‹ Le mémorial de famille (volume 2)Chapitre 28 sur 28 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

UNE RENCONTRE CHEZ RICHARD. — EMR ARRAS D'UN ONCEE OUI N'EST PEVS DE SON PROPRE AVIS. — EES ENFANTS NOUS QUITTENT. — EES DEUX. HIRONDEEEES.

Cependant la tristesse de M. Raymond allait grandissant et son oncle s'en occupait malgré lui. Son inquiétude s'exprima d'abord par un silence mécontent, entrecoupé de brusques réprimandes ; mais quand il vit que l'on supportait son humeur avec une sorte d'indifférence accablée, il devint plus soucieux.

Après tout, il aimait le fils de sa sœur et le voulait heureux. S'il eût trouvé en lui quelque résistance, nul doute que sa volonté ne se fût fortifiée dans l'animation de la lutte ; mais il se sentit ébranlé par cette mélancolique résignation. Peu à peu les raisons de madame Roubert lui revenaient comme s'il les eût trouvées lui-même ; il plaidait la cause à son propre tribunal, non pour changer d'avis (M. Formon affirmait que cela ne lui était jamais arrivé) , mais par passe-temps et curiosité ; la conclusion du débat restait toujours la même : — Je ne veux pas ! — Mais on avait entendu la partie adverse... on n'était plus si sûr d'avoir raison ; on se contentait de s'obstiner.

Les choses en étaient là quand M. Formon eut besoin de notre ancien voisin Richard, devenu entrepreneur de transports. Il s'agissait d'un marché à conclure : comme il passait en cabriolet devant la maison de l'ancien charretier, il fit arrêter et descendit.

Richard était un peu plus loin, aux écuries; tandis qu'on courait le chercher, on fit entrer le négociant dans le petit bureau de Colette, mariée depuis deux ans et associée à son père.

Il ne s'y trouvait personne pour l'instant, et M. Formon s'approcha de la fenêtre ouverte 5 elle donnait sur un jardin planté de vieux arbres ; presque au-dessous s'étalait une vigne disposée en tonnelle; plusieurs voix s'y faisaient entendre, mais le feuillage ne permettait ni de voir ni d'être vu.

M. Formon reconnut pourtant Colette à l'accent : elle parlait de la grand' mère de son mari, dont la fille venait de mourir, et qui, seule désormais, eût voulu vivre près d'elle. Elle s'effrayait un peu de la gêne et de la dépense.

— Pensez, chère demoiselle, que de soins! disait-elle ; la bonne femme ne voit plus guère et ne marche qu'avec un bras pour béquille! Faudra la veiller comme un enfant.

— Eh bien, vous lui rendrez ce qu'elle a fait pour le père de votre mari, Colette, répliqua l'interlocutrice inconnue.

— Certainement, je ne demanderais pas mieux, reprit celle-ci ; mais la vieille Germone n'a guère été bonne pour nous., allez ; quand Baptiste a voulu m' épouser, Dieu sait tout ce qu'elle a répété de méchancetés sur mon compte. J'étais, soi-disant, une dépensière, une glorieuse, une sans-cœur.

— Vous lui prouverez le contraire en la recevant.

— Mais ça va nous coûter gros, savez-vous?

— Ne pouvez- vous supporter cette dépense?

— Je ne dis pas.

— Alors ne regrettez point ce que vous ferez, Colette ; songez que la bonne femme est vieille et souffrante, tandis que vous êtes jeune et en santé ! Votre part est trop bonne et la sienne trop mauvaise pour que vous ne soyez pas généreuse ; garder de la rancune, c'est entretenir une blessure envenimée. Oh! si jamais quelqu'un cherche à me nuire, je ne demande qu'une chose au ciel, c'est d'avoir Y occasion de lui rendre le bien pour le mal.

— Jésus I qui est-ce qui pourrait vous faire de la peine, à vous? s'écria Colette d'une voix émue; mais comme ça... vous m'engagez à laisser venir la grand' mère?

— Et à être aussi bonne pour elle que vous l'êtes pour tout le monde, reprit son interlocutrice. La pauvre femme ne vous gênera pas longtemps, et vous vous souviendrez avec joie, toute votre vie, que vous avez fait votre devoir.

Ici l'arrivée de Richard empêcha M. Formon

d'en entendre davantage; mais il avait été surpris et intéressé ; il écouta avec distraction les explications de l'entrepreneur qui s'excusait de l'avoir fait attendre, et l'interrompit au moment où il allait parler de leur marché. Il lui demanda avec qui causait Colette.

— Sous la tonnelle ? dit Richard.

— Oui!

— Eh bien, il me semble... que c'est mam' selle Claire.

— Qu'est-ce que c'est que mam' selle Claire?

— Monsieur ne sait pas? mais c'est la fille de M. Rémi.

— Ah! fort bien... dit le négociant qui s'éloigna brusquement de la fenêtre... Voyons, je suis venu pour causer du marché... Avez-vous fait vos calculs ?

Richard répondit affirmativement, et se mit à tout expliquer avec la lenteur verbeuse ordinaire aux gens qui se rendent difficilement compte. M. Formon s'efforçait d'écouter; mais, malgré lui, son œil se tournait toujours vers la croisée; son oreille se partageait entre les explications de Richard et les voix qui continuaient à se faire entendre sous la

tonnelle ; enfin celle de Colette répéta un adieu plus distinct, et des pas firent craquer le sable de l'allée.

Le négociant ne put contenir sa curiosité; il s'approcha de la fenêtre et vit Glaire qui traversait le jardin.

Il l'avait à peine aperçue de loin, longtemps auparavant, sans y prendre garde ; elle lui apparut alors dans toute la splendeur de ses dix-huit ans, et couronnée d'une douceur attendrie! Le charme opéra d'abord; il sentit son cœur s'ouvrir devant ce rayon de jeunesse; mais ce ne fut qu'un premier mouvement aussitôt réprimé. Réagissant contre l'espèce d'attirement auquel il avait cédé, il sembla s'en indigner et y chercher un nouveau motif de soupçon.

C'était là évidemment le piège auquel on avait pris son neveu, et qui devait le retenir. On ne montrait tant de patience que parce qu'on était sûr de ce qu'on pouvait. Ne suffisait-il pas de le rencontrer, de le voir, d'échanger quelques mots, pour raviver sans cesse le sentiment qu'on avait fait naître? Nous pouvions attendre sans crainte tant que Claire présente exerçait sa fascination !

Pendant qu'il se vengeait ainsi par des suppositions injurieuses de sa bienveillance d'un moment, Colette était venue rejoindre son père qui l'attendait pour compléter les explications.

— La demoiselle est partie ? demanda-t-il.

— Elle vient de prendre congé, répliqua Colette qui avait les yeux humides; c'est demain qu'elle doit s'en aller.

— Où cela? interrompit M. Formon.

— Chez madame Hubert ; c'est un grand crèvecœur pour la famille ; mais la demoiselle est un peu malade... on espère qu'une absence de quelques mois lui fera du bien.

C'était une réponse si immédiate et sipéremptoire aux soupçons du négociant, qu'il en demeura un moment étourdi. Colette profita de son silence pour commencer un éloge de Claire, auquel Richard entremêlait de loin en loin quelques exclamations de reconnaissance pour Marcelle ou pour moi. M. Formon fut obligé d'interrompre brusquement cette apologie, et demanda le projet de marché écrit par Colette. Il le parcourut rapidement, signa et partit.

Mais la rencontre de Glaire, ce qu'elle avait dit.

et l'annonce de son départ, lui revenaient sans cesse à l'esprit. Sans s'avouer qu'il s'était trompé il commençait à nous juger moins sévèrement ; il répétait bien encore — Je ne veux pas ! — mais avec une sorte de dépit emporté.

La journée entière se passa ainsi. Il trouva vingt prétextes pour entrer dans le bureau où travaillait son neveu, tantôt caressant, tantôt grondeur. On eût dit qu'il voulait amener une explication, soit par querelle, soit par épanchement; mais, engourdi dans sa tristesse, Raymond ne semblait point comprendre, et M. Formon, qui ne voulait point faire le premier pas, ressortait furieux.

Enfin, vers le soir, il le fit appeler dans son cabinet.

Il se promenait à grands pas, les mains passées dans ses bretelles, comme c'était son habitude dans les grandes occasions. Raymond arriva pâle, silencieux et soumis.

M. Formon lui jeta un regard de côté, fit un geste d'impatience, et reprit sa promenade.

— Vous avez à me parler, mon oncle, dit le jeune homme.

— Oui, reprit le négociant en continuant à marcher ; voilà trop longtemps que nous nous endormons sur nos affaires de Buenos -Ayres, .. Il faut prendre un parti.

— Léon s'occupe d'examiner tous les comptes et toute la correspondance.

— Je sais, je sais ; mais, quel que soit le résultat de son travail, il est clair que nous n'en sortirons jamais par des écritures. Voilà trop longtemps que la maison Formon n'est plus représentée là-bas que par des drôles qui nous grugent. Gela vous intéresse comme moi, il me semble, puisque vous devez continuer mes affaires. G' est la plus belle plume de notre aile, savez -vous? Il ne faut pas nous la laisser arracher comme des oisons.

— Sans doute, dit Raymond froidement, si vous connaissez un moyen de l'empêcher.

— Oui Monsieur, j'en connais, reprit le négociant; un moyen simple et certain... dont je vous ai déjà parlé autrefois : c'est que vous vous embarquiez pour Buenos-Ayres.

Raymond tressaillit.

— Moi! s'écria-t-il; partir... maintenant!

— Et pourquoi donc pas ? reprit M. Formon en élevant la voix ; n'est-ce pas le moment? Le Neptune doit mettre à la voile dans un mois ; lequel de nous deux vous semble devoir faire le voyage ? Voyons, pensez-vous que ce soit à l'oncle de courir la bouline, et au neveu de garder le logis ?

— Je ne dis pas cela... balbutia Raymond.

— Alors que dites-vous? parlez, que je sache enfin si je suis seul ou non ! La chose n'était-elle pas autrefois convenue ?

— En effet.

— Alors vous revenez sur vos engagements ; peu vous importe qu'on me trompe, qu'on me ruine, et je ne dois point compter sur vous.

— Pardonnez-moi... Monsieur... interrompit le jeune homme dont la voix tremblait, et qui était devenu très-pâle; je partirai,... quand il vous plaira.

Cette subite soumission parut déconcerter M. Formon; il regarda son neveu, toussa d'un air embarrassé, et recommença à arpenter le bureau en grommelant.

— Vous partirez... vous partirez... C'est facile à dire... Il faudrait pour cela connaître l'affaire,

et je gage que vous n'en savez pas le premier mot.

— Je l' étudierai avec Léon, Monsieur.

— Ah! oui... Léon... Au fait, c'est votre intime... Eh bien, voyons, faites-le venir.

Raymond alla appeler mon fils, qui vint avec tous les documents relatifs à Buenos -Ayres.

Il avait soigneusement examiné l'affaire et en rendit compte avec une netteté dont le négociant parut émerveillé. Il put répondre à toutes les questions, indiqua le côté faible des spéculations précédentes et le moyen de les rendre plus fructueuses. Son travail, court et substantiel, était si concluant, qu'après en avoir pris connaissance M. Formon ne put retenir une exclamation admirative.

— Très-bien, s'écria-t-il ; voilà ce que j'appelle comprendre les affaires ! — Vous êtes né pour le commerce, mon cher. — Avez- vous bien suivi ses explications, monsieur mon neveu.

— Mais, je crois Il me semble balbutia

Raymond, arraché à sa rêverie distraite,

M. Formon haussa les épaules.

— Et moi, il me semble que vous n'en savez pas le premier mot, dit-il; gage que vous n'avez

- h2h ~ rien saisi dans la question de change qui est le point principal... une idée charmante... et lucrative... une véritable idée de négociant... Ce n'est pas à vous qu'elle serait venue!... Vous n'avez pas de négoce dans les veines, monsieur ! vous ne vous tirerez jamais des mains de ces Gauchos de Buenos-Ayres ! — Ce n'est pas vous qu'il faudrait envoyer là-bas, c'est M. Léon.

Mon fils s'inclina pour remercier.

— D'autant que vous partez malgré vous, reprit M. Formon... que vous vous regardez comme une victime.

— Je n'ai rien dit qui puisse le faire croire, objecta Raymond.

— Mais je le vois, reprit le négociant... Ne sais-je pas bien ce qui vous retient ici?

— Monsieur...

— Votre obéissance n'est que de la résignation.

— Je vous jure...

— Vous vous soumettez à un malheur dont vous me rendez responsable.

— Mais songez...

— Je songe, monsieur, qu'il ne me plaît pas de jouer ce rôle de tyran de mélodrame ; que votre

tristesse me fatigue; que vos soupirs m'ennuient; que je ne veux plus voir votre face blême se dresser devant moi comme un spectre; que puisque vous ne pouvez être heureux qu'en suivant vos folles idées, il faut les suivre, et que je m'en lave les mains.

— Quoi! mon oncle, s'écria Raymond, qui avait peur d'avoir mal compris, vous pourriez consentir. . .

— À ce que tu restes ! Oui, je le voudrais ; mais où trouver quelqu'un pour cet infernal voyage ?

Léon fit un mouvement.

— Qu'est-ce que c'est? demanda M. Formon, qui avait l'œil sur lui.

— Pardon, dit-il en hésitant ; mais si c'était là le seul obstacle. . .

— Eh bien?

— Je m'offrirais.

— Vous iriez à Buenos- Ayres ?

— Pour Raymond et pour vous.

— Malgré le danger?

— Oui.

— Et à quelles conditions ?

— A celles qu'il vous plaira de faire.

Raymond lui saisit la main, et s'écria que c'était impossible.

— Taisez-vous! interrompit M. Formon, vous ne savez ce que vous dites ; ceci est une proposition raisonnable, et qui, par conséquent, ne vous regarde pas.

— Piappelez-vous, mon oncle...

— Je me rappelle que M. Léon voit clair où vous n'y voyez goutte, et qu'il fera notre fortune et la sienne là où vous ne sauriez trouver que la fièvre jaune... Venez, mon cher, nous allons discuter la chose dans tous ses détails.

— Mais, de grâce, permettez, interrompit Raymond...

— Eh oui, je te le permets! s'écria le négociant qui entraînait mon fils j va dire à mademoiselle Rémi de ne point partir !

Deux heures après, Léon accourut nous faire part de tout ce qui s'était passé. Son engagement avec M. Formon était subordonné à notre approbation ; mais il assurait le mariage de sa sœur, et pouvait le conduire à la fortune. Malgré la douleur de cette double séparation, nous dûmes consentir

et remercier Dieu, puisque le poids du sacrifice ne retombait que sur nous

C'est aujourd'hui qu'a eu lieu le mariage de Claire et de Raymond. Nous ne pouvions désirer une union mieux assortie; Marcelle et moi nous sommes pleins de confiance, et pourtant, au moment de la séparation, il s'est fait un déchirement ; tous deux nous avons senti qu'on nous arrachait une part de nous-mêmes ! — Sublime loi qui enlève les enfants à la famille déclinante pour recommencer ailleurs une jeune famille, et qui va les dispersant à d'autres foyers, afin de tresser sur la société entière un réseau d'alliances; — mais triste épreuve pour ceux qui les avaient élevés dans l'angoisse, et qu'égayait leur florissante jeunesse.

A quoi bon s'appesantir sur ces pensées? ne nous occupons que de leur joie !

Au moment où ils allaient nous quitter, la tante Roubert est venue remettre à Claire un registre de ménage, comme elle l'avait fait autrefois pour Marcelle. J'y ai joint un mémorial semblable à celui que j'achève ici. A la première page, j'avais écrit ces mots tombés du ciel :

Aimez-vous les uns les autres.

Puis, au-dessous, quelques conseils de la terre, humbles avertissements dictés par l'expérience.

Le moment de la séparation est venu. Marcelle a longtemps retenu sa fille dans ses bras, puis l'a poussée doucement dans ceux de Raymond, en lui disant :

— Faites qu'elle ne nous regrette jamais! Amères et' saintes paroles que j'ai répétées des

lèvres et du cœur!

Léon nous a quittés hier. Nous l'avons suivi jusqu'au port; nous avons vu la barque qui l'emportait disparaître, puis nous sommes revenus à petits pas sans parler, employant toute notre volonté à soutenir un courage près de défaillir.

Nous sommes rentrés ainsi ; nous avons traversé les pièces silencieuses de notre logement. Arrivés à la dernière, Marcelle s'est laissée tomber sur un fauteuil, le visage caché dans ses deux mains, et elle a éclaté en sanglots. Je me suis mis à genoux sur le petit tabouret placé près d'elle ; j'ai appuyé ma tête sur la sienne et je lui ai dit :

— Pourquoi ce désespoir ?

Elle s'est redressée en regardant autour d'elle.

— Vois ! s'est-elle écriée ; rien ! plus rien ! tout est vide autour de nous.

Des larmes me sont venues dans les yeux; j'ai pris ses mains jointes, et, les serrant contre ma poitrine :

— Oh! non, ai-je répondu, tout n'est pas vide, puisqu'il nous reste le souvenir de vingt ans de bonheur, d'affection et de sacrifices! C'est aujourd'hui, Marcelle, que nous recevons la récompense du passé ! Pour ceux qui ont mal vécu et ne se sont point aimés, que reste-t-il à cette heure où la solitude se fait à leur foyer, où le rayon de soleil que jetait la tendresse des enfants s'évanouit, où leurs voix joyeuses s'éteignent comme des chants d'oiseaux? que reste-t-il, sinon la rancune, la décadence et l'ennui? Comment ces cœurs se rapprocheraient-ils dans la morosité des déclins, quand ils se sont tenus écartés pendant la gaieté des aurores! Qu'ont-ils de commun, ces associés de hasard, en dehors de leurs appétits? Aucun rayon du passé n'embellit le présent; ils se voient tels qu'ils sont, vieux, tristes, affaiblis et isolés; mais nous, Marcelle, nous avons toutes les richesses du cœur : estime, amour, reconnaissance! Nous ne

pouvons regarder en arrière sans trouver quelque réminiscence de bonheur ou d'attendrissement. Nous nous voyons jeunes de toutes nos espérances d'autrefois, gais de toutes les joies goûtées ensemble, forts de la conscience du devoir accompli. Qu'importent les traces du temps sur ton visage ! chacune d'elle est un chiffre qui me dit combien je te dois d'heureuses années; ces rides qui sillonnent ta tempe me parlent de tes journées laborieuses; ces cheveux gris qui parsèment ta chevelure me rappellent tes soins de chaque instant; cette taille qui se penche me fait penser aux veilles prolongées près des chevets ou des berceaux! Sainte héroïne du foyer, laisse -moi baiser ces nobles cicatrices du travail et du dévouement! Eve bénie, qui ne m'a jamais offert le fruit défendu, ne te crois pas chassée du paradis terrestre, tant que Dieu nous laisse ensemble. Relève ton front, regarde -moi; la vie n'est point finie pour nous tant que nous pourrons nous souvenir et nous aimer. A ces mots, je l'ai relevée doucement; elle m'a souri dans ses larmes en appuyant la tête sur mon épaule, et nous nous sommes approchés de la fenêtre ouverte.

La brise du soir commençait à s'élever, mais aucun nuage ne voilait encore le ciel d'automne, et nos regards sont restés là perdus dans l'abîme azuré. Tout à coup deux hirondelles l'ont traversé, volant de front vers l'orient. Je les ai montrées à Marcelle.

— Regarde, lui ai-je dit; elles aussi ont vu déserter leur nid et s'éparpiller leur couvée ; mais elles n'ont point pour cela désespéré de Dieu ni de la terre, et elles s'élancent ensemble à tire d'ailes vers un nouveau printemps!

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