‹ Le mélodrameChapitre 8 sur 10 · scène. — Les décorateurs. — Daguerre. — Le · texte numérisé non relu

scène. — Les décorateurs. — Daguerre. — Le

« Belvédère ou la Vallée de l'Etna ». — Le ballet.

— L'agonie du mélodrame.

LE « théâtre représente un lieu sombre et sauvage » : c'est la brève indication de scène des premiers mélodrames. Mais la décoration ne va pas tarder à jouer un rôle considérable, et Ton peut dire que le mélodrame (les peintres ne sont pas responsables du dialogue !) fera faire de grands pas en avant à l'art du décor et de la machinerie (1). Ce sont, pendant le premier quart du xix® siècle, les théâtres dits secondaires qui se montreront les plus ingénieux et les plus inventifs, qui donneront le plus de vie à la toile et au bois, qui chercheront, avec les efforts les plus soutenus, le pittoresque et l'illusion.

A ce point de vue, Pixerécourt est un réformateur et un innovateur. Il a tout de suite réglé minutieuseï:;* it les détails de la mise en scène, il a rompu avec la monotonie, il a trouvé des plantations neuves, et, lui qui ne se soucie pas beaucoup de vraisemblance dans

(1) « L'Ambigu monte toutes ses machines {sic) de manière à attirer la foule qui se porte avec empressement vers ce théâtre : décorations pittoresques et très bien servies, costumes frais et parfaitement adaptés aux circonstances, ballets joliment dessinés et exécutés par des danseurs qui valent presque ceux de l'Opéra, évolutions militaires, combats, rien n'est négligé pour satisfaire les spectateurs. » {Lettres sur les différents théâtres de Paris, 1800.)

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l'action de ses pièces, il a un goût très vil" pour la vérité matérielle ou ce qui donne, au théâtre, l'apparence de la vérité.

Dans l'édition originale des brochures de ses mélodrames, on voit se développer les indications attestant ses exigences, dont il a, dans le croquis jeté sur quelque feuille de papier à sa portée ou sur un coin de manuscrit, étudié la réahsation. Ses précédesseurs se sont contentés de rideaux et de portants. Il va, lui, remuer le théâtre, user largement des fermes, et sa passion pour les praticables, ira presque jusqu'à l'abus.

Dès 1803, le troisième acte des Mines de Pologne et le second acte de Tékéli sont déjà compliqués de construction, avec leurs ponts, et leurs escaliers, le lac,, dans l'un, la rivière dans l'autre, qui ont nécessité la dislocation partielle du plancher de scène. Ailleurs, c'est un essai de plantation oblique ; plus il ira, plus il s'attachera à'trouver des effets originaux et curieux. On peut tout dire sur ce doyen qu'est Pixerécourt, dont le système dramatique s'est évanoui, mais on ne saurait ne pas voir en lui, un maître de la mise en scène, pour son temps. Je l'imagine bataillant avec des gens de théâtre, dont il secoue rudement l'apathie. Combien de fois les chefs machinistes ont-ils dû commencer par lui déclarer que ce qu'il demandait (( n'était pas possible ? » Ce qu'ils déclarent encore aujourd'hui, quittes, lorsqu'ils ont été convaincus, à faire des prodiges d'intelligence et d'adresse. Il éprouva ces résistances, sans doute, dont il triompha, avec son caractère autoritaire, quand il conçut l'effet d'inondation de la Fille de VExilé où l'héroïne est emportée sur une planche, tableau qui parut singulièrement impressionnant, ou les deux étages du vaisseau de Christophe Colomb. Quand il avait trouvé ces effets pour les théâtres de Paris, où il pouvait disposer d'une scène machinée et de toutes ses ressources, il les simplifiait par des arti-

fices, encore intéressants aujourd'hui pour les hommes de métier, en vue des théâtres de province, moi'ns bien outillés. Il avait la coquetterie de ces trouvailles et il les décrivait complaisamment, parfois (1), dans tous les détails techniques de l'exécution.

Le mélodrame va occuper trois générations de décorateurs : Albany, romantique bien avant le romantisme ; Moenck le père, qui a travaillé avant la Révolution, pour la Comédie italienne, et qui a eu la confiance de la iVIontansier ; Alaux, qui, en 1810, .peindra les décors des Ruines de Babylone pour la Gaîté, — les jardins du sérail, le pavillon dans la forêt, les. . ruines: s 'étendant vers le Tigre — et ceux de Charles le Téméraire, avec le changement à vue, où la digue de l'étang est renversée par les* eaux, Alaux, qui, plus' tard, construira des panoramas de son invention,' homme à idées, prêt à tout comprendre. Les Etrennés' dramatiques de 1817 le traitent assez dédaigneusement cependant, et le rangent au dernier paragraphe concernant le théâtre parmi les c fournisseurs » avec Ruggieri, artificier, Le jeune, luthier et Halle, cartonnier. Naguère, le critique Geoffroy expédiait sommairement les éloges à la partie « spectacle » en disant : « Les décorations et les habits sont d'une grande fraîcheur. »

Johannès et Desfontaines sont gens actifs, occupés aux besognes courantes, mais ayant de l'imagination. Matis et Desroches, qui brossent quelques-unes des décorations de l'Opéra — leur escalier du temple d'Isis dans Cléopûtre fait sensation — donnent un cadre pittoresque à quelques mélodrames.

Daguerre, dont ie nom restera illustre, est le grand chercheur, comme décorateur, dans son ateher de la rue de la Tour. Il a été à l'aise dans la décoration des Mexicains de Mélesville, et, pour ce pauvre drame, il

;i) Préface et notes de la Fille de l'Exilé, Gaîté, 1818.

a essayé de ressusciter une civilisation. Une lettre de lui à Charles Maurice atteste sa conscience et son inquiétude, en ayant à représenter le temple de Tlascala, avec son étrange architecture. « Si l'ombre de quelque Mexicain d'antan allait surgir, écrit-il, pour me reprocher de n'avoir pas reproduit avec assez de respect son dieu de la "guerre, Virzt-Zili-Putz-Li... Quel nom ! Je travaille pour satisfaire l'ombre de ce Mexicain. » Sur l'affiche, cependant, il sera confondu avec le maître d'armes qui a réglé les c^bats au sabre :

Musique de MM. Adrien et Renat. Ballet de M. Maxumien. Décors de M. Daguerre. Combats de M. François.

Parmi ces décors de mélodrames, celui du troisième acte du Belvédère ou la Vallée de VElna produit une grande impression. « M. Daguerre est un auxihaire bien dangereux pour un auteur, écrit Duviquet dans le Journal des Débats : il Lire à lui les trois quarts de la couverture. » Il a brossé là un chaud paysage, d'une lumière intense, qui s'obscurcit : par un effet de nuages mouvants, le ciel se couvre et le volcan, au loin, vomit de la fumée et des flammes.

Gué, qui ne se bornera pas à la peinture de décors et qui sera médaillé au Salon de 1842 comme paysagiste, a fait pour Ali-Pacha, pour le Chemin creux, des décors vigoureux. Ciceri travaille aussi pour le mélodrame et il donne, entre autres décorations, celle des Chefs Ecossais. Plus jeune qu'eux, Devoir n'a pas connu l'ancien quinquet et arrive avec le règne du gaz (1822). Avec le quinquet, les jeux de lumière ne pouvaient s'opérer qu'en retournant le mât auquel étaient accrochées les lampes.

L'activité des théâtres où triomphe le mélodrame fait la part large aux décorateurs, dont l'art peut s'élever plus haut que celui des auteurs.

La musique tient étroitement au mélodrame. Le compositeur de la musique de scène est toujours nommé

Marie Dorval d'après la lithographie de A, Lacauchie.

sur les brochures ; sa partition se compose des entrées, des sorties, des pages qui soulignent les situations pathétiques et du ballet, art fait de traditions et d'expérience, car à chaque personnage correspond ui judicieux emploi des ressources de l'orchestre : la flûte plaintive convient à la douleur de l'héroïne persécutée, la contre-basse accompagne le tyran, le comique est précédé d'une mélodie vive et animée.

Quaisain a composé la musique de centaines de mélodrames : il est à supposer qu'il travaillait vite, pour avoir pu fournir une telle besogne ; il était chef d'orchestre de l'Ambigu presque dep-uis qu'il y avait un Ambigu ; il semble qu'il mourut en 1826 de ne plus l'être. C'était une colonne du théâtre. Il avait été quelque ^temps chanteur, en sa jeunesse, et, avant de sui'A^Fe^.de larmoyantes actions dramatiques, il avait fait au%i^ représenter quelques opéras-comiques. On peut l'enlrevoir comme un homme 'tenant à ses privilèges et fort entier dans ses idées, au demeu- . rant homme de théâtre par excellence. Il composa sa \ musique du Tribunal invisible, de Cœlina, de Tékéli, de tous les mélodrames qui se succédèrent : du moins mourra-t-il avant d'avoir vu brûler ce théâtre où il a passé presque toute sa vie (1).

Quaisin, dans les heures de grande presse, s'associe parfois Adrien.

La Porte-Saint-Martin eut d'abord comme chef d'orchestre le violoniste alsacien Blasius, qui vèhait de

(1) Est-on curieux de savoir comment était composé l'orchestre d'un théâtre du mélodrame. Voici l'orchestre de l'Ambigu, en 1817 : Premiers violons : MM. Jules, Tourain, Poulain, Battu ; Deuxièmes violons : Jouet, Langlois, Louis, Dufau ; Altos :. Saint-Marie, Millot ; Basses : Restât père et fils; Contrebasses : Mascot, Poncher ; Flûtes : Duval, Couronneau ; Clarinettes : Turgi, Poulain fils ; Bassons : Dossion, Fougasse • Cors : Gauthier, Frédéric; Timbalier : Millot fils... Parmi ce? instrumentistes, ne semble-t-il pas voir le bon cousin Pons? Quel document précis vaudraient ces pages de Balzac sur l'existence d'un musicien d'orchestre de ce temps?

Feydeau et qui, en 1805, retourna à l'Opéra-Comique. C'était un musicien excellent, qu'on plaindrait d'avoir dû écouter tant de fois Roland de Monglave et autres mélodrames analogues, s'il n'avait lui-même composé, pendant la Révolution, des opéras sur des poèmes aussi étranges. Il donnait, pendant les entr'actes, de la musique classique, qu'il interprétait avec amour (1).

Il fut remplacé par Alexandre Piccini, le neveu de l'audacieux rival du grand Gluck, plus fécond encore que Quaisin, et qui ne songeait point à donner la musique des autres, car il aimait beaucoup la sienne, et il en composait inlassablement, non satisfait d'accompagner d'accents congruents les fortes émotions du mélodrame, de Robinson Crusoé à la Pie voleuse, de la Tête de mort à la Dame du Louvre, et écrivant encore des opéras-comiques et des romances. Il vécut assez longtemps pour voir le public sourire de ce qu'il avait naguère tant aimé, car il s'éteignit, octogénaire, en 1850. Il y a une lettre de lui où il regrette le beau temps, et où il se mêle de critique : «Naguère, on se bornait à trois actes; aujourd'hui, on dédaigne cette coupe, on fait cinq actes, souvent précédés d'un prologue. Tous les sujets ne se prêtent pas à cette grande étendue ; aussi, combien de ces ouvrages modernes dont les premiers actes sont inutiles à. l'action, nuls, ennuyeux. » C'est qu'on ne lui demandait plus la musique de ces pièces. La plupart de ceux qui ont survécu au mélodrame ont gardé ce ton chagrin. Ils avaient encore dans l'oreille le bruit des applaudissements d'autrefois, et ils concevaient mal qu'il ne se fût pas prolongé.

Au cours de sa longue carrière, il avait été accompagnateur à l'Opéra, et, avec une égale satisfaction, accompagnateur à la chapelle de l'Empereur et à celle du Roi.

(1) Un hiver à Paris sous le Consulat, lettres de A. Reichardt.

GérardiQ-Lacour, Paris, Alexandre, Darorideau prodiguèrent les inspirations (( analogues à la situation », pour souligner les perfidies de quantité de traîtres et les plaintes d'une légion de victimes.

Dans les premières années du mélodrame, le compositeur italien Blanchi, encore qu'il eût gardé toutes les traditions du xviir siècle, n'avait pas dédaigné d'écrire la musique de quelques-unes de ces pièces, comme la Forteresse du Danube.

Les maîtres de ballets contribuèrent pour leur part à la fortune du mélodrame. Le ballet était toujours très attendu, tantôt amené par l'action, tantôt s'y rattachant par un artifice un peu laborieux, mais c'était un hors-d'œuvre dont on ne pouvait se passer.* Ces maîtres de ballets sont Richaud, pour la première période, Aumer, dont on dit pompeusement (( que ses ouvrages annoncent du génie pour la composition (1) », Hullin, fondateur d'une dynastie, Blache, Lefebvre, Meximien, Renauzi, Rhénon, Millot, etc.

En 1816, le ballet de l'Ambigu se compose de trois premiers danseurs, de trois premières danseuses et dixhuit danseurs et danseuses, auxquels il faut adjoindre dix-neuf « élèves », dont s'occupent un professeur et un répétiteur ; à la Gaîté il y a six premiers sujets et quatorze danseurs, plus onze 'enfants ; à la Porte- Saint-Martin, trois premiers danseurs, cinq premières danseuses, douze danseurs, quatorze danseuses, treize enfants.

N'est-il pas amusant d'évoquer tout ce personnel du mélodrame, toute cette vie théâtrale d'autrefois, toutes ces rivalités, toutes ces vanités éteintes, tout ce passé de Paris ? Des passions s'agitaient autour de ces vieilles pièces, qui nous font sourire aujourd'hui, et qu'interprétaient des acteurs plus soucieux de popularité que d'argent.

(1) Dictionnaire général des Théâtres, 1810.

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■ Puis la foi manqua à ce public, qui avait jusqu'alors tout accepté, un esprit de scepticisme s'éveilla en lui, ou un autre genre de merveilleux le séduisit. Sans doute, il était temps de remuer d'autres passions et de créer d'autres types, dussent-ils devenir poncifs, à leur tour ; il était temps de jeter d'autres broderies sur les fictions du théâtre et de renouveler une langue vraiment misérable, fût-ce par 'un autre genre d'emphase, par le pittoresque artificiel, par le cliquetis des oppositions romantiques dont va se parer le drame populaire, suivant, à distance, le mouvement qui transforme les scènes littéraires, se réveillant aux fanfares sonnant les grandes batailles...

- Le vieux mélodrame paraît alors un fantôme, au milieu de ce théâtre frénétique. Mais il arrive à ce fantôme d'emprunter au répertoire nouveau un manteau couleur muraille, ou les glorieux haillons qui sont à la mode, et, sous ce travestissement et en changeant, autant qu'il le peut, le son de sa voix, de se risquer encore sur la scène qui lui appartenait naguère. Il arrivera, avec ces précautions, à faire parfois un moment illusion et à n'être pas reconnu tout (':; suite. Mais à quels reniements ne sera-t-il pas contraint, pour jouer son rôle, et, au milieu d'un cortège de jeunes hommes fatals, de parias, de révoltés, de belles et frémissantes coupables? Il devra même jeter quelques défis contre cette Providence, dont il disposait familièrement, et qui, les mains pleines de justes et inflexibles arrêts, accourait docilement au signal convenu, à l'heure fixe, à la dernière scène du dernier acte...

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