‹ Le mémorial de famille (volume 2)Chapitre 16 sur 28 · CAUSERIES RU SOIR. — CHOIX DE LECTURES. LES LIVRES D'ENEANT · texte numérisé non relu

CAUSERIES RU SOIR. — CHOIX DE LECTURES. LES LIVRES D'ENEANT

Notre entrevue avec la famille Hubert porta ses fruits. Remis en présence du passé, nous avions mieux senti quel changement s'était fait clans notre vie. Au fond, nos nouvelles habitudes venaient bien moins du choix que des circonstances; nous comprîmes sans peine que la place du travailleur n'était point au milieu de ces inutilités

somptueuses, que le cœur n'y perdait pas moins que la bourse, et qu'il était pressant d'en sortir.

Nous avions cru la réforme difficile ; il suffit de la vouloir assez sérieusement pour l'accomplir. Ce monde que nous nous figurions impossible à quitter s'aperçut à peine de notre absence. Nous reconnûmes alors que nous y avions été plutôt admis que désirés. Par politesse, on avait laissé l'homme d'affaires passer de l'étude au salon ; mais on le laissa repasser, sans y prendre garde, du salon à l'étude. J'avais préparé toutes mes forces pour résister aux objections et aux prières; j'en fus pour mes préparatifs.

Ce désappointement m'humilia assez pour fortifier ma résolution. Quand je vis qu'on me retenait si peu, je mis mon amour-propre à me retirer plus vite. Marcelle, qui partageait tout bas mon dépit, ne manqua pas de m' encourager. La calèche fut vendue, les grands dîners supprimés, le domestique averti de se placer ailleurs, les soirées interrompues. Nous gardâmes seulement la maison où les clients avaient l'habitude de venir.

Tout cela se fit d'abord un peu par sagesse et beaucoup par humeur. Retombés clans le calme de

la vie intérieure, nous éprouvâmes, au premier moment, une sorte de langueur ennuyée : les plaisirs du monde ont ce danger; ils ne peuvent satisfaire et dégoûtent des autres. Accoutumé aux liqueurs enivrantes, on ne trouve plus de saveur à l'eau des sources!

Il fallut quelque temps pour nous réhabituer au foyer domestique. Lui-même devait d'ailleurs se reconstituer. La vie du dehors avait insensiblement altéré les relations de famille; on s'était vu plus rarement, on avait à renouveler connaissance, à reprendre une ancienne place.

La tante Roubert retrouva bientôt sa petite chaise basse où elle se remit à tricoter ; mon père recommença ses promenades de la porte à la fenêtre, écoutant, sans en avoir l'air, tout ce qui se disait, en jetant, de loin en loin, à travers l'entretien, un mot qui était une lumière, un sourire qui semblait uqe récompense! Les enfants furent plus difficiles à ramener.

Un peu négligés pendant la phase mondaine que nous venions de traverser, ils avaient cherché en dehors de nous leurs distractions. Détourné par le monde et les affaires, j'avais entrevu, plutôt

que pénétré, ces deux natures ; le frère et la sœur ne s'étaient guère présentés à moi qu'aux heures du repos, le sourire sur les lèvres; j'avais besoin de les voir plus longuement et de plus près.

Nous avions au fond du jardin un berceau particulièrement consacré à leurs amusements et à ceux des enfants du voisinage admis dans leur familiarité. Un jour que nous étions assis, mon père et moi, sous une tonnelle qui n'en était séparée que par une cloison de verdure, et d'où nous entendions tous leurs ébats , mon père cessa tout à coup de prendre part à notre entretien. Je suivis son regard qui plongeait à travers la charmille dans le berceau voisin où j'aperçus Claire et Léon; tous deux venaient de quitter le groupe d'enfants qui les rappelait.

— Non, non, répondait Léon (évidemment en désaccord avec le reste de la troupe) ; j'aime mieux jouer tout seul.

— Parce qu'on ne veut pas faire ta volonté ? demanda une voix.

— Oui.

Il s'éleva une protestation générale.

— Voyez-vous le nouveau César, reprit celui

qui avait déjà parlé; il faut qu'il soit le maître partout. Obéissez donc, vous autres, au conquérant des Gaules et au vainqueur de Pompée!

Un éclat de rire retentit ; Léon haussa les épaules et se rapprocha de nous en faisant tourner la corde qu'il tenait à sa main.

Claire, qui l'avait suivi par habitude, lui demanda ce qu'il allait faire.

— M' amuser ! répliqua Léon, qui s'approcha des tilleuls.

— Mais comment?

— Tu vas voir.

Tout en parlant, il commençait à attacher sa corde à deux arbres plantés l'un vis-à-vis de l'autre.

— Tu veux faire une balançoire, s'écria Glaire : il ne faut pas, Léon ; on nous le défend.

Son frère continua, comme s'il n'avait pas entendu; elle renouvela son opposition et répéta tous les motifs invoqués par sa mère.

Léon sifflotait un air de contredanse en achevant son escarpolette sur laquelle il s'assit en triomphe, et qu'il commença à faire voltiger parmi les feuillages. Sa sœur recula épouvantée.

— Léon, descendez tout de suite! s'écria-t-elle ; vous allez vous étourdir.

— Pourquoi pas, si j'y trouve mon plaisir, répondit le petit garçon en élargissant de plus en plus la projection de la balançoire.

— Arrêtez ! rép'était Glaire la corde va casser.

— Elle est trop solide pour cela, ma chère.

— Mais si vous tombez.

— Cela me regarde.

— Non, je ne veux pas, reprit la sœur, qui frappa du pied presque en pleurant. Léon, finissez tout de suite; maman vous a dit que c'était trop dangereux.

— Eh bien! après? répliqua Léon en se dressant à force de poignets pour se mettre debout sur l'escarpolette. Quand on s'exposerait à un peu de mal... pour s'amuser...

— Et si maman le savait ! Léon, vous ne pensez pas qu'elle peut venir!

— Si elle vient, elle grondera elle me punira, dit le petit garçon dont les phrases étaient entrecoupées parles oscillations rapides de la balançoire; j'aime mieux ça que d'obéir.,.. Il n'y a

de plaisir que lorsqu'on fait sa volonté... Vois, vois comme je monte haut.

A chaque balancement, il allait, en effet, se perdre dans les feuilles, et l'effroi de Claire augmentait à mesure. Elle passa des avertissements aux prières, et des prières aux larmes-, mais Léon trouvait évidemment à la tourmenter un méchant plaisir. Moitié par bravade, moitié par enivrement, il accélérait toujours davantage les mouvements de l'escarpolette avec mille taquineries mêlées d'exclamations joyeuses.

— Regarde, regarde, criait-il en riant; me voilà

encore plus haut avec les petits oiseaux

Veux-tu des fleurs de tilleul? Tiens, je les abats avec mes pieds. — Et comme témoignage, il faisait pleuvoir sur la chevelure de Claire une neige de pétales parfumées. — Voilà que je touche aux

grandes branches Les feuilles me caressent les

joues Ah! si tu savais quelle odeur douce

et quelle fraîcheur J'aime encore mieux cela

que d'aller achevai au galop

A mesure qu'il parlait, les pleurs de Claire devenaient moins bruyants, ses yeux suivaient les courbes décrites par la balançoire. Insensiblement

à l'épouvante succédaient l'intérêt et la curiosité; l'assurance de Léon finissait par la rassurer. Elle cessa de lui rappeler la défense de sa mère pour l'interroger.

— Tu es bien sûr qu'il n'y a pas de danger? demanda-t-eîle en essuyant ses yeux et se rapprochant.

— Ne vois-tu pas que la corde est trop forte pour casser, répondit son frère qui ralentit les oscillations.

— Et tu dis que c'est bien amusant!

— On se sent voler dans l'air comme les hirondelles.

Elle se rapprocha davantage.

— Mais on peut aller aussi doucement qu'on veut, pas vrai?

— Tiens, regarde, dit Léon qui s'était rassis et n'imprimait plus à la corde qu'un léger mouvement.

Elle l'arrêta d'une main.

— Me promets-tu de ne pas balancer plus fort que je ne demanderai, Léon? dit-elle avec une sorte d'hésitation un peu honteuse.

— Ah ! tu veux bien essayer maintenant, reprit

son frère en riant ; eh bien ! moi, je ne veux plus.

— Je t'en prie.

— Non, non, maman l'a défendu, continua-t-il en imitant avec ironie le ton qu'avait pris sa sœur un peu auparavant, et faisant mine de détacher la corde des tilleuls.

— Rien qu'un moment, Léon, reprit Claire avec insistance.

— Impossible, reprit-il, cela t'étourdirait»

— J'irai bien doucement.

— N'importe, tu pourrais tomber.

— Puisque tu dis que c'est si amusant.

— Oui, mais tu as donc oublié que c'est désobéir.

— Ah! vous êtes insupportable, Léon ! s'écriat-elle avec dépit; toujours vous me refusez, toujours vous me contrariez : c'est méchant à vous, allez, bien méchant.

Ses yeux s'étaient remplis de nouvelles larmes ; Léon éclata de rire et alla la prendre par la main.

— Allons, viens, dit-il ; tout à l'heure elle pleurait parce que j'ai attaché la corde, et maintenant voilà qu'elle repleure parce que je veux la détacher.— Oh ! ces filles, elles nous prêchent l' obéis-

sance jusqu'à ce qu'elles aient envie de désobéir! — Voyons, es-tu assise ? — Oui. — Maintenant le reste va tout seul.

Il imprima à la corde une impulsion qui lui fit décrire un cercle assez large pour que Glaire s'y cramponnât des deux mains avec un cri. Mais le premier moment de surprise passé, elle se rassura; les rires succédèrent aux exclamations d'effroi. Bientôt, exaltée par le chatouillement d'un péril qu'elle se sentait le courage de braver, elle demanda à Léon de précipiter le mouvement de l'escarpolette, et sa hardiesse ne fit que grandir.

Les yeux brillants, le visage enflammé et sa chevelure défaite flottant au vent, elle poussait des cris de joie en répétant toujours : — Plus fort ! plus fort! jusqu'au moment où, effrayé moi-même de son audace, je crus devoir intervenir.

Les deux enfants, surpris dans l'ardeur de la désobéissance, en demeurèrent d'autant plus déconcertés. Je me contentai d'une rapide réprimande, après laquelle je les renvoyai à Marcelle. Mais resté seul avec mon père, je le regardai d'un air soucieux. Il plia les épaules.

— Tu avais besoin de mieux connaître les deux

enfants, dit-il; remercie Dieu qui vient, selon l'expression de l'Évangile, « de t' accorder un signe. » À toi maintenant de le comprendre.

— Hélas ! il est trop clair pour laisser aucun doute, repris-je; le signe, comme vous l'appelez, a été double : il a révélé chez Léon, avec la tyrannie qui impose le joug aux autres, l'audace qui le refuse pour soi-même ; chez Claire, avec la droiture native qui comprend le devoir, la mobilité qui le fait mettre en oubli. Celui-là annonce le despote ou le révolté; celle-ci l'esprit changeant et la volonté impuissante ! Que faire pour approprier à la vie ces deux natures dont l'une reçoit toutes les impulsions, tandis que l'autre veut les donner toutes? Comment atteler au chariot de la nécessité cette chèvre capricieuse qui va où l'attire chaque touffe d'herbes, et ce sanglier qui suit la ligne droite de sa passion à travers les fondrières et les halliers?

— Observe, tu l'apprendras, répondit mon père. Au milieu du bruit et des éblouissements du monde, tu n'avais eu le temps ni d'écouter ni de voir; revenu à ton foyer, tu apprendras à le régler. Ce qui t' arrive aujourd'hui est l'histoire de

la plupart des hommes : à force de n'habiter que les dehors, ils demeurent étrangers à toute chose ; les êtres près desquels ils vivent sont pour eux des livres fermés dont ils ne connaissent que le titre et le format. — Comment n'ignorerait-on pas sa famille quand on s'ignore le plus souvent soi-même.

Je tâchai de me rappeler ces paroles. L'heure de la surveillance sérieuse était venue pour Claire et pour Léon. Le nouvel aspect sous lequel tous deux s'étaient révélés à moi fut comme une première clarté; en regardant jusqu'au fond de ces caractères, je sentis quels devoirs m'étaient imposés, et quelles difficultés m'attendaient.

Marcelle, à qui je communiquai mes remarques, partagea mes appréhensions. Il fut décidé que les deux enfants seraient tenus plus rapprochés de notre âme, dans une communauté plus constante de sentiments, d'occupations et de plaisirs. Le cercle de la famille s'élargit pour les admettre: on leur y réserva non-seulement une place pour s'asseoir, mais une part d'importance et d'entretien.

La veillée se divisa en deux portions , dont la première leur fut presque exclusivement consacrée. Jusqu'au moment où ils venaient nous tendre

leurs fronts pour l'adieu du soir, Marcelle et moi nous nous faisions petits, afin de mieux entendre et d'être mieux entendus ; toute liberté était laissée à la causerie. Devenus leurs interlocuteurs, nous nous efforcions de reprendre, dans cette heure de camaraderie, tout ce que nous avait fait perdre, dans la journée, le rôle obligé de maître : c'était alors que les cœurs s'ouvraient, que l'on se laissait aller à dire tout haut ce que, dans les heures précédentes, on avait pensé tout bas ; les deux enfants se confessaient à leur insu, non-seulement dans leurs aveux, mais dans leurs espérances. L'important était de ne jamais s'armer plus tard contre eux de ces confidences involontaires, de conserver à cette heure libre son caractère de trêve de Dieu entre les deux éternels ennemis, l'élève et l'éducateur.

Nous nous y appliquâmes avec un soin tout particulier. Admis chaque soir, sans défiance, dans l'intimité du frère et de la sœur, nous pûmes pénétrer peu à peu tous les mystères de ces natures encore confuses, voir où se formait le point obscur qui, dans l'avenir, pouvait se grossir en orage, et le prévenir en dissipant la nuée menaçante.

Nous avions pour cela, outre les enseignements indirects de la causerie, ceux plus frappants qui résultaient des lectures du soir.

On a tout dit sur l'importance de ces repas intellectuels faits ensemble au foyer domestique, et destinés à créer, par la communauté des émotions, un même tempérament moral. Mais le choix des aliments demande ici une singulière prudence; de toutes les hygiènes, celle des âmes est à la fois la plus importante et la plus difficile. Pour elle, ne pas aider la nature, c'est la corrompre ; car tout ce qui ne fortifie pas énerve, tout ce qui n'assure pas la santé appelle la maladie. Rien n'est indifférent dans cette culture délicate où la moindre graine malfaisante tombée au coin le plus caché du cœur, lève subitement, grandit et étouffe la moisson !

Par malheur, pour nous aider dans cette tâche, les livres manquaient. Je fouillai en vain ma bibliothèque et celle de mon père ; partout je trouvai l'art séparé de la morale quand il n'en était pas ennemi! Amoureux exclusif de la beauté, je le voyais, comme Phidias, attaché à la forme, sculptant indifféremment le vice ou la vertu en splen-

dides images, toujours à la recherche de ce qui plaît plutôt que de ce qui convient, et moins occupé d'améliorer que de séduire.

Si je réussissais à trouver, de loin en loin, quelques pages sans taches, Claire et Léon ne pouvaient les comprendre qu'avec un commentaire. Il fallait expliquer ce qu'on ne pouvait leur lire, suppléer à leur ignorance, les guider par la main à travers mille allusions ou mille finesses, et transformer ainsi, malgré soi, un divertissement en leçon.

Averti par leur ennui distrait, je renonçais alors aux chefs-d'œuvre dont les perspectives s'enfonçaient trop loin pour leurs regards, et je revenais aux horizons bornés des œuvres enfantines.

Mais alors c'était moi que l'impatience gagnait à mon tour. Engagé avec eux dans ces routes banales où les aspects se répètent sans cesse, dont les rencontres sont d'avance connues, et qui conduisent au bien par le lieu commun et l'ennui, je m'arrêtais, malgré moi, mécontent du livre, et inquiet du plaisir qu'y prenaient les enfants. Tout à l'heure ils étaient fatigués de regarder trop haut, maintenant je m'irritais de les voir regarder si bas.

— 26a — J'interrogeais en vain tous ceux qui auraient pu m'éclairer; nos amis Hubert eux-mêmes ne m'indiquèrent que peu de volumes. « Ne cherchez pas une bibliothèque pour l'enfance ni même pour la jeunesse, m'écrivait Justin; sauf quelques rares et brillantes exceptions, les écrivains d'élite ont dédaigné la gloire de former des hommes. Le monde intellectuel a ses bonnes d'enfants auxquelles les jeunes esprits sont abandonnés. On leur demanderait en vain la perspicacité qui devine les instincts, la finesse qui les dirige, l'élévation qui les ennoblit. Les préjugés sont leurs lumières, les habitudes leurs principes, et elles enseignent la morale, comme le maître à danser enseigne l'élégance ; excusables, du reste, parce que, semblables aux Juifs qui crucifiaient le Christ, la plupart d'elles ne savent ce qu'elles font! Un jour viendra sans doute où de plus clignes conseillers seront donnés aux générations naissantes. On comprendra, je l'espère, que pour le premier allaitement des âmes comme pour celui du corps, aucune nourrice n'est trop robuste, trop saine, ni trop diligente. Alors les grands esprits et les grands cœurs ne dédaigneront pas de se faire les

pères nourriciers de l'avenir, et ils laisseront aussi venir vers eux les petits enfants. »

Lorsqu'à force de recherches, je réussis pourtant à former une petite collection de volumes que j'aurais pu donner à Claire et à Léon, comme des amis sûrs qu'on ne surveille plus, un nouveau scrupule m'arrêta.

Parmi ces livres, les uns renfermaient des enseignements présentés sous une forme directe et positive ; les autres racontaient des aventures d'où la leçon ne ressortait que secondairement. Ceux-ci s'adressaient au sentiment par l'imagination, ceuxlà à la conscience par la raison. L'un et l'autre avaient leurs avantages comme leurs inconvénients. La lecture des premiers était plus difficile, et la fatigue pouvait en annuler l'effet; dans les seconds le charme romanesque de la forme faisait souvent oublier le but ! En laissant aux enfants la liberté du choix, il était évident que chacun d'eux éliminerait les volumes les moins attrayants pour ne prendre que ceux qui flattaient sa fantaisie. Au lieu d'un contre-poids, la lecture deviendrait ainsi une excitation ; elle exagérerait ce qu'elle devait équilibrer.

En s' adressant à des facultés différentes, ces livres se complétaient l'un par l'autre et ne pouvaient être impunément séparés. Le difficile était de les*faire accepter, sinon avec un goût égal, au moins avec une suffisante sympathie. Le seul moyen pour cela était de ménager les lectures, d'en faire non un droit, mais une récompense.

J'eus le bonheur de le comprendre et d'y tenir la main. Grâce à cette sobriété, Marcelle et moi, nous pûmes prolonger les distractions de l'hiver ; nous pûmes davantage. Dans la variété des leçons que renfermait notre collection, il était presque toujours facile d'en trouver une appropriée aux besoins du moment. Chaque faute commise dans la journée recevait ainsi sa réprimande détournée, et le précepte ou l'exemple était d'autant mieux senti qu'il arrivait au moment de trouble qui précède le repentir.

Au reste, les remords du frère et de la sœur différaient comme leurs caractères. Chez Léon, le regret, toujours combattu par l'orgueil, conservait la mauvaise grâce d'une révolte ; il luttait pied à pied, ne convenant de son tort qu'à demi, restait irrité contre l'occasion de sa faute, et en voulait

quelque temps à ceux qu'il avait offensés. Mais au fond, cette mauvaise humeur elle-même constatait le vif sentiment de sa culpabilité ; moins mécontent de lui, il eût été plus content des autres. Si la raideur de son caractère lui ôtait le charme du repentir, elle lui en laissait tous les bénéfices. Il n'avouait point la faute, mais il évitait d'y retomber. Glaire, au contraire, s'accusait avec tant de bonne foi et s'abîmait dans de tels repentirs, que le reproche finissait toujours par des consolations. On eût vainement essayé à garder contre elle sa colère; l'humilité et la sincérité de sa pénitence vous désarmaient ; agenouillée si bas, on ne pouvait songer qu'à la relever. Tout finissait bien vite par un pardon attendri et des promesses suppliantes, mais la même mobilité qui l'avait ramenée l'égarait de nouveau; facile au regret, elle ne l'était pas moins à la récidive ; la faute pleurée devenait bientôt une faute oubliée, et elle y retombait pour la pleurer encore ! Aussi la disgracieuse rudesse de son frère me rassurait-elle plus que sa soumission. Des défauts, qui le faisaient souffrir et lui aliénaient les cœurs, devaient le conduire, tôt ou tard, à un effort victorieux, tandis

que ceux de Claire, qui n'amenaient qu'un rapide orage après lequel elle se sentait plus heureuse et mieux aimée, me semblaient à jamais incurables.

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