène (( des rois détrônés, des princes dépouillés, des sujets rebelles,
des homicides, des femmes coupables, des filles séduites ». C'était exiger sa fin. Hnenin allait jusqu'à reprocher au mélodrame les larmes « inutiles » qu'il faisait verser.
Le Pouvoir, cependant, de quelques mesures draconniennes qu'il eût usé à l'égard des théâtres, ne semblait point convaincu que le mélodrame eût une action nuisible sur l'esprit public. Il avait été défendu par le ministre de la Police, estimant, en termes solennels, semblant empruntés au répertoire des maîtres du genre, « qu'il alimentait l'effervescence du peuple, et fascinait les yeux de la multitude ». Il faut croire qu'il était tout à fait impossible de parler simplement, non seulement dans le mélodrame, mais à propos du mélodrame.
Une des preuves de sa vitalité, c'était la parodie qui exerçait sur lui sa fantaisie, et la parodie est une manière de consécration. Les mélodrames les plus fameux furent très parodiés. Le genre lui-même fut l'objet de mille plaisanteries, mais elles ne faisaient que constater sa popularité, tels les Frères féroces ou les Dangereux effets de haines de famille infiniment trop prolongées, que Jouslin de Lasalle fit représenter à la Porte-Saint-Martin, et où Potier fut, assure-t-on, impayable, ajoutant beaucoup au texte, selon son habitude. Mais l'auteur ne s'en plaignait pas : <( On ne peut dire plus de bêtises avec plus d'esprit », écrivaitil, en disant sa gratitude à son interprète.
Mais la parodie la plus complète, c'est une folie de Martainville, « en quatre actes sans entr'actes ». Ce qui atteste que ces gamineries ne portaient point tort au mélodrame, c'est qu'elles étaient jouées sur les théâtres mêmes où il régnait, les Frères féroces à la Porte-Saint-Martin, la pièce bouffonne de Martainville à la Gaîté. Et celle-là avait pour acteurs les ac-
teurs qui mettaient habituellement le plus de conviction dans les sentiments excessifs des héros de ces tragédies populaires.
Il y a bien de la vanité à évoquer la parodie de pièces aujourd'hui si oubliées, mais ces frivoles indications doivent s'ajouter au chapitre d'histoire théâtrale qui fait l'objet de ce volume.
Le titre — ou la série de titres — dit l'intention de la satire, qui n'est point fort méchante, d'ailleurs, et dont les auteurs mis sur la sellette ne pouvaient pas ne pas rire les premiers :