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CHAPITRE XIV

LEÇONS PRATIQUES DE LA TANTE ROUBERT. HISTOIRE DE M. LE MARQUIS DE NIH1L ET DE SA SŒUR, M»« K1UILETTE. — LES CONTES DE LA VEILLÉE. - PROMENADE D'HIVER.

Notre nouveau genre de vie avait, comme je l'ai dit, ramené à notre foyer mon père et la tante Roubert. Tous deux avaient repris, dans notre intérieur, le rôle du chœur dans les tragédies antiques : mon père était la voix poétique de la sagesse ; madame Roubert la voix plaisante du bon

sens.

Elle trouva un jour Marcelle qui faisait lire à Claire et à Léon une historiette remplie de détails rustiques qu'elle s'efforçait de commenter pour leur instruction ; la vieille tante laissa aller jusqu'au bout; mais quand le livre fut refermé et le couple d'enfants parti, elle interrompit brusquement son tricot.

— Tu veux donc apprendre tout à tes enfants ? demanda-t-elle.

— Nullement, répliqua Marcelle; mais je ne veux pas que le monde soit pour eux une série d'hiéroglyphes dont ils chercheront en vain le sens. Il faut qu'ils comprennent ce qui se fait dans la société où ils vivent; qu'ils connaissent la part de travail de chacun, afin qu'ils en sentent l'utilité, et qu'ils s'en montrent reconnaissants.

— Très-bien, reprit madame Roubert; mais veux-tu que je te dise... Il me semble que tu t'y prends comme un manchot à ramer des pois.

— En quoi donc ?

— En ce que tu te donnes beaucoup de mouvement pour rien ! Que signifie toute cette histoire où l'on raconte à tes enfants ce que c'est qu'une charrue ; comment on rouit le chanvre, et le moyen

de faire des fromages mous? Gage qu'ils n'y ont pas compris un mot, malgré tes planches de dessins et tes petits bonshommes ?

— Ils saisiront mieux à une seconde lecture.

— C'est inutile; je me charge de leur enseigner tout cela, de manière à en remontrer à l'auteur du livre.

— En leur expliquant?...

— Non, en leur montrant! Tu sais que je n'ai guère lu, moi. De mon temps, la bibliothèque d'une femme de ménage se composait de la Journée du Chrétien, du Parfait Cuisinier, et d'un Recueil de Chansons. Mais on apprenait ce que les imprimés n'enseigneront jamais : à regarder! Maintenant vous renfermez tout en volumes et dans de petites boîtes ; on met le monde sous verre pour les enfants; on leur apprend à jouer au petit ménage avec la création ! Conduisez-les plutôt la voir ! Montrez-leur la charrue dans le sillon , le chanvre à la mare et la laitière à l'étable. Ce sera bien plus simple, vois-tu, et, selon mon idée, plus chrétien • car les livres sont l'ouvrage des hommes, au lieu que les choses sont l'ouvrage du bon Dieu!

Le premier jour de congé, madame Roubert tint sa promesse; elle vint chercher les enfants, et partit avec eux pour la ferme qui lui fournissait son beurre et son lait.

Nous pûmes juger, le soir même, par tout ce que nous racontèrent les enfants, du résultat de cette première excursion dans le monde pratique. Léon avait essayé à labourer sous la direction du fermier ; Glaire commençait à savoir traire, et tous deux avaient vu faire les meules de froment et battre l'avoine.

La tante avait réussi à attirer leur attention sur ce qu'ils avaient aperçu par un conte qu'ils répétèrent plusieurs fois en se reprenant et se complétant l'un l'autre.

C'était l'histoire de M. le marquis de Nihil et de sa sœur, tous deux élevés noblement à ne rien faire, si ce n'est de la tapisserie et des nœuds d'épée.

Or, M. le marquis de Nihil et mademoiselle Nihilette ayant atteint quatorze et quinze ans furent conduits loin de Paris, au château de leur tuteur, car tous deux étaient orphelins. Gomme c'était la première fois qu'ils apercevaient la campagne, ils

furent bien surpris de voir des routes sans pavés, des terres où l'on cultivait autre chose que des tulipes, des moutons qu'on ne conduisait point par des rubans roses, et des arbres qu'on n'avait pas taillés en forme de perruques.

Mais ce fut un bien autre émerveillement quand ils arrivèrent chez leur tuteur, où ils apprirent qu'il fallait semer du blé pour manger des pains mollets, qu'on n'avait point de lait sans herbe et que le vin ne coulait pas des ceps de vigne à la clef, comme il coule du tonneau. Tous deux se promenaient avec stupéfaction au milieu des grandes prairies que n'encadrait aucune balustrade de fer, et le long d'une belle rivière où il n'y avait ni quais ni boutiques.

Ils arrivèrent ainsi un matin, en se communiquant leurs réflexions, jusqu'au bord d'une petite crique dans laquelle flottait une jolie barque verte dont l'avant se courbait en cou de cygne. Le marquis de Nihil, qui se rappelait avoir passé la Seine au-dessus de Saint-Cloud, dans un bateau presque pareil, y entra sans balancer, et mademoiselle Nihilette le suivit, par respect pour son aîné. Mais le canot était mal attaché à la rive, la secousse

délia la corde et voilà qu'il se mit à descendre la rivière avec le courant.

Vous devinez l'étonnement et l'effroi de M. de Nihil et de mademoiselle de Nihilette ! Celle-ci se mit à crier, comme c'était son habitude, toutes les fois que les choses n'allaient pas à sa fantaisie, et le marquis mit la main à la garde de son épée comme devait le faire, lui avait-on dit, tout gentilhomme contrarié; mais, voyant que la barque n'en descendait pas moins au fil de l'eau, il se décida à prendre de préférence un aviron qu'il aperçut sur les bancs.

Par malheur, M. le marquis de Nihil, qui connaissait très-bien le blason et qui dansait le menuet dans la perfection, ne savait point de quel côté prendre une rame : aussi toutes ses tentatives furent inutiles. 11 ne réussit qu'à faire tourner deux ou trois fois le bateau sur lui-même et à le conduire au milieu du courant.

Celui-ci les emporta alors plus rapidement, et comme la rivière s'élargissait, ils perdirent tout à fait l'espoir d'obtenir du secours de l'une des rives.

M. le marquis se borna donc à laisser là sa rame

et à s'asseoir à l'avant de la barque, l'air triste et penaud, tandis que mademoiselle Nihilette continuait de pleurer à l'arrière, pour faire quelque chose.

Ils arrivèrent ainsi à une grande île qui divisait la rivière en deux bras, et, comme la barque s'arrêta dans les saules, ils furent naturellement portés à terre, où tous deux sautèrent, à leur grand contentement.

Après avoir attaché la corde du bateau à un arbre, ils se mirent à parcourir l'île dans l'espoir d'y trouver un bureau de poste où ils pourraient écrire à leur tuteur de les envoyer chercher ; mais ils en firent le tour sans rencontrer autre chose que des troupeaux de vaches et de brebis, des poules qui picoraient dans l'herbe, et une maison où il n'y avait personne.

Tous deux furent persuadés qu'ils venaient d'aborder une île déserte, comme celles qu'avaient autrefois visitées le capitaine Cook, et qu'ils étaient condamnés à y vivre sans autre ressource que leur génie.

Cette perspective épouvanta mademoiselle Nihilette ; mais M. le marquis, jaloux de soutenir l'hon-

neur de son nom, montra plus de courage et s'efforça de la rassurer.

— Ne vous désespérez point trop, mademoiselle ma sœur, dit-il gravement à la jeune pensionnaire; j'ai quelque idée qu'avec de la patience et de l'industrie, nous pourrons pourvoir à notre subsistance. Ces vaches doivent fournir le lait en abondance ; il est probable que les poules de cette île pondent à peu près comme celles des pays civilisés, et j'ai aperçu dans la maison abandonnée un sac de cette farine blanche avec laquelle la gouvernante de notre tuteur prétend qu'on peut faire du pain. Voyons donc à profiter de ces misérables ressources, et ne balançons pas à nous servir nous-mêmes, puisque les valets et les servantes sont restés au château.

Mademoiselle Nihilette tomba d'accord que c'était le seul parti à prendre ; mais quand il fallut en venir à l'exécution, on ne pouvait avoir de lait des vaches sans les traire, et outre qu'aucun d'eux ne savait comment s'y prendre, ces grandes bêtes cornues les épouvantaient. Cependant M. le marquis finit par faire de nécessité courage ; il tira résolument son épée à poignée d'acier, s'avança vers

la vache la plus rapprochée, et la menaça de mort si elle refusait de livrer son lait ; mais la vache tourna tranquillement sur lui son regard doux et et absorbé en continuant à ruminer ; si bien que M. de Nihil fut obligé de remettre son épée au fourreau.

Il ne fut pas plus heureux avec les poules qui s'éparpillèrent en gloussant à son approche.

Quant à mademoiselle Nihilette, qui était entrée dans la maison, elle allait de la porte à la fenêtre sans plus de succès ; elle avait bien retrouvé le sac de farine aperçu par son frère ; mais elle ignorait comment on pouvait en faire du pain ; elle voyait bien un large quartier de lard fumé suspendu à la poutre, mais elle se demandait ce que ce pouvait être. Le foyer était d'ailleurs refroidi, et elle ne connaissait d'autre moyen de rallumer les feux éteints que d'appeler sa mie Catherine.

Pendant ce temps, les heures s'écoulaient et la faim se faisait sentir. M. le marquis commençait à avoir une moue piteuse qui nuisait singulièrement à sa dignité, tandis que mademoiselle Nihilette s'était remise à pleurer et à se moucher, ce qui, dans les circonstances difficiles, était, comme nous

l'avons déjà dit, sa ressource ordinaire. Enfin le grand jour commençait à tomber; tous deux sortirent de la maison, comme le loup sort du bois, et recommencèrent à chercher quelque chose qui pût se manger.

Ils aperçurent bien des noyers et des châtaigniers chargés de fruits ; mais les châtaignes étaient cachées dans leurs enveloppes hérissées, et les noix dans leurs coques vertes ; de sorte qu'ils ne purent les reconnaître; leur récolte se borna à quelques merises tombées que les poules s'occupaient à picoter, et qu'ils leur disputèrent.

Ils achevaient ce repas d'anachorète lorsqu'une exclamation poussée derrière eux leur fit retourner la tête. Plusieurs hommes et plusieurs femmes venaient de débarquer à quelques pas : c'étaient les fermiers de l'île qui arrivaient de couper les foins sur les prairies de la grande terre.

M. le marquis de Nihil leur raconta son aventure, et malgré leur respect, deux ou trois fois ils éclatèrent de rire ; mais ils méritèrent bien vite leur pardon pour cette irrévérence, en reconduisant le frère et la sœur à la ferme, où la maîtresse du logis leur servit un excellent goûter, unique-

ment composé de ce que renfermait l'île, leur prouvant ainsi que, pour profiter des ressources, il ne suffisait pas de les avoir, mais qu'il fallait encore avoir appris à les connaître et à s9 en servir.

Cette historiette, racontée bien plus au long par la grand' tante, avec force âneries de M. de Nihil et de mademoiselle de Nihilette, avait excité les enfants à tout regarder et à tout comprendre. Ils ne voulaient pas se trouver, le cas échéant, dans la position de M. le marquis ni de sa sœur ; ils y mirent leur point d'honneur. Il fallut les initier à tous les détails de la ferme, leur en expliquer les travaux, leur montrer ses richesses.

Cette seule excursion les avait plus instruits que tous les petits traités pratiques dont nous les avions jusqu'alors fatigués. Je remerciai vivement madame Roubert, qui promit de n'en point rester là.

Elle voulait les conduire aux moulins de la vallée, chez les forgerons des faubourgs, à la fabrique de papier d'un de nos parents; partout enfin où s'accomplissait quelqu'une de ces transformations de la matière qui sont en même temps la tâche de l'homme, son encouragement et sa gloire. Elle sentait instinctivement, sans chercher à l'expli-

quer, que la véritable école de l'enfant était là, au milieu de la sainte et grande bataille de l'industrie humaine contre les forces brutes de la nature. Destiné par Dieu à devenir un soldat du travail, il doit s'y aguerrir dès ses jeunes années, s'accoutumer à l'action, prendre le pas de l'humanité en marche, et concourir, pour sa part, à cette conquête jamais achevée de l'héritage d'Adam.

L'impression produite par l'historiette du marquis de Nihil nous avait aussi prouvé comment ces récits, faits de vive voix, pendant la promenade ou à la veillée, pouvaient être d'utiles auxiliaires des lectures du soir. La forme plus familière se prêtait mieux aux leçons indirectes; on pouvait ouvrir une parenthèse aux commentaires, répondre aux demandes, amener la déduction nécessaire. — Puis, comme la disposition de l'auditoire réglait le choix du récit, on rencontrait des esprits déjà préparés; la voix grave ou plaisante se trouvait précisément au diapason voulu. — Le plat était préparé selon la faim, comme le disait madame Roubert.

J'ai reproduit ici, de mémoire, quelques-uns de ces contes; mais, séparés de l'occasion qui les fit

naître, ils peuvent tout au plus servir d'exemples à qui voudrait ressusciter, au profit de l'éducation morale de la famille, ces histoires de la veillée.

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