LES MALHEURS D'UN HOMME HEUREUX
Combien de fois, en visitant un ami, vous est-il arrivé d'être séduit par la position de sa demeure, l'aménagement du logis, l'apparence gaie ou recueillie du quartier (selon que vous cherchiez la solitude ou le mouvement), les perspectives ouvertes devant la croisée et les joyeux rayons qui glissaient entre les rideaux ? Mais alors, si vous
vantiez son bonheur au locataire d'une pareille retraite, il vous opposait quelque misère du voisinage, frivole en elle-même, mais dont la continuité faisait une sérieuse souffrance : — c'était le marteau d'un voisin éveillé dès l'aurore, les cris d'un enfant maussade, la fumée d''un toit que le vent rabattait contre la fenêtre préférée !
Qui sait si, en écoutant ces douleurs, vous n'avez pas souri en vous-même et si elles ne vous ont pas rappelé le sybarite que le pli d'une seule feuille de rose empêchait de dormir ! Et pourtant n'est-ce point notre histoire commune? Oui de nous ne se plaint de quelqu'une de ces frêles épines égarées dans V étoffe dont ta vie est faite? IN'avons-nous point tous, au physique ou au moral, une fumée, un cri ou un marteau qui trouble nos joies et nous fait perdre patience? Heureux qui peut appeler la raison au secours de ses nerfs ! Heureux qui ne transforme pas ces contrariétés en infortunes, et ne se laisse pas mourir, comme le lion de la fable, sous les blessures d'un moucheron !
M. Maigrin n'était pas, malheureusement, de ceux-là! Retiré depuis quelques années de la magistrature, il vivait avec la veuve d'un de ses neveux dans une antique maison que possédait la famille depuis près d'un siècle. Tout le monde rendait justice à la probité, à l'obligeance et à la générosité de M. Maigrin ; on avait pour lui la déférence affectueuse qu'inspire une sympathie fondée sur l'estime ; il ne rencontrait partout que des visages souriants et des volontés bienveillantes; sa nièce Caroline, esprit vif et cœur toujours en éveil, l'entourait des soins les plus tendres ; mais toutes ces sources de bonheur étaient troublées par une seule infirmité de caractère de M. Maigrin, sa susceptibilité! Dieu l'avait en vain comblé : son esprit inquiet soupçonnait sans cesse les intentions. Il avait beau ne trouver autour de lui que des ho-
rizons sereins, sa propre haleine suffisait pour faire un nuage !
Caroline souffrait de cette fâcheuse disposition d'humeur, non pour elle, mais pour son oncle, qu'elle aimait d'une sincère affection. Après beaucoup de tentatives, elle crut reconnaître que le plus sûr moyen d'abréger ses mécontentements, quand on n'avait pu les prévenir, était de ne point s'y trop arrêter et de conserver des manières franches et amicales, comme si Ton n'avait rien remarqué. Alors la lassitude ou la honte ramenait parfois M. Maigrin. S'il n'oubliait pas son grief, il arrivait à croire qu'il s'était trompé.
Mais il fallait laisser à ce travail intérieur le temps de s'accomplir. Toute explication n'eût fait, au premier instant, qu'envenimer la blessure, c'était un accès dont on devait attendre patiemment la fin.
M. Maigrin n'en avait point eu depuis plusieurs jours, lorsqu'il descendit un matin, au déjeuner, l'air moins épanoui. En venant l'embrasser et lui demander de ses nouvelles, Caroline aperçut le léger nuage qui flottait sur le front de son oncle ; elle prévit une prochaine attaque et redoubla de surveillance pour en éviter l'occasion.
Elle approcha elle-même, de la table, le fauteuil de M. Maigrin, le servit de sa main et affecta une gaieté caressante qui sembla dérider peu à peu l'ancien magistrat.
Tout semblait d'ailleurs favoriser les bonnes intentions de Caroline. Le café se trouva précisément au degré de chaleur souhaité, aucune rôtie n'avait été brûlée, le beurre était d'une fraîcheur qui rappela à M. Maigrin un vers de Delille. Le dernier pli menaçant allait disparaître de son visage, quand on annonça le frère de la jeune veuve.
Henri Bonard était, pour l'humeur, l'opposé même de M. Maigrin : tandis que celui-ci s'accrochait aux fleurs elles-mêmes, Henri traversait les ronces sans y trouver
d'épines. Toujours actif, riant, plein de confiance, il jouissait du plaisir offert, et remettait à plus tard le plaisir refusé. La réussite l'encourageait à continuer, les échecs lui laissaient l'espérance.
Il entra, comme il entrait toujours, le visage épanoui et en chantant.
— Dieu me pardonne ! quand je le vois, dit M. Maigrin, qui aimait sa gaieté communicative, il me semble que c'est la joie qui me rend visite ; vous devriez, cher ami, ne marcher qu'en habit de fête et couronné de fleurs.
— Vous poétisez Roger Bontemps, mon oncle, dit Caroline, qui embrassa son frère en riant.
— Pourquoi pas? reprit gaiement Henri; ne dirait-on pas que parce qu'on garde sa bonne humeur, il faut être un butor, un imbécile? Voyez-vous, ces femmes! elles ne trouvent de poésie que dans la tristesse ! elles se représentent toujours Apollon sonnant le glas et s'essuyant les yeux avec un mouchoir brodé par les neuf muses !
— Pas moi ! pas moi ! interrompit Caroline ; si j'étais païenne, j'élèverais un autel à la Gaieté et je ne placerais aux Champs-Elysées que les morts de joyeuse humeur.
— Eh ! croyez-vous donc avoir besoin pour cela de renier votre baptême ? reprit Henri ; le Christ n'a-t-il pas dit que le royaume de son père serait ouvert aux hommes de bonne volonté? Et quels sont-ils, sinon ceux qui prennent la vie du bon côté ?
Le sourire s'effaça sur les lèvres de AL Maigrin ; il commençait à soupçonner confusément que cet éloge de la bonne humeur pouvait bien être un blâme indirect. Caroline s'en aperçut et détourna brusquement la conversation en demandant à son frère s'il avait vu madame Armand.
C'était une vieille amie de la famille, engagée dans un
procès difficile. M. Maigrin s'était fait son conseiller, et grâce à lui, l'affaire, d'abord compromise, avait pris une meilleure tournure; mais la pauvre femme, ignorante des lois et inquiète sur le résultat, allait de l'un à l'autre, sollicitant des avis contradictoires qui ne faisaient qu'accroître son embarras.
Henri déclara qu'il l'avait vue la veille fort tourmentée : l'ancien magistrat fit un geste d'impatience.
— Les femmes ne savent point attendre, dit-il. J'ai averti madame Armand qu'il n'y avait plus rien à faire, et elle me demande encore une entrevue; elle veut me soumettre de nouveaux titres, bien qu'elle sache qu'on ne peut désormais en admettre.
■ — C'est la faute de votre bonté tant de fois éprouvée, fit observer Caroline en souriant ; elle enhardit à devenir importun.
■ — Mon Dieu! je ne me plains pas, quant à moi, dit M. Maigrin plus doucement ; j'ai répondu à madame Armand que je la verrais aujourd'hui ou demain, et je l'ai priée de in'attendre.
— Ce qui est une précaution prudente, ajouta Caroline, vu qu'elle eût pu s'absenter et que le faubourg neuf est au bout du monde... Je dois moi-même une visite à madame Armand ; si mon oncle veut bien le permettre, je l'y accompagnerai.
— Non pas ce soir, au moins, interrompit Henri.
— Pourquoi cela ?
— Parce que vous allez, je suppose, chez M. Lointier.
— Chez M. Lointier? que faire?
— Mais pour voir son essai de télégraphe électrique.
— Quoi ! reprit vivement M. Maigrin, ce serait aujourd'hui?
— En es-tu bien certain? demanda Caroline qui avait vu le regard de son oncle s'assombrir.
— Si j'en suis certain ! répliqua Henri, je le tiens de M. Lointier lui-même.
— Comment !
— Il vient de l'annoncer devant moi à Cusol, en l'engageant à aller voir l'expérience.
Les lèvres de M. Maigrin se serrèrent.
— Voilà qui est étrange, dit-il.
— N'auriez-vous pas été averti? demanda étourdiment Henri ; parbleu ! je suis alors bien aise de vous en avoir parlé ; il ne faut pas manquer la séance.
— Je n'ai pas l'habitude d'aller où je ne suis point attendu, fit observer le vieux magistrat d'un ton piqué.
— Ce ne peut être qu'un malentendu ou un oubli, objecta Caroline.
— Soit, reprit M. Maigrin en se levant; mais les gens oubliés font sagement de rester chez eux.
— Qui est-ce qui reste chez lui ? interrompit une grosse voix. Ce n'est pas vous, j'espère, car je viens vous chercher.
— Et si vous résistez, nous vous enlevons ! ajouta une seconde voix presque aussi bruyante que la première.
— jN'otre voiture est en bas.
— Il y a deux places.
— Et nous vous menons avec Caroline chez Lointier.
A ces mots, le gros monsieur et la grosse dame qui étaient entrés avec fracas entourèrent l'ancien magistrat, comme s'ils eussent voulu exécuter leur menace et l'emmener de vive force.
M. et Mme Durosoir appartenaient à cette variété d'oisifs toujours à la quête des distractions et qui dépensent à ne rien faire une prodigieuse activité. On les rencontrait partout, empressés, haletants, distribuant au passage et avec bruit des saluts ou des poignées de main. Leurs loisirs les occupaient de manière à ne point laisser
libre un seul de leurs instants ; la vie était pour eux un tourbillon tempétueux dans lequel tout ce qui les approchait était enveloppé.
Ils parlaient tous deux à la fois, pressant Caroline et son oncle de les suivre ; mais ce dernier avait repris son air le plus contraint, et répondit assez sèchement qu'il n'avait point reçu d'invitation de M. Lointier.
— Peut-être a-t-il pensé que ses amis n'en avaient pas besoin, objecta Caroline.
— Pardonnez -moi, pardonnez -moi? interrompit madame Durosoir; il nous a envoyé une lettre... Vous devez l'avoir sur vous, monsieur Durosoir... et nos voisins Giraud ont été également invités par écrit.
— Alors nous sommes les seuls qu'on ait exceptés! fit observer M. Maigrin, de plus en plus piqué.
— Qui sait s'il n'y a pas eu quelque billet égaré, hasarda sa nièce.
— Qu'importe d'ailleurs, ajouta madame Durosoir; avez-vous donc besoin d'invitation chez Lointier, votre plus vieil ami ?
— C'est clair ; venez toujours, acheva le mari qui avait repris son chapeau. J'entends mes chevaux frapper le pavé ; ils s'impatientent... Tout s'expliquera là-bas.
— Pardon, je vous suis reconnaissant, répliqua M. Maigrin, les lèvres pincées; mais, ce soir, c'est impossible.
— Pourquoi donc ?
— Parce que je dois voir madame Armand... Je lui ai assigné un rendez-vous.
— Alors, que Caroline au moins vienne avec nous.
— Excusez-moi, dit la jeune veuve qui jeta un regard vers son oncle; je ne pourrai revenir seule... et... je ne veux pas vous obliger à me ramener.
— Parbleu! que votre frère vous accompagne, reprit M. Durosoir.
— Eh ! c'est cela ! s'écria Henri. M. Lointier n'a pas songé tout à l'heure à m'inviter ; mais, ma foi ! je saisis l'occasion aux cheveux ! Bien fou qui boude contre son plaisir.
— Vous trouvez plus sage de s'exposer à être importun, dit l'ancien magistrat qui crut voir une allusion dans ces derniers mots.
— Allons, vous êtes aussi trop susceptible, interrompit madame Durosoir.
M. Maigrin rougit jusqu'à la racine de sa perruque. On venait de toucher au point délicat et douloureux.
— Moi, susceptible ! s'écria-t-il d'un accent blessé; ah! Madame, j'espérais être mieux connu de vous. Certes, j'ai de grand défauts ; mais je crois que ma vie entière témoigne contre celui que vous me prêtez.
— Alors, pourquoi en vouloir à Lointier de son oubli ?
— Qui vous dit que je lui en sache mauvais gré, Madame?
— Vous lui pardonnez? Dans ce cas, laissez Caroline venir avec Henri.
— M'y suis-je donc opposé ?
— Un peu, en n'appuyant point ma prière.
— Alors je m'y joins, Madame.
— Vous entendez, ma chère, dit madame Durosoir en se tournant vers Caroline ; dépêchez-vous, de grâce !
Et comme la jeune femme essayait quelque résistance :
— Allons, pas d'objection, ajouta-t-elle ; c'est votre oncle qui le veut... Pressez-la donc, monsieur Maigrin, ou je croirai que c'est vous qui la retenez.
— J'espère que Caroline ne me donnera pas ce ridicule, dit le vieux magistrat d'un air mécontent.
— Si vous le désirez... véritablement? demanda la jeune femme qui l'interrogea du regard.
— Et pourquoi ne le désirerais-je pas ? répliqua-t-il
avec dépit. Voulez-vous me faire passer pour un tyran domestique ? Partez, de grâce, et présentez mes respects à M. Lointier ; moi, je vais chez madame Armand.
Caroline, qui craignait qu'un plus long refus n'amenât de la part de Durosoir quelque remarque pénible pour son oncle, se décida à les suivre. Sa toilette fut bientôt achevée ; M. Maigrin avait également pris sa canne et son chapeau. Ils descendirent ensemble et aperçurent l'équipage de M. Durosoir qui attendait devant la porte d'entrée.
A cette vue, Caroline sembla se raviser.
— J'y pense, dit-elle ; madame Armand demeure bien loin, si nous y conduisions mon oncle.
— Volontiers, dit Durosoir ; mais la voiture n'a que quatre places.
— Eh bien ! Henri nous rejoindra à pied.
— Pourquoi pas? dit celui-ci.
— Cette dame est donc sur notre chemin ? demanda madame Durosoir.
Caroline indiqua le faubourg.
— Ah diable! reprit le mari, cela va nous obliger à un détour ! N'importe, en pressant un peu les chevaux, nous arriverons à temps... Montez, montez, mon cher Maigrin.
Mais celui-ci, qui avait d'abord fait un pas vers l'équipage, venait de reculer ; l'observation échappée à Durosoir l'avait froissé. «
— Non, dit-il, je ne veux point vous retarder ; le docteur me recommande d'ailleurs l'exercice... Mille grâces... Bien du plaisir.
Il salua, et, sans vouloir rien écouter, il enfila rapidement une ruelle tortueuse dans laquelle il eut bientôt disparu.
Cependant, au bruit de la voiture qu'il entendit partir, il ralentit le pas et hocha la tête.
— Je leur ai épargné la contrariété d'un détour et l'ennui de ma compagnie, pensa-t-il; mieux vaut fatiguer mes jambes que les chevaux &' autrui,
Il était retombé dans une de ses humeurs les plus noires, et tout lui était devenu sujet de dépit. Il lui sembla que les passants le regardaient d'an œil ironique, que ses connaissances le saluaient plus froidement; qu'on parlait de lui tout bas aux fenêtres en le montrant au doigt. Il voulut échapper à ce complot de malveillance ; et il allongea sa route en évitant les rues les plus fréquentées.
Cependant le ciel s'obscurcissait d'instant en instant ; le vent, qui s'était élevé, commençait à faire tourbillonner la poussière, et quelques gouttes de pluie avertirent M. Maigrin de prendre garde.
Il venait précisément d'atteindre l'extrémité du faubourg. Trop loin de chez lui pour revenir sur ses pas, il n'était pas encore assez près de la maison de madame Armand pour braver l'averse qui se préparait ; il se dirigea vers une petite boutique dont il connaissait la propriétaire, afin d'y chercher momentanément un abri; mais des éclats de rire l'arrêtèrent au moment où il allait atteindre le seuil. Plusieurs jeunes filles entouraient le comptoir; il s'imagina qu'elles le regardaient; que son embarras excitait leur gaieté ! M. Maigrin se sentit rougir, et, rasant brusquement la boutique, il passa outre en pressant le pas. Être mouillé lui semblait moins déplaisant que de demander asile à des gens qui se moquaient de lui.
Il pensa d'ailleurs qu'en faisant diligence, il pourrait échapper à l'orage; mais, plus rapide que lui, l'orage ne tarda pas à éclater avec violence.
La pluie qui tombait à torrents eut bientôt traversé notre humoriste, qui, au lieu de s'en prendre à ses folles
susceptibilités, se mit à maudire les autres en lui-même. Sans l'oubli de M. Lointier, cette visite à madame Armand eût été remise; si les Durosoir ne fussent point venus, il serait encore au logis avec sa nièce ; en lui offrant leur voiture de meilleure grâce, ils ne l'eussent point obligé à refuser, et les rires de quelques impertinentes l'avaient seuls empêché de trouver un abri chez la dernière marchande du faubourg ! Il était donc mouillé par la faute de tout le monde !
Tout en roulant dans son esprit ces réflexions amères, notre homme piétinait dans les ornières transformées en ruisseaux. Enfin pourtant il aperçut le toit de madame Armand, tourna par le petit sentier et alla frapper à la maisonnette.
Rien ne répondit ! Il frappa de nouveau avec l'énergie d'un visiteur mouillé et mécontent : même silence ! Un éclair traversa son esprit. Madame Armand serait-elle absente? Il ne pouvait le croire. La lettre dans laquelle il lui annonçait sa visite avait été écrite la veille, elle l'avait évidemment reçue, et s'était sans doute tenue pour avertie.
Il frappa de nouveau avec une sorte d'emportement.
Enfin une fenêtre s'ouvrit; mais c'était celle d'une maison voisine.
— Monsieur n'a que faire de heurter davantage, dit une vieille femme ; il n'y a personne.
— Quoi! madame Armand?... s'écria Maigrin.
— Est sortie depuis une heure, acheva la voisine. Il ne put retenir une interjection de surprise.
— Une heure ! répéta-t-il ; mais alors elle avait reçu ma lettre... et elle ne m'a pas attendu !
— Fallait qu'elle sortît pour son procès, reprit la vieille femme.
— Comment cela?
— Elle m'a dit qu'elle allait consulter...
— Qui donc?
— M. Lenoir, le fameux avocat.
Maigrin lâcha le marteau de la porte qu'il avait continué de tenir jusque-là.
r — Ah ! madame Armand est chez M. Lenoir, dit-il ; très-bien, très-bien... Alors je n'ai pas besoin de la voir... En vous remerciant, Madame.
Il descendit le perron et rebroussa chemin vers la ville.
Mais ce dernier trait acheva de l'exaspérer.
— Sortie! murmurait-il, tout en se secouant comme un chien qui sort de la rivière... quand je prends la peine de venir la visiter jusque dans son faubourg... Sortie pour consulter M. Lenoir !... Ainsi elle n'a pas confiance dans mes conseils... elle doute de ma capacité... A la bonne heure!... Qu'elle se laisse conduire par un plus habile... mais que Dieu me punisse si je m'occupe désormais de ses affaires !
Tout en maudissant ainsi sa cliente infidèle, le vieux magistrat regagnait à grand'peine sa demeure, à travers la boue et les gouttières qui achevaient de se vider.
Il trouva à la porte du logis sa nièce et Henri qui descendaient de voiture, ravis de ce qu'on leur avait fait voir.
M. Durosoir, penché à la portière, le salua de la main.
— Pendez-vous, Maigrin, lui dit-il en parodiant le mot de Henri IV à Grillon, nous avons vu des merveilles, et vous n'y étiez pas.
— On vous attendait, ajouta Henri.
— M. Lointier avait écrit, acheva Caroline.
Maigrin sourit ironiquement, haussa les épaules, et, après avoir rendu leur salut aux Durosoir, il rentra avec sa nièce.
Celle-ci s'aperçut seulement alors de l'état dans lequel
Forage l'avait mis. Elle le laissa changer et courut allumer du feu au salon.
Lorsque son oncle y parut, elle avança le meilleur fauteuil devant le foyer et essaya un sourire; mais le front de notre humoriste était couvert de plus de nuages qu'un pic des Alpes par une matinée d'automne. Caroline plaça un tabouret sous ses pieds et alla prendre les vêtements mouillés pour qu'ils pussent sécher à l'autre côté du feu. Il y eut un assez long silence ; enfin la jeune veuve se hasarda à demander des nouvelles de madame Armand.
— Allez le demander à M. Lenoir ! répliqua aigrement M. Maigrin.
— Ne l'auriez-vous pas rencontrée? s'écria Caroline.
— Fi donc ! reprit l'ancien juge ; croyez-vous qu'on s'inquiète assez de moi pour rester au logis quand j'ai annoncé ma visite? Madame Armand était sortie.
— Est-ce possible ? ainsi votre course a été inutile ?
— Gela vous étonne ? Ne savez-vous donc pas qu'il y a des gens malencontreux à qui rien ne réussit, qu'on n'écoute point quand ils parlent, dont on se moque quand ils sont absents, qui rendent service sans avoir droit à la reconnaissance, et dont on reçoit les politesses à condition de n'y répondre par aucun égard? Je suis de ceux-là, ma chère, une espèce de paria de notre civilisation, un bouc émissaire, un souffre-douleurs! Et je le mérite, puisque je suis assez sot pour continuer à m'occupe r de gens qui ne s'occupent pas de moi.
— Pardon, mon oncle, interrompit Caroline ; mais si vous faites allusion à votre ami M. Lointier, je dois vous répéter qu'il était désolé de ne point vous voir...
— Je sais I je sais! dit ironiquement Maigrin.
— Qu'il vous avait averti lui-même...
— Voyez-vous ça !
— Et qu'il faut que la lettre ait été égarée...
Le vieux juge frappa du pied.
— Ma chère, s'éeria-t-il, ne répétez point de pareils contes.
— Que dites-vous, mon oncle ? reprit Caroline déconcertée.
— Je dis, continua Maigrin avec colère, que je ne crois pas à l'explication de M. Lointier. C'est une vieille histoire! Quand on a manqué à son devoir envers tin ami, on invoque les quiproquos, les oublis, les hasards ! Vous verrez qu'au premier jour madame Armand prétendra aussi que je ne lui ai point écrit ! Les coupables ont toujours une excuse. Mais je ne m'y laisserai plus prendre ; si les lettres n'arrivent point, c'est qu'elles n'ont pas été écrites.
— En êtes-vous sûr, mon cher oncle? dit la veuve qui tenait la redingote dont Maigrin venait de se débarrasser.
— Sûr, Madame.
— Alors que direz-vous de celle-ci? ajouta-t-elle en présentant un billet qui venait de tomber de la poche de l'habit mouillé.
Maigrin y jeta les yeux.
— La lettre que j'écrivais à madame Armand, s'écria-t-il.
— Et qu'une distraction vous a fait oublier ici ! ajouta Caroline en souriant; ce qui prouve, mon cher oncle, que toutes les lettres écrites ne parviennent pas à leur adresse.
Il prit ce billet avec une exclamation de surprise et comme s'il ne pouvait en croire ses yeux.
— Alors, murmura-t-il, elle n'était point avertie...
— Et, ne recevant point de réponse, elle a pu croire que ses demandes de conseils avaient fini par vous importuner, continua Caroline; ce qui justifie sa visite chez M. Lenoir. Ainsi, vous le voyez, ce n'est point elle qui est coupable...
— C'est moi, n'est-il pas vrai ?
— Coupable d'étourderie, au moins... comme M. Lointier, qui croit avoir envoyé la lettre qui vous était destinée à une autre adresse. Me soyez donc point si prompt à douter de ceux qui vous aiment, et croyez en eux pour qu'ils croient en vous.
M. Maigrin resta un moment sans répondre : l'humeur et la loyauté luttaient chez lui ; enfin celle-ci l'emporta. Il releva la tête, et, tendant la main à sa nièce :
— Merci de la leçon, belle prêcheuse, dit-il en souriant, on tâchera d'en profiter et de ne pas sacrifier son repos et sa joie aux méchantes inspirations de ce que les Anglais appellent les diables bleus ! Au fond, j'ai honte de m'accrocher ainsi aux moindres obstacles et de crier à chaque ronce comme si j'étais blessé à mort. La susceptibilité n'est qu'une exigence de la personnalité ou de l'amour-propre. Si l'on faisait moins de cas de soi-même, on n'exigerait pas tant des autres. Je le sais, je le sens, et je m'efforcerai de vous le prouver. Je ne veux pas que l'on ait à rire plus longtemps des malheurs d'une homme heureux !
En même temps que ces enseignements développaient le sens pratique de Léon et de Claire, je m'efforçais d'éveiller leur sens religieux ; quand leurs yeux s'étaient arrêtés quelque temps sur les œuvres de l'intelligence, je tâchais de les fixer plus haut sur l'œuvre divine.
Nos promenades m'en fournissaient de conti-
nuelles occasions. Je leur montrais la verdure en fleurs, les moissons, les troupeaux, source éternelle de vie qui coule toujours et ne s'épuise jamais ; je leur faisais sentir cette palpitation qui vibre derrière toute chose et annonce une puissance cachée; j'ouvrais leur cœur à une reconnaissance attendrie devant ce merveilleux spectacle dont nous devenons le centre partout.
Mais tous deux ne comprenaient qu'à demi. Encore noyés dans ces limbes de l'enfance où l'intelligence n'est qu'un crépuscule, et où l'être ne se dégage qu'à moitié delà matière, ils ressemblaient à des statues dégrossies dont la tête déjà ébauchée commence à refléter une âme, tandis que le reste du corps demeure enseveli dans le bloc : ce n'était que lentement, à force de soins et de patience, que ce voile grossier pouvait tomber pièce à pièce et faire sortir du rocher deux êtres complets.
Nous étions entrés dans un hiver triste et froid qui avait retenu Claire et Léon, pendant plusieurs semaines, au logis. Voyant un matin que la neige avait cessé de tomber, et que de pâles lueurs entrouvraient par instants le ciel grisâtre, je me décidai à sortir avec eux,
Nous suivîmes des rues humides pour atteindre la campagne qui était blanche et déserte. Les maisons couvertes de neige bosselaient çà et là le vallon, à peine reconnaissables aux légers flocons de fumée qui s'en échappaient. La terre des sentiers où nous marchions était durcie par la gelée ; un vent âpre, qui venait des montagnes, nous coupait le visage, et les ouvertures lumineuses que j'avais remarquées dans le ciel s'étaient déjà refermées; tout y avait pris la teinte rigide de l'acier.
Les deux enfants, souffrant du froid et glissant à chaque pas, me suivaient assez tristement ; leurs regards ne rencontraient de tous côtés que solitude et aridité. De grands arbres étendaient çà et là leurs rameaux dépouillés comme des membres desséchés ; les pointes du roc perçaient seules le suaire blanc dont la terre était enveloppée ; on n'entendait aucun bruit dans le paysage mort et glacé !
Nous arrivâmes ainsi, presque sans parler, jusqu'à des pierrières abandonnées. La pluie les avait transformées en étangs dont la surface gelée formait alors un miroir raboteux et trouble, sur lequel nous aperçûmes le cadavre d'un cheval à demi dépecé par les bêtes fauves ou les oiseaux de
proie. Ses côtes décharnées laissaient passer le jour, la neige avait rempli la cavité clés yeux, et ses dents dénudées semblaient se serrer encore convulsivement.
Claire recula en poussant un cri ; Léon se contenta de s'arrêter; mais ses yeux demeurèrent fixés sur les restes du noble animal avec une pitié mêlée d'horreur.
— Allons-nous-en, dit Claire, qui prit la main de son frère, et voulut l'entraîner loin de la pierrière.
Mais celui-ci résista. Évidemment ce qu'il y avait de hideux dans ce spectacle le troublait et le retenait en même temps ; il éprouvait une curiosité combattue de dégoût. Après m' avoir interrogé sur les causes probables de la mort du cheval, puis sur les motifs qui avaient pu faire transporter son cadavre clans la vieille pierrière, il jeta un dernier regard à cette carcasse à demi dépouillée, et se remit en marche la tête basse.
Quelque triste réflexion le préoccupait visiblement; après un assez long silence, je lui demandai à quoi il pensait.
— Je pense à la mort, dit-il en relevant les yeux; pourquoi Dieu qui nous aime a-t-il fait la
mort? Pourquoi a-t-il fait l'hiver? Vois comme tout est triste autour de nous ! ces arbres noirs et sans feuilles, ce pauvre cheval dont se nourrissent les corbeaux ; je ne puis les voir sans me demander : « A quoi bon? »
— C'est-à-dire que tu veux juger les desseins suprêmes, répliquai-je doucement; c'est une infirmité ordinaire à tous les hommes grands ou petits ; mais ne vois-tu donc pas que partout la cause première t'échappe? Comprends-tu mieux ce qui te plaît que ce qui te déplaît? L'inconnu nous enveloppe ; notre rôle devant Dieu n'est pas déjuger, mais d'accepter. Sais-tu mieux, dis-moi, pourquoi chaque chose vit que pourquoi elle meurt ? Es-tu sûr seulement qu'elle meurt ? Le monde qui te paraît un cimetière de générations entassées poussière sur poussière, n'est en réalité qu'un laboratoire divin où tout se transforme sans cesse et se renouvelle. Les feuilles tombées de ces arbres, la chair arrachée à ce cadavre, ne sont point anéanties ; elles sont mêlées à une nouvelle vie ; celles-là ont formé la sève qui s'amasse dans les plantes ; celles-ci le sang qui circule dans les oiseaux de proie. Rien ne périt dans l'œuvre de Dieu ; mais
tout change de forme, tout va emporté par le fleuve de vie dont nous ne sommes que d'imperceptibles atomes. Tu as vu, pendant les chaudes journées de l'été, l'eau s'élever en vapeur et le lac décroître entre ses berges. Pour le poisson qui habite son lit à demi desséché, l'onde n'existe plus, elle a péri; mais pour toi, qui vois plus loin, elle s'est seulement condensée en nuages que le vent emporte, qui iront répandre loin de là ces ondées de pluie dont la terre sera fécondée, puis retourneront aux ruisseaux souterrains qui entretiennent le lac lui-même, et lui ramèneront ainsi l'eau que le soleil lui avait empruntée. Ceci n'est qu'un exemple; l'histoire du lac est celle de la création entière. Tout y obéit aux lois de transformation établies par le souverain Maître ; tout ce que renferme la terre et le ciel devient agent de sa volonté. Nous sommes devant cette immense machine comme toi-même l'autre jour devant celle de la filature qui mettait tout en mouvement. Nous ne pouvons en comprendre l'ensemble ; mais nous voyons le résultat, et il suffit pour nous prouver la suprême intelligence qui préside. Plus tard, quand chaque observation nouvelle viendra confirmer ce que je
t'ai dit, tu en sentiras mieux l'importance. L'horreur de la mort s'amoindrira pour toi, parce que tu sauras qu'elle n'est qu'une apparence : la séparation de ce qui appartient au monde visible, et de ce qui appartient à Dieu. Alors aussi la vue de cette grande œuvre du Créateur, loin de t' attrister clans ses détails, te sera un apaisement et une consolation ; tu te laisseras emporter sans résistance dans le flot de vie, ta personnalité s'amoindrira au milieu de son immensité ; mieux convaincu de ce que ton existence a de transitoire, tu accepteras plus tranquillement ses épreuves... Mais je m'aperçois que je ne parle plus pour toi, je parle pour moi-même ; en te répondant, je me suis laissé aller à un monologue... Tâche de te rappeler ce que tu as pu comprendre; le reste s'éclaircira plus tard. Il en est des idées comme des semences ; beaucoup tombent là où il n'y a pas encore de terre, et dorment longtemps stériles; mais à la longue quelques grains de poussière peuvent la recouvrir par hasard, le germe brise son enveloppe et produit une moisson !