BRIÉTÉ, LEXERCICE ET LE CONTENTEMENT DE LUI- « MÊME
Au chapitre de la bienfaisance :
« Donne comme si tu recevais. »
Enfin, à la page destinée à constater les épar^
gnes de chaque mois, il avait copié cette pensée d'un philosophe chinois :
(( Avec le temps et la patience, la feuille de (( murier devient satin. »
Tout en nous laissant parcourir le registre pour lire les conseils pratiques qu'il renfermait, la tante Roubert expliquait à Marcelle ce qu'elle devait en faire, et l'initiait, en quelques mots, à la comptabilité du ménage.
Pendant qu'elle parlait, mon père me prit par le bras et m'attira doucement dans l'embrasure d'une fenêtre.
— Grâce à madame Roubert, tout va se régler dans ta maison, me dit-il; l'arithmétique ellemême tiendra la plume et se fera l'historiographe fidèle de votre vie positive ; mais qui tiendra le livre de votre vie idéale? En 'parcourant les colonnes de ce registre, tu sauras quelles ont été vos pertes et vos gains ; tu pourras accroître ou diminuer tes dépenses, modifier tes habitudes ; tu verras clair enfin dans tes intérêts ; mais comment verras-tu clair dans ton âme ? Où trouveras-tu le journal des pensées que tu auras traversées, des oscillations de ta raison, des crises de joie ou de
douleur qui t'auront ébranlé au dedans? Quel thème auras-tu pour tes réflexions? Où seront les pièces justificatives de ton expérience? Si des notes journalières sont indispensables pour se rendre un compte exact de l'emploi de son argent, penses-tu qu'elles le soient moins pour apprécier l'emploi de ses facultés? L'ordre te semble-t-il plus difficile à maintenir dans une caisse que dans une conscience? Combien d'erreurs, combien de vices même s'enracinent chez nous à notre insu et faute d'y regarder! Il en est de l'âme comme du corps : on prend une attitude par négligence, on y persévère par inattention , et à la longue vient la difformité ! Préviens ce malheur, ouvre une fenêtre sur vos âmes, étudie-les dans tous leurs mouvements, et raconte ce que tu auras vu. Tandis que Marcelle chiffrera le grand livre de la famille, toi tu écriras son histoire morale; sa plume tracera la chronique des faits, la tienne celle des sentiments !
Je serrai la main de mon père en lui promettant de suivre son conseil, et ce fut pour tenir ma promesse que j'écrivis ce Mémorial.