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LA FAMILLE D'AUTREFOIS ET CELLE

D'AIJOIBD'DII

20 mars. — Le soleil commence à percer les nuées ; aujourd'hui il jetait clans notre petit jardin des lueurs si réjouissantes que je suis descendu avec Marcelle. Les arbustes commencent déjà à bourgeonner, et les violettes parfument l'air.

Nous nous sommes assis sous les tilleuls, tandis que la petite Renée courait autour des massifs. En

passant devant nous, elle s'arrêtait chaque fois, poussait un de ces éclats de rire sans cause , qui sont le chant des enfants , puis disparaissait de nouveau derrière les touffes de lilas.

Sa vue m'a fait penser à tout ce qu'un nouveauné devait traverser d'épreuves avant d'arriver à cette vitalité expansive. J'ai été pris d'une sorte d'effroi, et, montrant l'enfant à Marcelle , je lui ai dit :

— Pourquoi n'est-ce point là notre fille?

— Renée! a-t-elle répété en se récriant; ah ! je veux une fille mieux douée !

Et comme j'essayais de défendre notre petite voisine, elle s'est mise à détailler tout ce qui lui manquait.

D'abord ses yeux sont d'un bleu pâle qui donne une singulière âpreté au regard; la bouche manque de finesse ; le teint est trop vif et les cheveux ont une couleur douteuse !

Pais, pour le caractère, Renée est capricieuse, nonchalante, sans élans de tendresse!

Jusqu'alors je n'avais rien remarqué de tout cela; mais, à la réflexion, j'ai dû en tomber d'accord.

Marcelle a ensuite passé en revue les enfants que nous connaissons, et n'en a pas été plus satisfaite. Tantôt c'était l'intelligence qui manquait , tantôt la grâce , tantôt le cœur, et à chaque défaut constaté chez l'un deux , elle dotait, en imagination, notre enfant de la qualité contraire !

— Oui, disait-elle avec une confiance passionnée , je veux qu'il soit le plus beau, le plus spirituel , le plus soumis , le plus aimant !

— Et pour en être bien sûre, tu refuses tout aux autres! ai-je ajouté en riant; mais prends bien garde au moins ; car, pendant que tu imites les merveilleuses marraines des vieux contes qui dotaient leur filleul de mille dons précieux , les mères dont tu sacrifies les enfants pourraient bien venir, à leur tour, comme les fées ennemies, jeter par vengeance quelque mauvais sort.

— Ah ! ne dis pas cela! s'est écriée Marcelle qui a posé une main sur mes lèvres.

— Et toi, chère créature, ai-je repris en baisant cette main, ne porte pas si haut ton espérance! ne fais point passer les chimères de ton roman de jeune fille dans ton roman déjeune mère, et n'aie pas maintenant pour fils le" héros des Mille et une

Nuits, que tu avais autrefois pour fiancé! C'est toujours parce que nous avons trop attendu que nous nous trouvons mécontents de ce qu'on nous accorde ; le rêve ôte sa saveur à la réalité ; prépare-toi à accueillir celui que tu attends, tel que Dieu te le donnera ; c'est lui qu'il faut aimer et non tes illusions.

— Tu as raison, tu as raison, s'est-elle écriée en cachant son visage rouge de honte sur mon épaule ; mais tu ne parles que de ma folie, quand tu devrais signaler mon égoïsme et mon orgueil! Pourquoi rabaisser les autres mères dans leurs enfants, sinon pour m'élever avec le mien? D'où vient que, dans le secret de mon cœur, je me réjouis de ce qui leur manque, parce que j'espère l'avoir seule ? Ai-je donc perdu toute affection pour mes amis, et toute bienveillance pour mon prochain ?

— Non, ai-je repris en la rapprochant de moi ; mais, comme tant d'autres, tu as un instant retiré ton cœur de ce qui ne t'appartenait pas et tu n'as vu dans le monde que la place qui soutenait la pierre de ton foyer. Ceci te prouve quels pièges se cachent dans les plus saintes affections, et comment l'amour exclusif de la famille n'est parfois

que l'idolâtrie de nous-même! »

30 mars. — Enfin nos espérances sont accomplies! Il est là, l'enfant si longtemps attendu! Il repose près de sa mère endormie ! — Couple cher et sacré dont la pensée ne me quittera plus désormais, à qui je veux tout sacrifier, et qui, pour me payer de mes sacrifices, n'aura qu'à me montrer son bonheur !

Pourquoi la vue de cette frêle créature semblet-elle augmenter mes forces? D'où vient que la vie a pris pour moi un aspect grave et doux ? J'ai le sentiment plus ferme et plus net de ma responsabilité ; je m'y complais tout bas ; j'y puise une sorte de courage attendri. Jusqu'ici j'ai surtout vécu pour moi ; désormais je vivrai pour un autre ; je n'avais guère fait que recevoir, je vais pouvoir donner!

La petite fille qui dort dans ce berceau me devra tout, et tout aura été, de ma part, un don gratuit. C'est une perpétuelle occasion offerte à mon dévouement; je sens que sa seule présence m'impose de nouvelles vertus, qu'elle m'élève dans l'échelle des êtres. Je vais avoir à préparer une travailleuse de plus pour le labeur du monde ; je suis

dépositaire d'une intelligence qu'il faut éclairer , d'une force qui doit grandir, et,, chaque jour, la voix qui appela Gaïn dans l'Éden se fera entendre en moi pour me demander ce que j'en ai fait.

Mais les yeux de Glaire viennent de s'ouvrir ; elle pousse un léger cri. Marcelle se redresse. Le cri de l'enfant a pénétré jusqu'au fond de son sommeil ; elle le prend dans ses bras et l'approche de son sein !

Oh S qui peut voir sans que son cœur se fonde la jeune mère allaitant son premier né ! Pâle encore de souffrance , elle le regarde et sourit !

A quoi donc souris-tu, pauvre femme pour qui commence la chaîne des fatigues et clés abnégations ? Connais-tu bien la voie douloureuse où tu viens de faire le premier pas, et sais-tu ce que te réserve l'avenir?

D'abord ce sont les craintes toujours renaissantes pour cette fragile existence, les veilles prolongées près du berceau, les angoisses de l'incertitude.

Mais l'enfant a survécu, il grandit ! les inquiétudes ont changé d'objet ; maintenant c'est son cœur

— 1/j3 — que tu surveilles! Que de larmes encore, et combien de cruelles attentes.

Tu as réussi pourtant! Le voilà près d'entrer dans la vie avec la couronne delà jeunesse au front et sa robe encore sans tache. Si c'est une fille, tu vas voir arriver bientôt les mélancolies sans cause ; les rêveries clans la solitude; puis enfin, si Dieu nous protège, une affection partagée. Unie à celui qu'elle aura choisi, ta fille ira chercher une nouvelle famille ; la maison sera vide et le foyer désert.

Si c'est un fils, que d'angoisses et de tremblements! Entends-tu ces cris des passions? Sens-tu passer leurs brûlantes haleines ! C'est en vain que tu trembles, que tu l'avertis ; un charme invincible l'entraîne. Daniel descendra dans la fosse aux lions, et toi, pauvre femme, tu resteras à genoux sur le bord, l'oreille contre terre, guettant chaque soupir ou chaque rugissement.

Que Dieu t'accorde un nouveau miracle! que celui que tu attends reparaisse victorieux ! Ce ne sera plus l'adolescent qui gardait encore sur son front blanc et rose comme un reflet du soleil de l'enfance, et sur ses lèvres la douceur du lait maternel ; le hâle aura bruni ses traits j il aura goûté

- ihh à cette coupe amère dont parle Byron, et qui ne pétille que sur les bords; déjà endurci par la lutte, il sentira s'éveiller en lui tous les instincts virils, et dira adieu au toit où il est né pour aller bâtir ailleurs celui qui doit abriter sa nouvelle famille.

Là une autre femme prendra la première place de son cœur, puis son fils prendra la seconde, puis les fils de ses fils!

Ainsi, tout aboutit au même abandon ! Tu descendras successivement cette échelle d'amour sans te décourager, sans te plaindre. Reine découronnée, tu t'assiéras vieille et lasse au dernier rang, heureuse de vivre tant que tu les verras heureux !

0 incurable dévouement des mères ! saintes protectrices trop souvent méconnues, et qui, comme les martyres chrétiennes, ne sont dignement honorées qu'après leur mort! que n'ai-je pour vous glorifier la lyre dont le son attendrissait le cœur des chênes et faisait pleurer les rochers, douces confidentes des cœurs fermés, patience des violents, consolation de ceux qui pleurent, grâce éternelle des disgraciés !

Je m'étais chargé des affaires de mon père; je veillais au payement de sa retraite et à la rentrée de quelques petites rentes toujours en retard. La succession inattendue d'un parent , mort au fond de la Bourgogne, vint, sinon grossir sensiblement la fortune à administrer, au moins en accroître momentanément les embarras. Il s'agissait d'une douzaine d'arpents de terre partageables entre un grand nombre d'héritiers. Le notaire , préposé à l'exécution testamentaire, me réclama plusieurs pièces indispensables que j'allai demander à mon père.

Marcelle et moi le trouvâmes dans un petit logis qu'il occupait à l'extrémité du faubourg , près des grandes pépinières. De sa fenêtre, il voyait les jardiniers semant sans cesse pour arracher, et arrachant pour resemer. Son œil ne rencontrait qu'une jeune verdure toujours renouvelée, la promesse de forêts dont il ne voyait jamais l'ombrage, et de vergers qui ne devaient fructifier qu'ailleurs.

II m'avait semblé que ces espérances sans réali-

sation le fatigueraient à la longue, et qu'il s'ennuierait de cette éternelle enfance de la nature autour de lui ; mais il n'en fut rien. Suivant, par la pensée, chaque génération d'arbres enlevés aux pépinières, il voyait les uns grandir en ombrage le long des routes pour le piéton poudreux , baigner de flots de feuillées les collines arides, ou serpenter, comme une colonnade verdoyante, aux bords des ruisseaux ; les autres, enrichir de leurs fruits le jardin rustique, s'étendre en espaliers sur le mur du modeste cottage, faire courir leurs pampres chargés de grappes autour des fenêtres de la cabane, répandre enfin partout la fraîcheur ou l'abondance.

— Il me semble, disait-il souvent, que je me trouve près d'une des sources d'où sortent, pour le monde, les flots de la vie ; je les vois sourdre de terre , grandir, se répandre ; chacun de ces arbres qui part est à la fois un messager de Dieu et de la civilisation; il va porter au loin, avec sa fraîcheur, son fruit ou son parfum , un don du ciel embelli par l'intelligence humaine. Puis, en y regardant bien, que de choses dans cette collection empruntée à tous les climats! Combien n'a-t-il pas fallu

— U7 — de courageux efforts et de recherches aventureuses pour la former? Ce petit coin de terre résume une partie de l'histoire du monde. A chaque plante qu'il renferme se rattache le souvenir de quelque expédition lointaine ou de quelque nom glorieux. Pour rapporter cette vigne, nos pères ont traversé les monts et arrosé de leur sang les plaines italiques; Lucullus est allé chercher jusqu'au fond de l'Asie, avec l'aigle romaine, ce cerisier fleuri qui blanchit la terre d'une neige de printemps ; ces roses de magnolias n'orneraient point ces platebandes, si le sublime fou nommé Christophe Colomb ne s'était obstiné à découvrir un monde. Et, sans parler de ces transplantations , que de nouvelles espèces conquises par la culture! Quelles innombrables générations sorties de terre à la voix de l'homme! Chaque jour sa persévérance multiplie ces saints triomphes qui profitent à l'humanité tout entière. Quelles victoires pourraient leur être comparées? Une racine nouvelle qui guérit la famine, une fleur inconnue qui apaise quelque souffrance, ne sont-elles point de plus glorieux trophées que ceux de tous les conquérants? Lequel vous semble avoir rempli sa tâche d'homme ici-bas, de celui

qui a fait le plus de bien ou de celui qui a fait le plus de bruit?

Lorsque nous arrivâmes, mon père était à sa fenêtre, suivant du regard les travaux de la pépinière. Il nous fit remarquer de nouveaux défrichements, sur lesquels germaient les semis, et parla avec une sorte d'envie du sort de ces hommes qui gagnaient le pain du jour sous le ciel, au milieu des senteurs de la sève et des chants d'oiseaux.

— Parbleu! le cousin est bien maladroit de n'avoir pas eu ici ses douze arpents de terre, lui ai-je dit en riant ; vous auriez pu vous faire le Cincinnatus de votre part d'héritage.

— J'entends, a répondu mon père, qui remarqua les papiers que je tenais à la main ; tu viens m'en parler.

Je lui communiquai la lettre du notaire en lui montrant les pièces que j'avais pu réunir et lui indiquant celles qui me manquaient. Il alla cà son secrétaire et y prit une liasse de titres ; nous nous assîmes autour du guéridon pour chercher ceux qu'on réclamait.

Mais l'examen se prolongea ; chaque papier rap-

pelait à mon père quelque souvenir et amenait quelque récit ; enfin je trouvai la dernière pièce cherchée. C'était un extrait de naissance écrit sur un gros papier verdâtre dont l'encre avait, jauni, et qui portait le timbre de la vieille monarchie. Je remarquai que, d'après sa date, il avait dû être livré le lendemain même du jour où l'enfant était né.

— Oui, oui, dit mon père en souriant; c'était une précaution de ma digne mère. Notre commerce occupait tous ses instants; mes frères et mes sœurs étaient déjà nombreux; l'excellente femme n'avait point de temps à perdre avec chacun de nous : aussi, dès le lendemain de sa naissance, l'enfant était livré à une nourrice de campagne ; elle l'emportait à trente lieues de là ayec une layette qui lui servait s'il devait vivre, et un extrait d'âge qui permettait de l'enterrer régulièrement s'il venait à mourir. C'était une précaution de prudence qui permettait de parer à toutes les éventualités. Ma mère n'y manqua pour aucun de ses neuf enfants, et bien lui en prit, car il n'en rentra que cinq au logis; les autres avaient utilisé leurs extraits cCâge.

— Ainsi , dit Marcelle , vous avez tous été renvoyés de la maison paternelle?

— Pour n'y rentrer que vers trois ans : c'était alors l'usage dans la bourgeoisie; on ne rappelait l'enfant que lorsqu'il pouvait suffire lui-même à ses premiers besoins, et ne point trop embarrasser la famille. Dans ce temps-là on n'avait pas encore le fanatisme

Des charmants embarras de la paternité.

Vous comprenez que chacun de ces retours de nourrice était un événement! On soumettait le nouveau venu à un examen général ; il fallait voir comment il marchait, s'il savait dire bonjour, et jusqu'à quel point il soupçonnait l'existence des fourchettes. Ce premier moment contribuait beaucoup à le classer dans la famille. Une gentillesse pouvait donner bonne idée de son avenir ; une gaucherie le vouer d'avance à quelque rôle inférieur. En tout cas, on le reléguait à la cuisine jusqu'à ce qu'il fût en âge d'aller à l'école. Il ne quittait la compagnie des servantes que pour saluer ses parents, et recevoir, selon l'occasion, une réprimande ou une friandise. Dans les maisons bien

réglées, cela se faisait avec une certaine solennité î l'enfant tirait son chapeau, demandait des nouvelles de Monsieur et de Madame (c'étaient le père et la mère), et attendait debout qu'ils voulussent lui parler.

— Et vous avez été élevé ainsi? demanda Marcelle.

— A peu près, répondit mon père; bien que de petite bourgeoisie, ma mère avait les saines traditions, les affaires et le ménage d'abord, les enfants ensuite ! Des mains de la nourrice , nous passions aux mains de la vieille servante qu'on appelait ma mie, et qui nous distribuait les leçons de morale et les tartines jusqu'à l'âge où s'ouvrait l'école de l'abbé Silard , chargé de nous apprendre à lire, à écrire, à chiffrer et à répondre la messe. En tout cela, ma mère n'intervenait que pour les grandes occasions, c'est-à-dire quand il fallait nous faire tailler un habillement neuf dans Une des vieilles houppelandes de notre défunt grand-père ; punir quelque grave méfait contre les espaliers du voisin , ou nous présenter bien mouchés et en souliers neufs à quelque parent de passage.

— De sorte que vous grandissiez abandonnés comme des orphelins.

— Non pas comme des orphelins, chère fille, mais comme des apprentis de la vie confiés à la rude école de la réalité et obligés d'apprendre de bonne heure à se servir des choses et des hommes.

— C'est-à-dire, repris-je, qu'au lieu d'abriter votre berceau au fond de la demeure et derrière les rideaux, on vous couchait en plein champ sur la première gerbe de rencontre, comme le font les femmes de nos moissonneurs pour leurs nouveaunés. Nul ne s'inquiétait si le soleil était trop ardent; si la piqûre de l'abeille venait interrompre votre sommeil ; ou même si la vipère se dressait jusqu'à vous du milieu des chaumes.

— Sans doute , dit mon père ; notre éducation livrée au hasard avait des dangers ; les plus faibles ou les moins chanceux y succombaient; mais aussi quelles fortifiantes épreuves pour celui qui savait les surmonter! comme nous apprenions vite à reconnaître notre route , à prendre notre place ; quel continuel exercice à l'obéissance! Dans notre ancienne société où les classes étaient réglées par la naissance , les professions par les classes , ce rôle de l'enfant était le seul possible; sa subordination

dans la famille préparait sa subordination dans le monde; on l'assouplissait pour le régiment social où son rang était d'avance marqué , et trop de tendresse eût entraîné trop d'exigence.

— Soit, repris-je; mais aujourd'hui que toutes les barrières sont tombées , que chacun se fait ses destinées , et que le premier regard, du nouveauné peut embrasser le monde entier comme son domaine , à quoi bon cet apprentissage ? Ce qu'il faut enseigner à l'enfant, c'est à se faire respecter en se respectant lui-même ; c'est à remplir dignement son rôle sous cette loi d'égalité qui gouverne les sociétés modernes.

— Et pour cela, ajouta Marcelle, nous devons remplacer l'autorité par le dévouement; de maîtres que nous étions, il faut devenir des défenseurs , des gardiens et des amis ! il faut porter l'âme de l'enfant dans notre âme, comme nous l'avons porté lui-même dans notre sein; la nourrir longuement de notre amour, la laisser se fortifier et grandir! Tant de mauvais souffles viennent du dehors! le moyen qu'elle échappe à la contagion , si notre sollicitude n'est point toujours occupée à fermer les portes qui ouvrent sur le monde ! Quelle

plus douce et plus sainte mission pour ceux qui ont donné le jour à un fils que de le garder à la fois exempt de souffrances et pur de corruption en l'enfermant dans une citadelle inaccessible!

— Prends garde, bonne créature, prends garde, répondit mon père en souriant ; ces citadelles ressemblent trop souvent à celles que les princes des contes de fées bâtissaient pour leurs filles ; le premier aventurier qui passe n'a besoin que d'une chanson pour faire crouler la tour et emmener la belle prisonnière! L'élève trop gardé ne sait plus se garder seul, et l'enfant trop comblé ne remarque plus ce qu'on lui donne. Nos pères abandonnaient une trop grande part de l'éducation aux influences étrangères ; mais nous l'enfermons , à notre tour, dans trop de précautions. A force de faire le vide autour de l'enfant, de ne lui laisser voir le monde qu'à travers des vitres dont nous avons préparé la couleur, nous arrivons à le tromper sur ce qui est, à ramollir pour l'heure de l'action. Accoutumé à ne marcher que sur nos parquets, il s'épouvante ou se laisse tomber dès qu'il faut traverser le ruisseau! Nous ne devrions jamais oublier que l'important n'est pas de lui cacher la boue, mais de

la lui faire distinguer, et de lui apprendre à la traverser sans se salir.

Nous ne pouvions méconnaître la sagesse de ces avertissements, et nous avions bien résolu d'en tenir compte ; mais Claire était trop petite pour qu'il y eût lieu d'y songer. Sans force et sans raison, elle ne pouvait rien que par nous; ses volontés n'étaient encore que des besoins; notre seul devoir était de les deviner et d'y obéir.

Marcelle surtout y mit une sorte de probité passionnée. Profondément saisie du sentiment de sa responsabilité, elle se fit la servante volontaire de cette frêle existence ; elle y subordonna tout. L'en^ fant devint le pivot autour duquel tourna notre vie entière.

Dans la crainte de l'abandonner un instant aux soins d'une autre, sa mère renonçait à ses plus chères habitudes. Plus de lectures, plus de promenades, plus d'intimes entretiens; le cri de Claire se faisait seul écouter au logis, il réglait notre veille et notre sommeil. Esclaves de sa faiblesse, nous avions perdu la possession de nousmêmes. . L'enfant s' en aperçut bien vite et fit de son pou-

voir ce qu'on fait de toute autorité absolue, une tyrannie chaque jour plus impérieuse. Je voulus avertir Marcelle; pour la première fois, je trouvai une résistance. Se défiant de tout ce qui pouvait la distraire de l'œuvre entreprise, elle repoussa mes avertissements, m'accusa tout bas de la tenter, et s'acharna à sa servitude avec l'espèce d'obstination exaltée que les femmes mettent dans le sacrifice.

Je voulus en vain lui faire comprendre que ses obligations de mère ne l'avaient point déliée de tous les autres jougs; que les dévouements euxmêmes avaient leurs proportions et leurs limites ; qu'elle se devait aux autres et à elle-même; rien ne prévalut sur cette tendresse égarée qui ne croyait avoir rempli son devoir qu'à la condition d'une souffrance subie !

Ce fut un premier nuage dans notre ciel, mais léger d'abord, et fréquemment entr'ouvert par de lumineux rayons. Ces jeunes années de l'enfant ont tant de promesses, tant de charmantes surprises ! Aujourd'hui Glaire apprenait à nous connaître, demain à nous sourire. Chaque instant forgeait un anneau qui la rattachait plus près de

notre cœur ; on voyait cette intelligence sortir insensiblement des limbes. L'argile façonnée n'avait point encore de voix, mais déjà le foyer de la pensée s'allumait doucement ; ses reflets commençaient à transluire sur le visage, et à lui donner une expression humaine.

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