‹ Le mémorial de famille (volume 2)Chapitre 27 sur 28 · REFUSÉ · texte numérisé non relu

REFUSÉ

L'observation faite par madame Roubert nous ouvrit les yeux. Nous sentîmes que les assiduités de M. Raymond pouvaient faire naître des idées auxquelles il eût été imprudent de s'arrêter.

L'oncle Formon, qui était riche et tenait en grande estime les gros capitaux, voulait pour son neveu un opulent mariage ; il avait calculé que

lorsqu'il lui laisserait la maison de commerce, « l'apport dotal devait suffire pour le fonds d'exploitation ; » or la dot de Glaire ressemblait singulièrement à celle de la Marianne de Molière : elle se composait surtout d'habitudes laborieuses, d'humeur facile, de goûts simples, de sobriété; et M. Formon n'eût pas manqué de trouver, comme Harpagon, « que ce compte-là n'avait rien de réel, et que c'était une raillerie de vouloir constituer à la future une dot de toutes les dépenses qu'elle ne ferait point. »

Nous communiquâmes nos scrupules à Léon, qui les partagea et promit que son ami interromprait ses visites.

Il eut d'abord recours pour cela à mille subterfuges. Un jour c'était quelque promenade lointaine faite avec M. Raymond ; d'autres fois un travail sur lequel il voulait le consulter 5 le plus souvent de simples caprices par lesquels il rompait l'habitude des entrevues journalières.

M. Raymond s'y soumit d'abord ; il aimait Léon et se laissait aller volontiers à son impulsion ; mais bientôt il parut perdre patience ; loin de se désaccoutumer peu à peu de ses visites du soir,

comme mon fils l'avait espéré, il lui déclara, avec une vivacité qui ne lui était point ordinaire, qu'elles étaient devenues pour lui un besoin, et qu'il voulait les reprendre.

Léon répondit d'abord sur le ton enjoué, en se plaignant de ce que sa compagnie ne pût lui suffire ; mais il insista.

— Seul, je vous ai moins complètement qu'au milieu de votre famille, clit-il ; c'est votre place et votre vrai cadre ; tout y est dans une telle harmonie que le charme de l'ensemble ajoute au charme de chaque détail. Le plus bel arbre isolé n'est qu'un arbre ; réuni à ses pareils, c'est une part de forêt. Pourquoi m' empêcher de prendre place dans votre cercle intime, de respirer ce bon air de dévouement et de tendresse? Vous ai-je donc dérobé quelque doux rayon pour que vous me disiez ainsi de me retirer de votre soleil ?

Et comme Léon embarrassé ne répondait rien :

— Songez, mon ami, ajouta-t-il d'une voix plus émue, que j'ai été élevé en orphelin, loin de toutes les jouissances du foyer. J'ai passé des mains de la nourrice à celles des maîtres, et du collège au comptoir, Chacun m'a servi par devoir, personne

ne m'a aimé pour moi-même. Jusqu'ici je n'ai trouvé dans le monde qu'une chambre garnie et une table d'hôte; c'est chez vous que, pour la première fois, j'ai vu et compris ce qu'était une famille. Si vous m'aimez, laissez-moi jouir de ma découverte et ne m'enviez pas la petite place d'où je regarde votre bonheur.

— Dieu sait que je ne demanderais pas mieux, dit Léon qui, tout en sentant la nécessité d'en venir à une explication hésitait sur la tournure à lui donner; vous ne doutez point, j'espère, de ma bonne volonté; votre présence parmi nous m'est toujours une joie; mais... d'autres peuvent s'en étonner.

M. Raymond l'interrompit.

— Aurais-je été importun? s'écria-t-il; mes visites paraissent -elles trop fréquentes à votre mère... à votre sœur?... Oh! répondez, je vous en conjure, Léon, répondez franchement!

— Franchement, ma famille est toujours heureuse que vous soyez là.

— Qui donc alors peut s'étonner?

— Ceux qui regardent sans voir, jugent sans connaître et condamnent sans merci, c'est-à-dire

tout le monde! Longtemps j'ai balancé à vous le dire, et je ne le fais encore qu'avec peine.

— Mais que peut-on blâmer dans mon intimité?

— Pardon, reprit Léon en souriant; vous n'avez pas oublié, je pense, cet enfer des anciens où le chien Cerbère laissait entrer tout le monde, mais ne permettait à personne de sortir.

— Après?

— Eh bien, cher ami, les gens sages prétendent que c'est le symbole de toute maison où il y a une fille à pourvoir : chaque homme mariable qui s'y présente est supposé acquis à l'enfer conjugal ; s'il y reste, on le regarde comme une victime; s'il en ressort, comme un hercule vainqueur qui s'est joué de Cerbère.

— Et il n'y a pas d'autre motif? dit M. Raymond qui rougit.

— Aucun autre ! acheva Léon en lui prenant la main ; mais il vous suffira, mon ami ; nous pouvons braver les préjugés quand notre repos et notre honneur ont seuls à en souffrir, mais non quand il s'agit de l'honneur et du repos des autres. Pardonnez-moi, pardonnez - nous ; ceci ne se fait

point par notre volonté : dites-moi que vous en

êtes sûr et que vous ne gardez point de rancune.

— Je vous aime et vous remercie, dit Raymond en répondant avec effusion à l'étreinte de Léon; vos paroles m'ont troublé plus que vous ne pouvez croire... je ne puis, je ne veux pas y répondre

maintenant je vous demande deux jours

alors... nous en reparlerons... et... vous saurez tout !

A ces mots, il embrassa mon fils et le quitta brusquement.

Le temps demandé s'écoula. Léon, qui m'avait raconté leur entretien, eut soin, à mon expresse recommandation, d'éviter tout ce qui eût pu rappeler à M. Raymond sa promesse; enfin, le troisième jour, celui-ci arriva chez nous vers le soir, mais sans entrer au salon; il fit demander mon fils et monta avec lui dans sa chambre haute.

11 était pâle et semblait très-agité. Léon affecta de ne point s'en apercevoir; il lui demanda s'il venait le chercher pour une promenade.

— Oui... habillez-vous... sortons! répliqua-t-il avec une précipitation distraite.

Mais, après avoir fait deux ou trois tours dans la chambre, il se jeta sur un fauteuil en s' écriant :

— C'est inutile,.... je puis vous parler ici

J'aime mieux tout vous dire... et pour cela je n'ai besoin que d'un seul mot... — Léon... j'aime votre sœur !

Mon fils se retourna avec une exclamation.

— Ne me faites pas d'objection! se hâta d'ajouter le neveu de M. Formon; je les connais toutes... il n'en est qu'une dont je veuille tenir compte, celle qui viendait de la volonté de votre sœur ou de votre famille : parlez-moi avec sincérité, Léon, me seront-ils favorables? N'ai-je point à redouter d'autres projets? Savez-vous enfin quelque chose qui puisse me faire craindre ou espérer ?

— Rien, et eux seuls sont en mesure de vous répondre; mais il me semble que vous oubliez quelqu'un dont l'adhésion n'est pas moins importante.

— Mon oncle?

— Oui.

— Je viens de lui tout avouer!...

Il s'arrêta, Léon le regardait.

— Et qu'a-t-il répondu? demanda-t-il.

— Ce qu'il devait répondre , reprit Raymond avec une exaltation amère, ce que j'attendais.

Connaît-il votre sœur? peut-il comprendre ce qu'il y a en elle de naïve séduction ? A ses yeux le mariage n'a jamais été qu'une affaire.

— Et il trouve celle-ci mauvaise? interrompis-je en franchissant le seuil sur lequel j'étais arrêté depuis quelques minutes sans que les deux jeunes gens y eussent pris garde.

M. Raymond recula de trois pas et devint trèspâle ; mais je le rassurai en lui tendant la main ; il comprit dès les premiers mots que je ne le rendais pas responsable des dédains de M. Formon, et, encouragé par mes témoignages d'affection, il me déclara que l'opposition de son oncle ne pouvait être un obstacle pour lui.

— Que je puisse être agréé de vous et de mademoiselle Claire, ajouta-t-il, je n'en demande point davantage ; nulle volonté ne peut enchaîner ma préférence, et ce que je possède suffit pour mettre la femme que j'aurai choisie à l'abri de la pauvreté.

— Mais non à l'abri des regrets, repli quai-j e ; pourra-t-elle oublier qu'elle vous a rendu ingrat, et que le lien qui vous a unis n'a pu se former que des liens brisés de la famille? Pour elle vous aurez rompu avec celui qui vous a tenu lieu de père ; vous

aurez préféré votre penchant à votre devoir ! dangereux début et triste présage ! Est-il bien sûr que celle pour qui vous aurez ainsi renoncé à vos habitudes, à vos affections, à vos souvenirs, puisse vous dédommager suffisamment de tant de sacrifices? Ne les regretterez-vous jamais? Chaque fois que vous rencontrerez le bienfaiteur abandonné pour une étrangère, et qu'il vous faudra détourner la tête, ne sentirez-vous pas votre cœur se serrer? Croyez-moi, monsieur Raymond, bien peu de gens sont assez sûrs d'eux-mêmes pour de pareilles épreuves, bien moins encore ont droit de les tenter. Dans notre constitution sociale, tout repose sur la famille, tout y revient. Renier celle que Dieu nous a donnée pour en commencer une autre, c'est mettre le feu à la maison héréditaire avec l'idée de bâtir sur ses cendres ; rarement le succès justifie de pareilles audaces, et l'extrême nécessité peut seule les excuser. Pour ma part je n'en serai point complice ; ma fille n'entrera jamais dans la famille qui la repousse ; elle a besoin de sympathie, d'encouragement, de tendresse, et je ne veux pas que son mariage soit une déclaration de guerre, mais un traité d'alliance.

Tout ce que put dire M. Raymond ne changea rien à cette résolution ; je l'assurai de mon estime et de mon amitié; mais je renouvelai l'avertissement déjà donné par Léon : quelque douce que nous fût son intimité, nous devions la rompre et nous contenter de vœux réciproques faits de loin pour notre bonheur.

Quand il me vit inébranlable, il cessa d'insister et se retira tristement. Nous ne le revîmes plus que rarement, par hasard et chez des tiers.

Cette espèce de rupture nous fut un sérieux chagrin : on s'était accoutumé l'un à l'autre; l'heure de la réunion était pour tous un délassement ; elle servait à clore doucement la journée par un concert de volontés et de sentiments. Quand M. Raymond ne vint plus, il y manqua quelque chose; tout sembla s'arrêter et le silence se fit.

Mais ce changement parut principalement douloureux à Glaire; elle perdit subitement sa gaieté, devint rêveuse, languissante et sans désirs : nous tâchions en vain de la réintéresser aux choses ; à tous nos efforts elle répondait par un vague sourire et un remerciement distrait.

La tante Roubert s'irritait et se désolait de cette torpeur.

— Je n'aime pas les chagrins qui dorment, disait-elle souvent, c'est comme les incendies qui couvent : on ne voit point de flammes, et un beau jour tout tombe en charbons*

Plusieurs fois elle avait interrogé Claire ; mais, soit embarras d'un aveu, soit ignorance de son propre cœur, celle-ci répondait qu'elle n'avait rien, qu'elle était heureuse.

— C'est alors son bonheur qui la rend pâle et la fait maigrir, disait madame Roubert avec impatience ; que Dieu me protège, je voudrais trouver quelque affliction qui la réveillât !

Elle crut enfin tenir ce qu'elle cherchait.

Un soir que Claire était seule à la fenêtre, le coude appuyé à la balustrade, l'aiguille immobile sur son feston et les yeux errants vers le carrefour , elle la vit tout à coup tressaillir, baisser le front en rougissant et reprendre sa broderie avec un empressement embarrassé.

Elle se pencha contre la vitre et aperçut M. Raymond qui passait en côtoyant l'autre côté de la rue pour mieux voir à nos fenêtres. Madame Roubert

hocha la tête et glissa une de ses aiguilles à tricot sous son bonnet, ce qui était le préliminaire obligé d'une halte dans son travail.

— Ah ! ah ! dit-elle en continuant de regarder à travers le carreau, c'est le neveu de l'oncle aux écus! Il est donc encore ici ?

— Est-ce qu'il doit partir? demanda vivement Glaire qui se redressa.

— Dame! je suppose; est-ce qu'on ne parle pas pour lui d'un voyage dans les colonies?

— Pour M. Raymond ?

— Oui, son oncle veut l'envoyer à un de ses correspondants. . . qui a une fille. . .

Elle s'arrêta; Claire la regardait avec des yeux fixes et grand ouverts. . .

— - Qui a une fille ? répéta-t-elle.

— Pourquoi pas? Est-ce que ça t' étonne? dit madame Roubert en riant.

— Une fille... à marier? ajouta Claire.

— Tout juste, ma chère...

— Et alors... M.Raymond va... pour l'épouser?

— Il paraît que c'est convenu.

Claire ne répondit rien ; mais sa respiration devint plus pressée, le mouvement de son aiguille

s'accéléra, ses lèvres tremblaient, et elle lutta quelques instants; enfin, vaincue, elle se leva tout à coup, sortit presque en courant, et à peine eut-elle refermé la porte que nous entendîmes un sanglot.

Marcelle voulait courir à elle ; je la retins.

— Laissons-lui le secret de sa douleur, fis-je observer, afin quelle s'efforce de la combattre devant nous; un chagrin avoué s'entretient d'abord par l'épanchement, puis embarrasse quand la consolation commence à venir.

— Ah ! ma tante, pourquoi lui avoir appris si brusquement cette nouvelle? s'écria la mère qui avait des larmes dans les yeux.

— Pourquoi? répéta madame Roubert, eh!

vraiment pour savoir au juste ce que je devais croire : la petite hypocrite ne m'eût jamais avoué que ce M. Raymond lui tenait au cœur, tandis que maintenant il me semble que c'est clair.

— Et qu'avez-vous gagné à n'en point douter? répliquai-je avec un peu d'aigreur; quelle nécessité de sonder les blessures qu'on ne peut guérir ?

— Qu'en savez-vous? interrompit-elle brusque-

ment; M. Raymond et votre fille ne sont-ils pas d'accord?

— Sans doute. . .

— C'est l'oncle aux écus qui vous gêne, n'est-ce pas? Eh bien, qui vous dit qu'il soit inflexible ? que s'il résiste maintenant, il ne cédera pas plus tard ? Faut-il donc que ces enfants renoncent au bonheur parce qu'il n'est pas encore mûr ou à portée de la main. Seigneur! ces hommes! ça n'a ni confiance en Dieu , ni estime des gens , ni patience. Allez , Marcelle , allez consoler cette chère fille , et , sans rien promettre, dites-lui qu'il reste toujours un petit coin bleu dans le ciel le plus chargé !

Je ne pouvais approuver ces lueurs d'espérance que l'on faisait briller aux yeux de Glaire pour la consoler; j'avais toujours cru qu'il valait mieux aborder de face une douleur et en recevoir le choc tout entier. Je ne comprenais rien à ces précautions de femme qui emmiellaient le vase de fiel et ne faisaient boire le désespoir que goutte à goutte. Mais madame Roubert me déclara que j'étais un brutal qui décapitait les gens pour leur éviter les souffrances de détail , et que mon stoïcisme était bon tout au plus pour les nerfs d'acier des philoso-

phes barbus de l'antiquité; que les femmes et les enfants demandaient plus de ménagements, et qu'elle me priait de ne me mêler de rien.

Elle nous quitta presque aussitôt, en laissant entendre qu'elle avait un projet dont nous devions connaître le résultat dès le lendemain.

Elle nous revint en effet, mais désappointée cette fois et surtout furieuse.

Elle avait vu M. Formon , de qui elle n'avait rien obtenu.

Je ne pus cacher mon mécontentement d'une démarche dans laquelle mon nom et celui de Glaire s'étaient trouvés compromis ; j'en étais à la fois irrité et humilié ; mais madame Roubert coupa court à mes plaintes.

— Je vous conseille de me tomber dessus, vous aussi! s'écria-t-elle; c'est brave de me frapper ainsi à terre j Ne voyez-vous pas que je suis hors des gonds, et que je voudrais battre quelqu'un ?

— Mais comment avez-vous pu espérer de réussir ! interrompis-je.

— Gomment? reprit-elle, parbleu! par les bonnes raisons, par le cœur ! Si tonde aux écus n'était pas un orgueilleux et un entêté, je l'aurais con-

vaincu ; je ne suis même pas encore bien certaine qu'il ne l'ait point été ; seulement il le cache pour n'avoir pas l'air de céder.

— Mais enfin, qu'avez- vous pu lui dire?

— Ah ! c'est une longue histoire : d'abord je l'ai trouvé le nez dans ses correspondances d'Amérique et de mauvaise humeur , parce que , dit-il , on le trompe ; ceux qui sont là-bas gardent l'or et ne lui envoient que le papier des rouleaux ; ça été son expression. Moi j'ai abondé dans son sens afin de le bien disposer; mais alors il m'a parlé d'envoyer son neveu à Buenos- Ayres pour défendre ses intérêts : ce n'était plus mon affaire ; et les objections ont commencé. L'oncle aux écus est fin sous sa grosse écorce, il m'a vu venir; il s'est impatienté et il m'a dit : — Je comprends, vous voulez que mon neveu reste ici pour épouser la fille de votre nièce ! Moi, ça m'a mise à l'aise, et j'ai répondu : — Vous l'avez dit. — Alors il m'a déclaré que la chose ne se ferait jamais de son consentement, qu'il romprait plutôt avec son neveu, qu'il le déshériterait!... enfin toutes les sottises d'un homme qui a tort. Je l'ai laissé aller ; si bien que la honte l'a pourtant pris, et qu'il a voulu réparer un peu les

choses en parlant de son estime pour la famille. C'est là que je l'attendais. — Ah! vous nous trouvez d'honnêtes gens, ai-je répliqué, et vous ne voulez pas de notre alliance. . . Pourquoi ça, voyons? — Il n'osait répondre : — Parce que vous n'avez pas assez d'argent! Il a barboté... il s'est contredit; moi j'ai pris alors le haut bout, j'ai parlé comme au sermon. « Il savait bien, lui ai-je dit, que vous ne consentiriez jamais à un mariage fait contre sa volonté; mais pensait-il que cet abus d'autorité le rendrait plus cher à son neveu ? Était-il sage à lui de devenir un obstacle quand il n'eût dû être qu'un secours? Pourquoi voulait-il faire payer ses bienfaits passés d'un prix qui les rendait douloureux? Regardait-il le penchant de son neveu comme une fantaisie passagère ? il fallait attendre. Croyait-il son choix malheureux? il fallait l'examiner. » — Tout cela embarrassait mon homme, qui a du bon sens : il devenait rouge, puis blême; il s'agitait, il essayait de se mettre en colère pour avoir une contenance ; mais j'en revenais toujours à mon refrain : — Donnez une raison ! donnez ! — si bien qu'il a fini par se lever en disant : — Au diable! je n'en

ai qu'une, madame, c'est que je ne veux pas ! Ceci

m'a poussée à bout ; je me suis fâchée à mon tour. — Fort bien! fort bien! lui ai-je crié; vous avez trouvé le mot; oui, la vraie raison c'est que vous ne voulez pas être juste, c'est que vous ne voulez pas être bon, c'est que vous ne voulez pas être digne qu'on vous aime! Ah! il n'y a plus à en revenir! Mais écoutez bien ceci : un jour vous deviendrez vieux et infirme , et comme vous avez vécu tout seul , il faudra bien chercher secours au dehors. Allez alors trouver la riche héritière que vous aurez fait épouser à votre neveu par ambition et par avarice ; demandez-lui de vous soigner, de vous tenir compagnie, de se sacrifier pour vous; et comme elle ne vous devra rien, et que Dieu est juste, elle vous répondra à son tour : — Je ne veux pas ! je ne veux pas ! — Là dessus j'ai salué et je suis partie comme un orage en laissant le vieil endurci pétrifié dans sa volonté et dans ses écus.

La tante Roubert se trompait, comme je l'ai su depuis : M. Formon avait été ébranlé par ses arguments, ému de ses prédictions. C'était, ainsi qu'elle l'avait dit, un homme capable de comprendre, mais gâté par une longue habitude d'autorité sans contrôle. Maître absolu de sa maison, il fallait que

tout lui fût soumis, même la logique : il ne permettait aux gens de penser et de vouloir qu'après lui; la simple initiative lui semblait une révolte. Au fond , le tort de son neveu dans ce projet de mariage était d'en avoir eu l'idée ; qu'il y eût luimême songé le premier, et tous les empêchements se fussent évanouis !

Sans se l'avouer clairement, il en avait conscience ; quelque chose murmurait en lui ; mais il se roiclissait en se réfugiant dans cette obstination qui joue l'emportement et ne fait du bruit que pour se raffermir.

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