LES DEUX GEANTS
(légende orientale)
Dans les temps primitifs, vivaient au fond de la vallée de Cachemire deux géants, l'un appelé Azam-le-Terrible, l'autre Nazel-le-Béni. Aucun homme ne vivait auprès d'eux, si bien que la nature entière leur appartenait.
Or, à cette époque, le monde visible n'était point ce qu'il est devenu plus tard. Le souffle dont Dieu avait animé les choses et les êtres était encore dans toute sa chaleur, et établissait une communication entre toutes les parties de la création. L'homme comprenait l'air, la terre, les animaux, les plantes, et, bien qu'il fût leur maître, participait à leur vie.
Un matin que le soleil s'était levé dans toute sa magnificence, Nazel-le-Béni parut au détour d'un coteau. Il était tel que Dieu l'avait créé, noble et beau dans son innocente nudité, et il marchait en chantant tout haut sa pensée.
« Voici le jour, disait-il, et je redescends dans la vallée pour visiter mon empire, car j'aime tout ce qui vit autour de moi, depuis le grand arbre jusqu'à l'imperceptible fleur qui s'épanouit dans la fente du rocher, depuis le roi des forêts jusqu'à la mouche bourdonnante.
« C'est moi qui relève la liane à demi-abattue et qui lui donne un appui ; c'est moi qui conduis le ruisseau au milieu des arbres altérés, et qui répands sur le roc dépouillé la semence des fleurs qui doivent le revêtir un jour comme une robe de fête.
« C'est moi qui sème sur la lisière des bois la mousse desséchée dont l'oiseau fait son nid; et quand le grand lion de la montagne a fait retentir ses plaintes, c'est moi qui ai retiré l'épine qui endolorissait sa griffe puissante.
« Aussi, toute la nature me connaît et m'aime. Je suis comme l'esprit conservateur de toutes choses. Elle m'obéit, car j'enseigne à chacune de ces créatures ce qui peut lui être utile ; et, pour toutes, ma supériorité est un don. »
Ainsi chanta Nazel-le-Béni ; et il se perdit sous l'ombrage des forêts fleuries. Alors une autre voix s'éleva dans la montagne comme un souffle de tempête, et elle chantait :
« Voici le jour, et je redescends dans la vallée pour visiter mon empire; car tout ce qui vit autour de moi est soumis à ma volonté, et je brise tout ce qui lui fait obstacle, depuis le faible roseau jusqu'à l'arbre puissant.
« Je m'ouvre des routes dans la forêt avec le fer et le feu. Je brise les rochers, et je comble de leurs débris le lit des ruisseaux. Ma flèche atteint l'oiseau jusqu'au haut de l'arbre où il échauffe ses petits sous son aile.
« Le grand lion fauve avait une compagne, je l'ai
étouffée dans mes bras, et sa peau dorée pend à mon épaule.
« Aussi la nature entière me respecte et me craint, car je suis comme l'ouragan qui brise tout devant lui. Elle m'obéit, car je puis anéantir chacune de ses créatures, et, pour toutes, ma supériorité est un joug. »
Ainsi chantait Azam-le-Terrible, tenant d'une main ses flèches meurtrières, tandis que sa hache redoutable se balançait à son flanc. Il suivait la gorge étroite dans laquelle coulait le torrent. Mais tout à coup un figuier immense lui barra le passage.
Il était né dès la première aurore du monde, et ses racines enfoncées aux deux rives formaient sur les eaux une arche immense au milieu de laquelle s'élevait le tronc. Azam le mesura d'un œil courroucé : — Tu ne m'auras pas en vain arrêté, dit-il.
Et, prenant la cognée qui pendait à sa ceinture, il commença à en frapper l'arbre colosse. A chaque atteinte, celui-ci gémissait sourdement ; mais Azam frappait sans pitié, car il n'avait jamais souffert la résistance.
Enfin le figuier tomba et se fendit dans sa chute. Le Terrible saisit chaque côté du tronc entr'ouvert pour le séparer ; alors l'arbre, réunissant toutes ses forces, se referma, et les mains du géant restèrent enchaînées.
Soudain un murmure de révolte sembla s'élever dans la création. Le vent emporta les cris d'Azam-le-Terrible jusqu'à l'antre où dormait le lion. Les rochers répétaient ses cris comme pour exciter et diriger la course du monstre. Arrivé au bord du torrent, il s'arrêta ; mais le torrent apaisa ses bouillonnements et le laissa passer. Azam l'aperçut et fit un dernier effort pour se dégager !... Il était trop tard ; les ongles du roi des déserts venaient de s'enfoncer dans ses épaules. Un grand cri retentit, suivi d'un rugissement horrible ; puis tout se tut.
Le lion fauve était couché sur le cadavre du géant et buvait le sang clans sa poitrine ouverte.
Un long frémissement de triomphe sembla courir dans les arbres, le long des antres de la montagne, sur les eaux, et s'éleva dans l'air comme un soupir de délivrance poussé par la nature entière.
Il fut interrompu par le chant de Nazel-le-Béni qui revenait de la forêt. Soudain il se fit un silence. Le vent se tourna vers lui pour rafraîchir son visage ; le torrent murmura plus doucement, et les arbres secouèrent leurs fleurs sur ses cheveux.
Cependant le jeune homme s'était arrêté à l'entrée de la ravine avec un cri, car il venait d'apercevoir le cadavre du géant. Le lion releva la tête Nazel recula
épouvanté. Mais les yeux du farouche animal s'adoucirent à l'instant ; il lécha le sang qui teignait encore sa gueule ruisselante, et accourut joyeusement comme un chien fidèle se coucher aux pieds de Nazel.
Alors une voix mystérieuse se fit entendre, et elle disait :
« Il n'y a de vraie force que celle qui se fonde sur l'amour. »