‹ Le mémorial de famille (volume 2)Chapitre 11 sur 28 · CE OUL VAUT DONNER AU PÈRE ET CE QU'IL FAIT DONNER A L'ENFANT · texte numérisé non relu

CE OUL VAUT DONNER AU PÈRE ET CE QU'IL FAIT DONNER A L'ENFANT

Un soir que je montais l'escalier rapidement, comme il m'arrivait toujours après une longue absence , je distinguai le rire frais et vibrant de Claire, entrecoupé par la chère voix de Marcelle ; toutes deux m'avaient entendu et accouraient.

Je les pris dans mes bras , et mes baisers descendirent du front de la mère à celui de l'enfant.

— Allons, m'écriai-je gaiement, Dieu nous protège ! la joie est aujourd'hui au logis.

— C'est que tu ne sais pas la grande nouvelle, interrompit Marcelle, dont toutle visage rayonnait.

— Qu'est-ce donc ?

— L'enfant parle.

— Est-ce vrai?

— Écoute !

Et s' adressant à la petite fille , elle la pria de redire les syllabes déjà prononcées. Claire ne répondit d'abord que par ces gazouillements confus et charmants du premier âge; mais, ayant l'air de se raviser tout à coup, elle m'appela clairement et me tendit ses petites mains?

Je la pris dans mes bras tout attendri de joie. Ce premier mot balbutié me semblait comme une seconde naissance. L'enfant sortait de la phalange muette où elle était restée jusqu'alors confondue avec les créatures d'instinct pour entrer dans la phalange parlante réservée aux seuls fils d'Adam. Elle venait de faire reconnaître ses droits à la royauté de la création ! Jusqu'alors nous n'avions eu qu'une image vivante; désormais il y avait dans notre vie une âme de plus!

Ainsi qu'il devait arriver, l'affection de Marcelle pour Claire s'en trouva redoublée , et, par suite , son exclusive sollicitude. Aux soins matériels commencèrent à s'ajouter les préoccupations morales. Il fallut faire la garde autour de l'intelligence éveillée, écarter les fâcheuses influences, l'entourer, comme le berceau de Montaigne, d'harmonieux concerts et de douces visions ! La chaîne allait ainsi s'allourdissant de jour en jour ; chaque progrès de Claire , en créant une obligation nouvelle, y ajoutait un anneau ; je la voyais, à mesure qu'elle grandissait, remplir la maison et m'en chasser.

Marcelle le sentait et ne pouvait manquer d'en souffrir; mais l'instinct de la maternité, joint aux engagements exagérés pris avec elle-même , la faisait lutter contre ses propres entraînements. Il en résultait des débats qui dégénéraient souvent en irritations ou en tristesses.

Un soir d'été, je rentrais la tête allourclie par la fatigue d'une journée laborieuse. L'atmosphère, accablante jusqu'alors, venait enfin de se détendre ; une de ces brises fraîchement humides, que vous envoient les orages lointains, faisait frisson-

ner les feuilles ; les mille parfums de la campagne arrivaient par légères rafales, et le soleil couchant inondait de rayons dorés les façades blanches des faubourgs. J'arrivais le cœur gonflé de la longue oppression de la journée, et sentant des ailes à mes pieds.

Autrefois Marcelle épiait ma venue et accourait à ma rencontre ; mais depuis que Glaire absorbait toutes ses heures, j'avais dû renoncer à cette douce habitude. Je ne sais pourquoi j'y pensai ce jour-là; j'étais pressé de la voir, de l'emmener, de jouir avec elle de la fraîche soirée.

J'entrai vivement et je la demandai; elle était au fond de l'appartement, dans son retrait, abandonné depuis quelque temps à l'enfant. Je la trouvai la tête dans ses deux mains, tandis que Claire se tenait blottie à quelque pas au milieu de jouets épars, l'air boudeur et les joues humides.

Du premier coup-d'œil, je compris qu'il s'agissait d'une de ces révoltes d'enfant chaque jour plus fréquentes.

J'arrivais joyeux et soulagé ; la vue de ces deux visages me refoula ma bonne humeur au dedans; ce fut comme une nuée passant sur les rayons du

soleil que j'avais dans le cœur! Cependant je surmontai cette impression, et, m' approchant de Marcelle, je voulus m'informer, en souriant, delà grande querelle ; mais la mère s'indigna presque de ma légèreté, et commença rénumération de ses plaintes.

C'étaient les mille inquiétudes d'une âme que sa lucidité même égare, et que sa tendresse rend plus sévère. Attentive aux moindres actes de l'enfant dont elle déduisait toutes les conséquences, comme si la logique absolue à laquelle aucun homme n'obéit était le privilège exclusif du premier âge, elle donnait un sens à chaque parole, à chaque mouvement, et supposait une intention là où il n'y avait eu , le plus souvent , qu'un fugitif caprice. Déjà, bien des fois, j'avais voulu la prémunir contre ses habitudes d'inductions, l'engager à laisser le grain germer en lui ménageant l'eau et le soleil sans préjuger l'épi qui en devait sortir; mais tous mes efforts avaient été inutiles ; ils ne furent pas plus heureux cette fois. Il fallut écouter de nouveau ce que j'avais déjà combattu si souvent. Claire était personnelle et volontaire; ses tendresses avaient toujours un intérêt ; sa révolte ou

sa soumission ne venaient que de la fantaisie! Et de là, Dieu sait quelles conséquences habilement tirées , et combien de craintes lointaines ! J'écoutais avec une impatience contenue, car le temps s'écoulait; les rayons du soleil couchant s'éteignaient l'un après l'autre sur les rideaux de la petite fenêtre. Je profitai de la première pause de Marcelle pour tâcher de la calmer, et , comme je vis qu'elle allait répondre , je lui pris les mains en me levant :

— A demain les affaires sérieuses ! lui dis-je gaiement; ce soir je veux te conduire aux pépinières ; mon père nous attend, et si nous tardons le rossignol aura fini de chanter.

— Sortir! répéta Marcelle, et l'enfant?

— Nous l'emmènerons, répondis-je.

— N'est-ce pas bien loin?

— Je le porterai, s'il est nécessaire.

Elle regarda à travers les vitres.

— Mon Dieu! dit-elle, c'est que... je crains la brume du soir, mon ami ; voyez là-bas, les vapeurs commencent déjà à s'élever; Claire pourrait en souffrir.

— Eh bien ! repris-je en m' agitant comme un

homme qui a besoin d'air et de mouvement, nous la laisserons aux soins de Jeanne.

— Laisser Claire ici ! répéta vivement Marcelle ; c'est impossible ; chaque fois qu'elle me quitte, je sens qu'elle subit de fâcheuses influences; maintenant, plus que jamais, je veux la garder près de moi et la surveiller à tous les instants.

— Voyons, repris-je plus vivement, il y a pourtant une mesure pour toute chose ; cette enfant ne peut confisquer deux existences entières à son profit; Dieu nous l'a donnée, je suppose, comme une consolation et non comme une geôlière.

— De grâce ! interrompit Marcelle dont les yeux devinrent humides, pourquoi recommencer ce débat, mon ami? Crois-tu donc que je ne souffre point de te refuser !

— Mais pourquoi ce parti pris des tâches impossibles? m'écriai-je à bout de patience. Ne faudra-t-il pas qu'un jour cette enfant marche ellemême ? Pourquoi vouloir l'y préparer en la portant toujours dans ses bras? Le seul rôle de chaque femme sur la terre est-il donc d'élever une héritière? Est-ce la loi des êtres que devant chaque créature au berceau une créature complète se

tienne, l'épée flamboyante à la main, pour écarter l'esprit du mal? A quoi bon cet éternel gardien placé au dehors, quand Dieu en a mis un au dedans de chaque nouveau-né, la conscience qui s'éveille seule, mais ne se fortifie que par l'exercice!

— Mon Dieu ! je sais que nos opinions diffèrent sur ce point , reprit Marcelle dont la voix tremblait ; mais... si je me trompe , pourquoi ne pas se montrer indulgent?

— Parce que votre erreur, repris-je vivement , est dangereuse pour tous trois ; parce que les petits bras de Claire, jetés autour de nos cous, auraient dû rapprocher nos cœurs, et qu'ils les éloignent l'un de l'autre ; que vous la tenez entre nous comme un mur ; que vous en faites une fatigue , une contrainte, et qu'à ce jeu vous exposez nonseulement nos joies intimes , mais le juste sentiment de nos devoirs! Êtes-vous sûre que l'enfant, dont vous faites toujours un obstacle, ne nous deviendra pas moins chère ? que ses défauts ne lasseront point plus facilement notre patience, et que d'une joie vous ne nous ferez point un fardeau?

— Pour moi, du moins , je pourrais l'assurer,

dit Marcelle , que la sévérité de mon accent avait froissée, et qui passait, peu à peu, de la tristesse à l'amertume.

— C'est-à-dire alors, repris-je, blessé à mon tour, que vous me supposez seul capable d'oublier le devoir?

— Est-ce moi qui ai exprimé des doutes ?

^— Mais c'est vous qui les avez laissés à ma charge. Au reste , cette soif de martyre est ordinaire à votre sexe ; vous avez besoin de sentir la couronne d'épines ; si Dieu la pose trop légèrement sur vos fronts, vous l'enfoncez vous-mêmes à deux mains : toutes, vous avez plus ou moins la folie de la croix !

Marcelle tressaillit , et un flot de sang lui monta au visage. C'était la première fois que, dans nos débats , un mot blessant venait sur mes lèvres. Elle me jeta un regard douloureux ; puis se roidisant :

— Soit, dit-elle froidement; mais alors à quoi bon cette explication? Les sages ne cherchent point à convaincre les fous.

Et prenant Claire par la main , elle passa avec elle dans le salon.

Je fis un mouvement pour la retenir et m'excuser; je ne sais quel mauvais orgueil me retint ; peut-être y eut-il aussi de la rancune. J'étais venu le cœur gonflé d'espérances, et je lui en voulais de les avoir trompées.

Ce fut bien autre chose quand j'entendis les éclats de rire de l'enfant qui répondaient à la voix de Marcelle ; évidemment les jeux de la mère éveillaient cette gaieté. Bientôt le piano retentit : Marcelle jouait de folâtres quadrilles , au grand réjouissement de Glaire, qui s'efforçait de sauter en cadence, et poussait de longs cris de joie. Je ne me dis pas que tout cela était une apparence; qu'on faisait du bruit autour de sa tristesse , et que l'on se montrait gai bien haut, parce qu'on ne voulait pas pleurer tout bas. Je vis un défi où il n'y avait qu'un déguisement, et j'y répondis par une bravade.

Je cherchai dans un des tiroirs du bureau un cigare oublié, dernier vestige de mes erreurs passées, et je me mis à inonder effrontément le petit retrait de tourbillons de fumée! Marcelle continuait à jouer ses plus folles danses, je fredonnais mes airs les plus étourdis, et nous enragions

sournoisement tous deux, autant de regret que de dépit.

La tante Roubert nous surprit dans cette agréable occupation; elle parut à la porte du retrait, au moment où je venais de jeter mon cigare.

— Eh ! eh ! il me semble qu'on est bien gai ici, dit -elle; vous chantez comme une fauvette, mon enfant.

— C'est le seul moyen de ne pas entendre le piano, répliquai-je en lançant vers le salon un regard d'humeur.

— Ah ! le piano vous prend sur les nerfs, pauvre petit ! reprit gaiement la tante en ouvrant la fenêtre pour dissiper l'acre senteur du tabac.

Marcelle, qui accourait à la voix de madame Roubert, entendit ces derniers mots, et se récria : — Mes goûts avaient donc singulièrement changé depuis peu ; il y a quelques jours encore que mes soirées entières se passaient à écouter cette musique dont je paraissais maintenant si gêné.

— Eh bien, quoi! cela t'étonne? demanda la

tante, qui s'était déjà établie sur la bergère et

préparait son tricot; tu ne sais donc pas que ce

qu'on aime le mieux peut fatiguer à la longue? 11 faut mettre de la discrétion en toute chose, ma chère.

Je lançai un regard a Marcelle qui le sentit plutôt qu'elle ne l'aperçut, et rougit légèrement.

— Sans doute, ma tante, dit-elle, quand il s'agit de nos plaisirs, et...

— Et même quand il s'agit de nos devoirs, ajouta péremptoirement madame Roubert.

Je ne pus retenir un applaudissement ; Marcelle se mordit les lèvres.

— Il me semble, reprit-elle, que, sur ce dernier point, la négligence est plus ordinaire que l'excès d'ardeur...

— Mais non pas moins à craindre, reprit ma tante ; j'en ai fait l'expérience, moi qui te parle,

— Vous! m'écriai-je; où donc et comment cela?

— Ah! c'est une vieille histoire, mon enfant, reprit-elle avec un soupir. Vous ne vous en doutez guère maintenant; mais j'ai été jeune aussi! J'avais épousé votre oncle par choix, et je n'étais jamais heureuse que lorsque je pouvais coudre ou tricoter près de lui : aussi, son bureau fermé, il

venait s'asseoir sur la petite chaise de paille où j'appuyais mes pieds. lime racontait ce qu'il avait fait clans la journée; il m'expliquait les difficultés de son administration ; je ne comprenais pas toujours très-bien ; mais il parlait, il était là, rien ne me manquait.

Elle s'interrompit et nous jeta un regard de côté.

— Cela vous fait rire, n'est-ce pas? ajouta-telle avec une sorte d'embarras timide plus jeune qu'elle, et dont je ne l'aurais point soupçonnée.

Je protestai contre une pareille supposition ; Marcelle l'embrassa en la suppliant de continuer. La vieille tante branla la tête.

— Oh! c'est que je n'ignore pas comment va le monde reprit-elle; on ne peut ni comprendre qu'on deviendra vieux, ni oublier qu'on a été jeune ! — mais n'importe. — Je vous disais donc que j'étais accoutumée à la compagnie de votre oncle ; j'en avais fait, comme on dit, mon régal quotidien, et j'espérais que rien ne pourrait me l'enlever. Par malheur, je n'avais pas compté sur le zèle administratif de M. Roubert. Un beau jour, il s'avisa de trouver que le travail abandonné aux

derniers commis serait mieux fait par lui-même ; que le bureau avait besoin de réformes; qu'il y allait de son honneur. Et aussitôt le voilà qui se met à fouiller les cartons, à revoir les écritures, à examiner les dossiers. Il arrivait chaque soir chargé de liasses qu'il compilait jusqu'à minuit. Impossible de savoir s'il avait trop froid ou trop chaud, quel plat il préférait, ni ce qu'il y avait de nouveau dans la gazette! Dès qu'il s'était assis devant ses paperasses, il n'y avait plus personne ; j'étais seule au logis !

Les dimanches, au moins, je voulais l'arracher à son grimoire pour promener aux bords du canal ou le long des blés. Peine inutile! Il y avait toujours des pièces à revoir, des calculs à vérifier. Je m'étais mise d'abord à bouder, puis j'avais pleuré ; enfin je me fâchai tout de bon. Gela ne pouvait continuer ainsi : je sentais qu'à force d'être chacun de son côté, lui à ses écritures, moi à mon aiguille, nous allions nous désaccoutumer l'un de l'autre ; enfin, un jour, enhardie de chagrin, je me dis: — H y a trop longtemps que cela dure, il faut en finir. — Jamais je n'oublierai cette journée! C'était une après-midi de la Pentecôte, vers le mi-

lieu du gentil mois de mai. Le soleil luisait sur les toits, les moineaux chantaient à s'égosiller dans les gouttières, et les cloches sonnaient la fête à pleines volées. Je regardais à travers les vitres ; je voyais tous les voisins en habits neufs qui fermaient leurs portes à double tour, et s'en allaient cueillir des aubépines. En les voyant, je m'étais senti d'abord le cœur gros; mais je pris tout à coup une grande résolution» J'allai droit à votre oncle qui avait rapproché sa petite table de la croisée et commençait à tailler sa plume. Je lui mis la main sur le bras, et je lui dis très-résolument :

— C'est fête aujourd'hui; nous avons travaillé toute la semaine ; il faut se reposer et aller aux champs.

— Impossible , ma bonne amie , me réponditil doucement; j'ai à corriger ce mémoire ; c'est un devoir qui doit passer avant le plaisir.

Mais je m'écriai :

— Il n'y a pas de devoir qui ait droit de prendre à lui seul la vie entière d'un homme, et qui l'exempte de toutes les autres obligations. Vous m'avez promis votre affection et voire corn-

pagine; regrettez-vous maintenant votre promesse ?

— Moi, dit-il, pouvez -vous le croire, Jeanne?

— Prouvez-moi donc le contraire en me rendant les heures qui m'appartiennent.

Il voulut m' opposer encore des scrupules de conscience ; mais je ne le laissai pas achever. Je lui dis que la prétention de faire mieux que tout le monde était moins de la probité que de l'orgueil ; que, pour être juste, il fallait faire la part à chaque chose; et comme il résistait, je saisis brusquement tous les papiers à brassée.

— Que faites-vous? s'écria-t-il.

— Je reprends mon mari à l'administration ! répliquai-je bravement.

Et je fourrai le tout dans mon armoire à linge dont je retirai la clef.

— Et que dit M. Roubert? demandai-je vivement.

— Il fit un geste de colère, reprit la vieille tante: je le vis successivement rougir et pâlir; mais je lui apportai son chapeau, je pris son bras, et je lui dis : — Allons ! —de si bonne humeur qu'il sourit malgré lui et la paix fut faite.

—Mais depuis...

— Depuis, répéta la vieille tante, il modéra l'excès de son zèle, et il se rappela qu'il n'était pas seulement chef de bureau.

Mon regard et celui de Marcelle se rencontrèrent; mais ce fut un éclair. Elle retourna brusquement la tête, puis se leva pour coucher l'enfant qui se plaignait depuis un instant.

Je me rappelai alors que mon père comptait sur ma visite, que j'avais des lettres d'affaires à lui communiquer; et, m' excusant près de madame Roubert, je pris la route du faubourg.

J'étais dans une disposition d'esprit qui me préparait à tout prendre par le plus triste côté. Le hasard sembla favoriser ma sombre humeur. Je ne rencontrai que clés mendiants ou des gens ivres qui se battaient! Mon père lui-même, si serein d'habitude, était plus accablé ce jour-là. Il avait appris la ruine d'un compagnon d'enfance qui tombait de l'opulence dans la pauvreté, à l'âge où l'âme a pris ses attitudes et ne peut plus en changer.

Il me proposa une promenade comme il en avait l'habitude lorsqu'il sentait le besoin du mouvement pour calmer son esprit. Nous descendîmes

aux pépinières dont nous nous mîmes à parcourir les allées au clair de lune. Les robiniers en fleurs embaumaient l'air ; le ciel était diamanté d'innombrables étoiles, et le bruit de nos pas s'éteignait sur les allées fraîchement tracées dans le défrichement. Nous fîmes le tour des semis, échangeant à peine, de loin en loin, quelques paroles, et n'entendant, dans le silence de la nuit, que le roulement des chariots attardés ou les aboiements de quelques chiens venant des fermes éloignées. Enfin l'horloge du faubourg sonna onze heures. Mon père se rappela qu'on devait m' attendre et il me congédia.

Je repris à petits pas la route du logis. Cette promenade sous le ciel m'avait apaisé -, mon cœur battait plus également ; ma tête était libre, je me sentais revenu à ce besoin de paix et de tendresse qui fait la joie du foyer. Je n'en voulais plus à Marcelle ; je ne l'accusais plus; mais prêt, pour ma part, à la réconciliation, je craignais de l'y trouver moins bien disposée; je doutais de l'accueil qui devait être fait à mon retour, et un puéril amourpropre me déconseillait les avances.

Je montai lentement les escaliers, combattu palmes désirs et par une mauvaise honte. J'ouvris

doucement la porte. La lampe était éteinte ; tout se trouvait plongé dans le silence et l'obscurité.

Un aiguillon douloureux m'entra au cœur.

— Elle ne m'a point entendu, pensai-je ; elle dort sans doute.

J'arrivai doucement jusqu'à sa chambre; une lueur stellaire y répandait une pâle clarté.

En retrouvant l'aspect de cet intérieur si riche en doux souvenirs, et en sentant le parfum de vétiver qu'affectionnait particulièrement Marcelle, leflot d'amertume qui m'était monté au cœur se dissipa. Je m' avançai jusqu'au berceau de Claire dont j'entendais la douce respiration. Un rayon de lune pénétrait sous le rideau et enveloppait sa chevelure brune d'une sorte d'auréole.

En apercevant ce visage blanc et rose sur lequel les jours n'avaient encore laissé aucune trace, je me sentis attendri. — Le bonheur dans l'innocence nous manifeste plus vivement Dieu ! — Je regrettai l'espèce de responsabilité dont j'avais, quelques heures auparavant, chargé cette tête enfantine. Je me reprochai d'en avoir fait un motif de débat entre Marcelle et moi ; il me sembla que mes récriminations m'avaient rendu coupable envers la

chère créature. Pris d'une sorte de remords attendri , je me penchai sur son berceau ; j'effleurai des lèvres ses cheveux bruns. — Au même instant, une main saisit la mienne, et, derrière le rideau blanc, se dressa la douce figure de Marcelle.

— Àh ! tu ne lui en veux donc pas de me prendre à toi ! dit-elle avec un sourire mouillé de larmes.

— Pourvu que tu sois heureuse ! répliquai-je en la regardant.

Elle étendit le bras sur le berceau.

— Oh! non, s'écria-t-elle, il faut que nous le soyons tous ensemble et l'un par l'autre. La tante Roubert m'a éclairée ; j'ai compris, j'ai compris !

A ces mots, sa main monta jusqu'à mon épaule ; sa tête se pencha en même temps que la mienne vers sa fille, et elle nous confondit tous deux dans le même embrassement.

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