CHAPITRE I
L'ENTREE E\ HEIAGE
Marié de la veille, je venais d'ouvrir les yeux dans mon nouveau logement. Les rayons du soleil matinal glissaient entre les rideaux de mousseline ; un parfum de résédas pénétrait jusqu'à l'alcôve, et j'entendais, dans la pièce voisine, une voix aimée qui fredonnait mon air favori.
Autour de moi, sur les meubles, étaient dispersés
mille objets dont la vue me rappelait quel changement venait de se faire dans ma vie. Là, c'était le bouquet d'oranger que Marcelle portait la veille; ici, la corbeille à ouvrage qui ne quittait pas autrefois sa chambre de jeune fille ; plus loin, la petite bibliothèque qu'ornaient ses prix de pension et quelques volumes plus récemment offerts par moimême.
Tout ce qui m'entourait semblait ainsi m'avertir que je n'étais plus seul. Jusqu'alors j'avais côtoyé, en volontaire indépendant, les flancs de l'armée humaine, allant au pas de ma fantaisie, et mesurant à mes seules forces la longueur de l'étape ou celle du repos ; maintenant j'étais entré dans les rangs; j'avais une compagne de route sur laquelle il fallait régler ma marche, à qui je devais rendre en protection tout ce qu'elle me donnerait en tendresse! Quelques jours auparavant, j'aurais pu tomber sans laisser de vide ; désormais ma destinée se trouvait liée à d'autres destinées; j'avais pris racine dans la vie , et il fallait grandir et se fortifier pour abriter les nids bientôt formés à mon ombrage.
Douce responsabilité, qui m'exaltait sans m' in-
3 — quiéter! Que pouvions-nous craindre, Marcelle et moi? ne partions-nous pas comme ces Théories athéniennes qui faisaient voile vers le temple de Delphes, la poupe couronnée de fleurs, au bruit des chants et de la lyre? N'entendions-nous pas . retentir en nous le chœur mystérieux des fées de la jeunesse?
La force disait :
« Qu'importe la tâche? Ne sentez-vous pas que ' tout vous sera facile? C'est à ceux qui faiblissent de soupeser le fardeau ; Atlas sourit en portant le monde, s
La roi ajoutait :
« Ayez confiance , et les montagnes qui vous font obstacle se déplaceront comme des nuées, et le flot s'affermira sous vos pas, et l' arc-en-ciel se jettera comme un pont sur les vallées. »
L'espérance répétait :
« Voyez ; devant vous est le repos après la fatigue, l'abondance après la privation ; allez plus loin, là-bas, là-bas! le désert conduit à la terre promise ! »
Enfin une voix plus fascinante s'élevait à son tour et murmurait :
« Aimez-vous l'un l'autre; il n'y a point sur la terre de plus sûr talisman : c'est le Sésame, ouvretoi, qui doit vous livrer tous les trésors de la création. »
Chers encouragements, charmantes assurances, comment ne pas vous écouter? Oui, je vous crois, vaillantes amies de nos premières campagnes , vous qui, comme l'orchestre militaire destiné à enflammer le courage du soldat, nous conduisez à la bataille terrestre, enivrés de votre mélodie ! Que puis-je craindre dans cet avenir que je dois traverser, le bras de Marcelle sur le mien? Ne commençons-nous pas tous deux le voyage, et le so- . leil ne vient-il pas de se lever? En avant, à travers les prés qui fleurissent, le long des haies qui gazouillent , sous les forêts qui verdoient ! Que les horizons succèdent aux horizons ! Le jour est si beau et la nuit est si loin !
Tout en causant ainsi avec ma joie, je m'étais levé, et j'avais rejoint Marcelle, déjà occupée à prendre possession de son royaume domestique.
Il fallut tout visiter avec elle , admirer sa précoce érudition de ménagère , applaudir à ses prévoyances. Elle me montra d'abord la petite salle à
manger où le repas devait nous réunir entre les heures de travail. Marcelle avait voulu, en faveur de cette heureuse destination , lui donner un air d'opulence et de fête. Sur les étagères brillaient les porcelaines, l'argenterie, les cristaux. Ici, des fruits à demi-cachés dans la mousse ; là, des fleurs fraîchement épanouies, partout la grâce dans l'abondance!
Plus loin était le salon, dont les rideaux fermés ne laissaient pénétrer qu'une molle lueur. Des statuettes ornaient les consoles ; des cadres dorés cachaient la tapisserie; sur tous les meubles s'éparpillaient, avec un caprice élégant, les albums, les coffres de laque, les ivoires ciselés, riens précieux qui furent longtemps les trésors de la jeune fille. Vers le fond, une portière aux larges plis indiquait l'entrée du retrait réservé à la châtelaine. On voulait d'abord m'en interdire la vue, et il fallut en venir aux prières ; enfin la portière fut soulevée et nous entrâmes.
Le cabinet était éclairé par une petite fenêtre que masquait un store imitant les vitraux gothiques, et à travers lequel la lumière jaillissait en
teintes richement colorées. Une bergère recouverte
de siamoise occupait le fond , avec la table à ouvrage, près de laquelle j'avais vu si longtemps broder Marcelle, quand je passais sous les croisées de sa tante. Vis-à-vis se dressait la jardinière de tôle vernie où elle-même cultivait quelques plantes préférées ; plus haut était suspendue la cage à filigranes argentés , prison mélodieuse de l'oiseau qu'elle avait autrefois élevé; enfin, devant la fenêtre, avait été placé le bureau consacré , depuis sa sortie de pension, à ses correspondances intimes.
Elle me le montra avec une sorte de gravité attendrie. Là, tout lui rappelait un souvenir. Cette écritoire d'agate lui restait seule de sa sœur aînée, morte à l'âge où elle commençait à la connaître assez pour l'aimer; ce coupe-papier de nacre lui avait été envoyé par sa tante avant qu'elle l'eût adoptée pour fille; ce cachet avait appartenu à son père! Elle entrouvrit l'un après l'autre les tiroirs pour me montrer, en souriant, les richesses qu'elle y renfermait. Ici, c'étaient les lettres de sa meilleure amie de pension , aujourd'hui mariée, partie , perdue pour elle 5 là , des papiers de famille; plus bas, ses certificats d'actes religieux
accomplis, de prix obtenus, d'examens subis; — humbles papiers de noblesse de la jeune fille î — Enfin, au coin le plus caché, quelques bouquets flétris et la correspondance échangée entre nous pendant une absence, avec l'agrément et sous l'adresse de la tante Roubert.
Ainsi se trouvaient réunies toutes les réminiscences touchantes ou gracieuses! C'étaient les poétiques archives de Marcelle, le lieu d'asile où elle voulait se retirer aux heures de solitude. A mon retour du travail, j'étais sûr de la retrouver là souriante et comme parfumée des souffles du passé.
Cette idée me fit sourdre dans le cœur un flot de joie.
a Ah! pourquoi, me dis-je, tous les hommes n'ont-ils pas ainsi un refuge consacré aux souvenirs doux et saints, un sanctuaire où se conservent à jamais les témoignages des affections de la famille et des enthousiasmes de la jeunesse? Nos aïeux avaient une cellule creusée dans le granit et fermée d'une double porte de fer, où ils conservaient, par orgueil, les vains titres de leur origine; ne pouvons-nous accorder, par reconnaissance,
— 8 -~ un coin obscur aux titres du cœur, à tout ce qui nous rappelle les nobles expansions et les généreuses espérances ? Le temps a arraché des murailles l'arbre généalogique des familles, mais il a laissé place pour celui des âmes. Cherchons le germe de nos jugements, de nos sympathies, de nos répugnances, de nos espoirs ; nous le trouverons toujours dans quelque fait d'autrefois. Le présent a pour racine le passé. Qui n'a rencontré, par hasard, quelqu'un de ces vestiges des premières années, et qui ne s'est senti ému de leur rencontre? C'est lorsqu'on revoit les points de départ que l'on calcule mieux la distance parcourue, et qu'on s'effraie ou qu'on s'applaudit. Trop heureux celui qui, retrouvant le jeune portrait, ne trouve point l'original trop flétri par l'âge ! »
La voix de mon père nous fit quitter le retrait de Marcelle. Il venait visiter notre nouveau logis, et ajouter son contentement à notre bonheur. — Tendre stoïque, dont le courage n'avait jamais été qu'un rempart pour les faibles, et l'inflexibilité qu'une obstination de dévouement, il était indulgent à tous, parce qu'il ne se pardonnait rien à luimême, et savait voiler son austérité de sourires.
9 — Avec lui la sagesse n'avait ni morgue ni colère : elle se baissait jusqu'à vous pour que vous pussiez l'entendre; elle vous guidait de la main; elle prenait votre pas et marchait à vos côtés. C'était une mère qui instruit, jamais un juge qui condamne.
Heureux d'une union désirée, il n'avait point voulu pourtant prendre place à notre foyer.
— Ces premières heures de la jeunesse sont à vous, m'avait-il dit en m' embrassant ; jouissez-en sans trouble ; un vieillard ferait ombre au plein soleil de votre joie. Mieux vaut me regretter absent que d'être gêné un seul instant de ma présence. A votre âge et au mien, on a d'ailleurs besoin de solitude, vous pour causer de vos espérances, moi pour rappeler mes souvenirs. Plus tard, quand mes forces fléchiront, je viendrai m* appuyer à vos deux bras et fermer les yeux sous l'ombre de votre prospérité.
Et toutes mes prières avaient été inutiles ; il avait fallu se soumettre à cette séparation.
Cependant Marcelle, qui s'était élancée à sa rencontre, le ramenait triomphante à travers notre appartement, dont elle recommençait avec lui
l'examen. Mon père écoutait tout, répondait atout, souriait de tout. Il se laissait promener au milieu de nos enchantements et de nos rêves ; il s'arrêtait avec nous devant chaque horizon ; il nous montrait au loin une espérance inaperçue ou une joie oubliée. Réunis au retrait, nous avions laissé ainsi couler les heures sans y prendre garde, quand la tante de Marcelle arriva.
Qui n'a connu la tante Roubert dans notre petite ville natale? Son nom seul prononcé mettait en gaieté. Veuve de bonne heure et chargée d'inté- • rets compromis, elle avait tout sauvé à force d'activité, d'ordre, d'économie. C'était d'elle surtout qu'on eût pu dire que sa part d'esprit lui avait été donnée en bon sens. Solidement assise sur la réalité, elle avait conduit sa destinée par les routes battues, évitant prudemment les cailloux qu'y sème le caprice. Toujours trottant, rangeant, grondant, elle trouvait le tempsVle faire prospérer ses affaires et de rétablir celles du voisin , ce qui l'avait fait surnommer plaisamment la Femme de ménage de la Providence. Vulgaire en apparence, elle avait le génie des "choses positives, et l'événement finissait toujours par lui
donner raison. Son esprit était la prose de la vie, mais une prose si nette et si ferme, qu'on l'eût trouvée profonde sans sa simplicité.
La tante Roubert arrivait, selon son habitude, un parapluie à la main ; son bras était chargé d'un immense cabas de crinoline.
Elle entra comme une ondée de grêle dans le petit cabinet où nous nous étions arrêtés.
— Vous voilà pourtant! s'écria-t-elle ; je vous cherche dans toutes les pièces. Savez-vous, ma chère , que les malles de linge viennent d'arriver ?
— Fort bien, je vais m'en occuper, dit Marcelle, qui, une main dans la main de mon père, l'autre dans la mienne, ne se pressa point de partir,
— Vous en occuper ! répéta la tante Roubert ; ce sera bien inutile, vous ne trouverez place nulle part. Je viens de parcourir votre appartement, ma pauvre fille : ce n'est pas un logement, c'est une décoration de théâtre ! »
Marcelle se récria :
— Que dites-vous là, ma tante ? Remy et son père viennent de le visiter, et sont ravis !
— Ne me parle pas des hommes quand il s'agit de ménage I reprit péremptoirement madame Roubert; à leurs yeux, rien ne manque, pourvu qu'il y
. ait des mouchettes et un tire-bottes ; mais moi, chère amie, je sais ce que c'est qu'une maison. Tout à l'heure, en entrant dans le vestibule, j'ai cherché une patère pour suspendre mon manteau ; je n'ai trouvé que des giroflées ! Tu as des fleurs pour fonds d'ameublement!
Marcelle voulut protester en énumérant notre mobilier; mais sa tante l'interrompit :
— Il ne s'agit point de ce que tu as, mais de ce qui te manque, dit-elle ; j'ai bien vu, dans ton salon, de petits marmouzets de bronze...
— Des marmouzets î m'écriai-je, les statuettes de Schiller et de Rousseau !
— C'est possible, reprit tranquillement la tante
* Roubert ; ça peut servir, à la rigueur, de porteallumettes 5 mais en bas , dans la cheminée de votre bureau, cher ami, il n'y a ni pincettes ni chenets. J'ai aussi trouvé, en ouvrant le buffet, un
• petit service de vermeil, et pas de cuiller à potage, ce qui fait supposer que vous vous nourrirez de
. confitures. Enfin les étagères de la salle à manger
sont garnies de fort belles porcelaines dorées ; malheureusement la cuisine n'a ni poêle à frire ni rôtissoire !... Mon Dieu ! j'entre là dans des détails bien grossiers, n'est-ce pas? ajouta-t-elle, en voyant le mouvement que nous n'avions pu réprimer; mais il faudra toujours y venir quand vous voudrez une omelette ou un rôti ; autant donc prendre ses précautions.
— Vous avez raison, répliquai-je avec un peu d'humeur, car j'avais remarqué la confusion de Marcelle; mais il est toujours temps de réparer de pareils oublis quand le besoin les fait sentir.
— C'est-à-dire que vous attendrez l'heure du coucher pour commander les matelas, reprit madame Roubert ; à la bonne heure, chers enfants ! mais, dans ce cas, le moment est venu pour votre linge de ménage, qui attend là dans le vestibule ; ma nièce ne compte point le ramasser, je suppose, dans sa cage ni dans sa jardinière ; peut-elle me montrer la place qu'elle lui a réservée ?
Marcelle était devenue très-rouge, et roulait avec embarras le petit ruban noir de son tablier.
— Eh bien, quoi? tu n'y as pas songé, reprit la vieille tante; il ne faut pas te déconcerter pour
cela! nous chercherons où le mettre après déjeuner; car tu sais que nous déjeunons ensemble?
Pour cela, Marcelle ne l'avait point oublié, et elle voulut montrer sur-le-champ la table servie par elle.
A sa vue, mon père ne put retenir un geste d'émerveillement.
Au milieu se dressait une corbeille de fruits mêlés de fleurs et de feuillages, autour de laquelle étaient dispersés toutes nos friandises favorites; chacun pouvait reconnaître le mets préparé à son intention. Madame Roubert, qui avait promené autour de la table un regard rapide, s'écria tout à coup :
— Et le pain, ma fille?
Marcelle poussa une exclamation consternée. — 11 n'y en a pas, reprit tranquillement la tante ; envoie ta bonne en chercher.
Et, baissant la voix, elle ajouta :
— Gomme elle passe devant ma porte, elle dira en même temps à Baptiste d'apporter, pour le père Remy, la grande ganache, et vous la garderez. Tes chaises gothiques sont très-agréables à regarder ;
mais quand on est vieux ou malade, ce qu'on demande surtout à un siège, c'est de s'y trouver bien assis.
En attendant le retour de la servante , madame Roubert recommença avec Marcelle la visite de notre logis. Elle indiqua ce qui avait été oublié, releva l'incommodité de quelques arrangements, réclama certaines améliorations, le tout gaiement et avec simplicité. Ses avertissemeuts n'étaient jamais des critiques; elle montrait l'erreur sans s'étonner qu'on l'eût commise, et sans se prévaloir de l'avoir reconnue.
L'examen achevé, elle prit sa nièce à part pour compter.
Marcelle alla chercher la petite cassette de bois de rose qui lui servait de coffre-fort, et voulut dresser le bordereau des dépenses faites depuis huit jours. Mais tous ses calculs ne purent établir une balance satisfaisante. Elle eut beau recommencer ses additions, compter pièce à pièce l'argent qui lui restait, le déficit demeura invariable. Stupéfaite d'un pareil résultat et de l'importance du total dépensé, elle regardait déjà la serrure de sa cassette, et se demandait comment la somme
qu'elle renfermait avait pu disparaître, quand la tante Roubert l'arrêta court.
— Prends garde, dit-elle sérieusement, voilà que, faute de te rendre compte, tu soupçonnes déjà! Avant ce soir tu en viendrais à accuser. C'est la marche ordinaire. Le désordre enfante la défiance, et on aime mieux douter de la probité des autres que de sa propre mémoire. Aucune serrure n'empêchera cela, "mon enfant, parce qu'aucune ne pourra te mettre à l'abri des mécomptes. Pour la femme qui dirige une maison, la seule sauvegarde est un livre de ménage qui l'avertit jour par jour, et qui rend témoignage à la fin du mois. Aussi t'ai-je apporté un de ceux que ton oncle avait jadis l'habitude de préparer pour moi.
Elle le tira de son cabas et le remit à Marcelle, C'était un petit registre relié en parchemin, dont la couverture, semblable à celle des portefeuilles, formait intérieurement trois poches destinées aux reçus, aux notes et aux mémoires. Le registre lui-même était divisé en plusieurs parties distinguées par des sinets et correspondant aux différents ordres de recettes ou de dépenses, de sorte que l'on pouvait apprécier d'un
coup cl' œil, non-seulement les chiffres généraux, mais leur provenance et leur relation avec chaque chiffre particulier. Le tout formait un budget domestique aussi clair que complet, dans lequel un compte était ouvert à chaque branche de service du petit gouvernement régi par la ménagère. M. Roubert, qui avait été, de son vivant, une sorte de Franklin inconnu, uniquement occupé de soumettre au bon sens les affaires et les consciences, avait écrit devant chaque chapitre une maxime empruntée ou inédite que l'on avait sans cesse sous les yeux comme avertissement. En tête du livre, on lisait ces mots tracés à l'encre rouge :
« L'économie est la source de l'indépendance (( et de la libéralité. »
Plus loin, au compte des frais de table : « L'homme sage a toujours trois cuisiniers qui (( assaisonnent les plus simples mets : la so-