CHAPITRE VI
LNE ABSENCE DE .BAR CELLE. — CE OLE L'ON PEUT APPRENDRE EN RESTANT SELL
Aujourd'hui Marcelle a dû accompagner madame Roubert clans une visite à des parents de campagne ; elle a emmené la servante et ne rentrera que ce soir ; pour la première fois depuis notre mariage, je me retrouve seul comme au temps de mon célibat.
J'avais craint que cette journée ne me semblât
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triste ; loin de là, il en est de mon esprit, dans cette solitude, comme de mes mouvements dans cette maison vide ; il se trouve plus à l'aise, il se meut plus librement.
Encore une expérience que j'avais besoin de faire! Qui m'eût dit, il y a quelques mois, que tel serait le résultat d'une absence de Marcelle, eût excité mon indignation ou mon dédain. L'homme croit à l'absolu de chacune de ses sensations; il ne peut comprendre que dans notre pâture finie tout a des bornes.
Je le sens maintenant : il y a en nous un double besoin; celui de la communication et celui du recueillement; vivre toujours en communauté d'une autre âme, c'est perdre l'exercice de sa personnalité, s'oublier soi-même. A la longue, notre esprit en arriverait au même point que ces corps nonchalants qui ne peuvent plus se mouvoir sans être soutenus.
Puis dans cette existence à deux , on est toujours emporté comme dans un tourbillon ; jamais le silence ne se fait autour de votre pensée; le bruit de la vie vous enveloppe et vous ôte le loisir de la réflexion. Aujourd'hui que mes heures sont
libres, mes sensations à moi seul, et que je puis m' arrêter sur chacune d'elles, je veux revenir à mes méditations solitaires, tirer un enseignement de tout ce qui frappera mon esprit ou mes yeux; les âmes pieuses font des refaites pour mieux penser à Dieu, moi j'en veux faire une aujourd'hui pour regarder le monde et moi-même.
Devenir meilleur! ai -je écrit en tête de ce livre destiné à l'éducation de mes fils! Travaillons donc à trouver partout un conseil , un avertissement.
Neuf heures. — Quel est ce cri sous ma fenêtre. Ah! je le reconnais; c'est celui de ce flamand qui nous revient chaque année offrant sa mort aux rats à toutes les portes !
Te voilà donc de retour, pauvre juif errant de nos campagnes ? tu as repris ton feutre bosselé ; tu portes en bandoulière ta boîte de poisons et au bout de ton long bâton d'aubépine les cadavres de tes ennemis! La France entière s'ouvre devant toi avec ses belles prairies, ses vignobles, ses champs où ondoient les épis ! Va sous la pluie ou le soleil, malgré le brouillard, la grêle ou le vent,
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les routes sont ton domaine! — Marche devant toi, marche pauvre ratier !
L'habitude t'a rendu clairvoyant et attentif; au moindre bruit tu prêtes l'oreille, ton œil devient fixe, ton nez semble flairer; tout ton visage prend l'expression fixe, soupçonneuse et aiguë de l'animal que tu guettes. Ne crains cependant ni les hasards de la route ni les pièges des méchants ! tu as à tes côtés deux protecteurs tout puissants : la pauvreté et l'expérience ! — Marche devant toi, marche, pauvre ratier.
Ceux que tu rencontreras sur ton chemin ne se découvriront point à ton passage ; quand tu arriveras à la porte du fermier on ne sortira pas pour te souhaiter la bienvenue, et si la ménagère t'offre à dîner, ce sera sur le bout de la table, avec le pain le plus dur et le cidre du tonneau qui finit! car tu ne possèdes ni titres, ni meutes, ni châteaux ; tu n'as d'autre mission que de rendre service, et dans le monde, vois-tu, ce sont le plus souvent les rats inutiles qui sont honorés ! — Marche donc devant toi , marche, pauvre ratier.
Va, et dis à ceux qui te dédaignent que ton humble industrie est un enseignement; avertis-
les qu'outre la nichée de rats qui dévorent les blés de leurs granges et le lard de leurs charniers, il en existe d'autres mieux cachés qui rongent, dans leur cœur, l'amour, la pureté, le dévouement!— Marche devant toi, marche, pauvre ratier.
Ces ennemis du dedans sont, comme les tiens, actifs et rusés; leurs dents attaquent toutes les provisions destinées à la nourriture de l'âme ; tant qu'ils vivent, leur voracité est une ruine, et, lorsqu'ils sont morts, on les reconnaît encore à l'infection de leurs cadavres. Si on te demande leurs noms, tu pourras répondre qu'ils s'appellent les mauvais désirs! — Marche devant toi, marche, pauvre ratier.
Mais ajoute, pour la consolation de l'homme qui les sent en lui, qu'ils ont un ennemi aussi habile que toi à leur donner la mort ; c'est un ange invisible et toujours présent dont la voix s'élève chaque fois que nous voulons l'entendre, et qui garde notre âme comme tu gardes les granges de notre pays. Il est tantôt triste, tantôt joyeux ; mais toujours fidèle : on le nomme conscience ! — Marche devant toi, marche, pauvre ratier.
Dix heures» -— Comme j'achevais d'écrire les
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lignes qui précèdent, un bruit de voix et des éclats de rire m'ont, de nouveau, appelé à la fenêtre. — C'était un montreur de marionnettes qui venait de s'arrêter devant le porche et autour duquel faisaient cercle tous les enfants du quartier.
Qui de vous n'a rencontré vingt fois, au coin d'une rue, quelqu'un de ces jeunes Piémontais en haillons, avec sa haute coiffure italienne, sa planche à marionnettes et son œil éveillé qui cherche ? C'est un des membres de cette grande famille errante qui ignore chaque soir quelle sera la nourriture du lendemain ; volée d'oiseaux voyageurs que la pluie mouille et que le vent essuie; que guette, à chaque détour, le milan ou le fusil du chasseur ; mais qui , malgré elle, court toujours en avant !
Pauvres enfants abandonnés ! ne voyez-vous pas derrière eux une femme hâve et sinistre qui leur crie de marcher? C'est la faim! ils vont, poussés par son irrésistible puissance ; mais ils ont beau presser le pas, toujours la sombre furie est là, leur montrant l'horizon!
Pourquoi donc n'ont-ils point place à leur nid dans ce grand arbre que Dieu a créé pour tous ?
Que font, au milieu de notre civilisation, ces demisauvages sans familles, sans pays, sans but, que la société roule dans ses flots comme les épaves d'un naufrage? Sont-ils là pour nous apprendre la prévoyance, pour nous rendre plus facile le contentement ou pour entretenir en nous les sources de la pitié?
L'enfant qui émiette son gâteau à l'hirondelle de la croisée ne demande pas pourquoi Dieu l'envoie! faites comme lui ; semez quelques miettes de votre abondance devant cet exilé de la terre du soleil, sinon par humanité , du moins par reconnaissance! Piappelez -vous le temps où, le carton suspendu à l'épaule, vous oubliiez les ordres de la mère craintive et l'heure de l'école devant la planche étroite où le fifre et le tambour faisaient danser ces étranges acteurs. Quelle joie quand le genou de l'enfant, plus vivement agité, imprimait à leur branle de plus hardis mouvements ; quand danseurs et danseuses, soulevés en même temps, se heurtaient, se mêlaient, volaient en frappant du dos le pavé ou effleurant du front le ruisseau ! Jours heureux où vous cherchiez la cause de ces
folles sarabandes ! Gombien de fois, depuis, avez-
vous vu s'agiter de plus illustres acteurs sur un plus vaste théâtre? — C'est que, dans votre enfance, vous aperceviez la ficelle sans la comprendre, tandis que, plus tard, vous l'avez comprise sans la voir.
Hélas! vous le savez maintenant, cet humble spectacle est la parodie de celui du monde! Combien d'hommes ne sont que des marionnettes attachées au cordon de l'intérêt ou de la vanité, et qu'un genou invisible fait danser près du ruisseau!
Midi. — J'ai voulu lire; je ne sais par quelle fatalité tous les livres que j'ai ouverts ne m'ont entretenu que de chasses dans les forêts de l'Asie, de pêches vers les mers glaciales, de combats chez les peuples anciens ou modernes. Historiens, poètes, voyageurs, tous me parlaient de luttes, de destruction, et tous semblaient glorifier l'acharnement de la vie à éteindre la vie! C'était, sous toutes les formes, cet hymne horrible de la guerre que, depuis tant de siècles, chante en chœur le genre humain !
—La guerre ! la guerre ! écoutez !. . . les tambours battent, les clairons sonnent, l'artillerie fait re-
tentir son tonnerre, le sol s'ébranle sous le galop des escadrons! tout se perd dans un nuage de poussière et de fumée î plus rien, que des cris confus, des étincellements de glaive, des drapeaux qui s'agitent, une mêlée convulsive qui roule, en laissant après elle une longue traînée de sang !
Mais enfin le bruit s'affaiblit, le nuage s'entrouvre, les vainqueurs reparaissent avec les étendards conquis, les canons captifs, la foule humiliée et sans armes qui va expier, comme un crime, le hasard d'une défaite.
Que les villes préparent des fleurs pour les arcs de triomphe ! Allumez les cierges aux autels afin de remercier Dieu! Constellez d'étoiles d'honneur ces poitrines que gonfle l'orgueil! Voici les poètes qui élèvent la voix à la louange des victorieux.
Mais regardez là-bas, du côté des vaincus, que voyez-vous ? Au lieu d'arcs de triomphe, de longues fosses béantes où Ton range silencieusement des cadavres ; au lieu d'hymnes de remerciements, un chœur immense de sanglots; au lieu de récompenses, cle la honte; au lieu de louanges, les accusations de la défiance !
C'est que la guerre a, comme le vieux Janus, deux visages, l'un étincelant de joie, l'autre pâle d'abattement, et chacun de ces deux visages regarde alternativement les nations, car nulle n'a connu les succès sans les revers, la gloire sans l'humiliation.
Et qui pourrait dire s'il en est une seule qui ait plus gagné que perdu à ce jeu lugubre des batailles ? Connaît-on le résultat du compte ouvert par chacune d'elles à la gloire militaire, et sait-on s'il lui reste,. en définitive, autre chose que le souvenir de villes détruites, de générations fauchées dans leur fleur et de campagnes transformées en désert?
Que les nations primitives aient traduit par la lutte l'opposition de leurs instincts et l'inégalité de leurs avancements; qu'elles aient fait de la guerre un soc pour défricher la barbarie, que la civilisation grecque ait été inoculée au monde par l'épée d'Alexandre, la civilisation romaine par celle de César, on peut, à toute force, le comprendre ! Alors, peut-être, il était permis de faire de Minerve la déesse de la guerre ! Mais aujourd'hui que l'égalité semble s'établir entre les peu-
pies comme entre les individus, et que les Barbares ont disparu, il faut aussi changer le symbole; ne représentez plus la guerre par cette chaste divinité qui s'avance noblement le casque en tête et le glaive au repos ; la guerre, c'est une furie qui court le poignard levé, foulant aux pieds des débris enflammés et des cadavres défigurés.
Ah ! nous voudrions que cette image fût toujours présente aux yeux des puissants; qu'ils la retrouvassent sur le papier où leur main va écrire le mot qui appelle au combat ; qu'ils la vissent se dresser devant la tribune où leurs bouches vont prononcer les paroles qui sèment la discorde ; qu'ils l'aperçussent partout, comme un éternel avertissement; quelle prît une voix murmurant sans cesse au fond de leur âme et qui pût leur dire : « Regarde, je suis la guerre! par moi tout ce « qui est beau se flétrit, tout ce qui est faible se « brise, tout ce qui est pur meurt souillé.
« Je ne respecte ni le dévouement, ni le génie,
a ni la vertu; je fais percer le cœur le plus noble
« par le bras le plus vil. La violence est mon droit.
« Je déprave les bons par la souffrance et la
«colère; j'endurcis les méchants par le succès;
(( j'éteins la pitié dans les âmes et je fais un cle- « voir de la haine.
a Dieu avait dit : — Croissez en richesse et en « nombre ; vivez en frères et chérissez les autres « comme vous voulez être chéris vous-mêmes!
a Et moi, je leur ai dit : — Que le plus fort extera mine le plus faible et le dépouille ; que les « hommes soient entre eux comme les bêtes qui a s'entre-dévorent, et que chacun fasse aux au- « très le plus de mal pour se procurer le plus de « bien ! »
Trois heures. — Je suis descendu au jardin : dans la cour était assis notre voisin des mansardes, tenant entre ses genoux un enfant de sa fille. Le grand-père est un vieux soldat qui vit de sa retraite ; le petit-fils est un de ces enfants hâtifs et songeurs que l'air du siècle menace de mûrir trop tôt.
Je les ai salués en passant, et je suis allé m' asseoir sous la tonnelle, d'où je pouvais les voir et les entendre.
Le soldat regardait son petit-fils avec cet air de lion apprivoisé qui cherche une caresse ; le petitfils, une main appuyée au bâton du vieillard,
l'autre à son bras immobile, avait enfourché à demi le genou qui s'offrait à lui et demeurait là en suspens, comme le cavalier qui attend ou réfléchit.
Tout d'un coup il a redressé la tête et s'est écrié de ce ton presque plaintif de l'enfant qui veut ■ connaître.
— Grand-père, pourquoi Dieu a-t-il fait la campagne?
— Pourquoi, conscrit? a répété le troupier en souriant; mais un peu à notre intention, je suppose. Ne sais-tu pas que c'est là que poussent les récoltes, les forêts, les villes? La terre, petit, est un caisson de vivres que l'empereur du firmament nous a donné pour faire nos étapes ; les bons soldats l'entretiennent et le ménagent.
— J'aimerais mieux ne voir partout que de longues herbes et des fleurs, comme dans le jardin de M. Rémi, a dit l'enfant pensif ; mais le ciel, grand-père, à quoi peut-il servir?
— Le ciel, camarade, nous fournit d'abord l'air et le jour, c'est-à-dire la ration quotidienne du soldat. Il loge le soleil qui nourrit les moissons, les étoiles qui éclairent la nuit, et celui qui corn-
mande au soleil et aux étoiles. C'est la tente du général en chef, vois-tu ; aussi, quand on le regarde, il faut présenter les armes.
— Vrai! a dit le petit garçon d'un air désappointé, je ne le croyais fait que pour les oiseaux qui chantent et les nuages qui passent ! Mais la mer, alors, grand-père?...
— Pour la mer, s'est écrié l'ancien grenadier des Pyramides, je m'en serais passé! c'est l'amie des uniformes rouges!.,, et cependant, en y regardant bien, elle a aussi du bon : c'est à elle que nous devons les pluies qui arrosent notre blé, des engrais qui le font germer, le sel qui l'assaisonne, et tout ce que les vaisseaux nous apportent. Sans la mer, enfant, les nations seraient comme des voisins qui n'ont point entre eux de porte de communication ; les montagnes feraient obstacle, les plaines seraient trop longues à traverser; on ne pourrait ni se voir, ni se secourir, ni s'aimer.
— Et il n'y aurait point de coquillages ! a ajouté le petit-fils ; oui, Dieu a eu raison de créer la mer. . .
— Comme il a eu raison de créer tout le reste, garçon.
x— Quoi ! tout, grand-père ? a répété le petit
avec un sourire aiguisé... même ce bâton de sarment ?
— Même ce bâton, a dit le soldat, car il me sert à la fois d'arme et de soutien ; avec lui je puis sonder la fondrière, écarter le chien furieux, briser la ronce qui gène ma route ; il me sert à abattre, en passant, la pomme qui te désaltère
— Et moi j'en fais un cheval de bataille, a interrompu l'enfant qui a saisi le sarment, l'a enfourché d'un bond et s'est enfui à travers les touffes de lilas. »
Le grand-père l'a suivi des yeux jusqu'à ce que sa tête brune ait disparu ; alors il a plié les épaules et son regard ayant rencontré le mien, il a souri d'un air d'intelligence!
Mais je n'ai pu répondre à ce sourire, car ce que je venais d'entendre et de voir m'avait semblé une sorte de parabole. Le vieux soldat me rappelait cette race de cœurs simples et de grands courages, nourrie à la manière d'Achille, avec la moelle des lions, et qui regardant la vie comme une œuvre, s'en était fait les ouvriers patients et dévoués; tandis que l'enfant précoce et débile représentait cette nouvelle génération nourrie seulement
du miel enlevé à toutes choses, intelligente sans but, inhabile à l'action, et ne voyant dans la création que des fleurs, des oiseaux, des nuées, des coquillages et des jouets.
Quatre heures. — On m'a souvent raillé, quand j'étais écolier, parce que j'aimais à lire les dictionnaires ; mais les moqueries n'ont pu me guérir de cette infirmité! encore maintenant je ne trouve jamais un de ces répertoires sans le feuilleter longuement. Mon esprit se promène à travers la double colonne des mots, comme au milieu d'une foule dans laquelle on cherche ses amis.
Il en est que j'aime pour eux-mêmes, parce que leur physionomie me semble aimable, leur voix mélodieuse ; d'autres me plaisent par les souvenirs qu'ils me rappellent. Certaines expressions ressemblent aux touches d'un piano, on ne peut s'y arrêter sans éveiller une note, qui de notre oreille glisse à notre intelligence, à notre mémoire ou à notre cœur. Je viens d'en faire l'expérience sur plusieurs mots qui ont passé sous mes yeux ; chacun d'eux a été l'occasion de réflexions que je transcris au hasard sur les feuilles de ce mémorial.
TACHE. L'oiseau vit libre dans les airs, le poisson
clans les eaux, la bête fauve dans les forêts ; pour eux l'existence n'a d'autre résultat que l'existence même ; l'homme seul, ici-bas, s'impose une tâche. Dieu n'a assigné qu'à lui ces buts lointains et fuyants qu'il faut poursuivre à travers les fatigues, les obstacles et les dangers, c'est à la fois, sa dette et son privilège; sa dette, parce qu'il n'y atteint qu'à force de sacrifice ; son privilège, parce qu'il lui crée des devoirs, alors que, pour le reste de la création, il n'y a que des instincts.
Une tâche! ah! heureux qui a su reconnaître celle quirevient à tout homme! heureux qui a compris qu'il n'était point né seulement pour vivre luimême, mais pour faire vivre; que s'il grandissait, c'était afin d'abriter de plus petits à son ombre et que le monde était un champ à ensemencer de ses actions. Pour celui-là, la route pourra être difficile, mais comme son but est hors de lui, il trouvera aussi des appuis extérieurs. L'égoïste habite un désert; s'il se manque un seul instant, tout lui manque; l'homme de dévouement, au contraire, est entouré de soutiens, il a pour éternel encouragement les êtres qu'il console, les choses qu'il protège; étendre sa vie au-delà de soi, ce n'est
pas l'amoindrir, c'est la compléter; c'est imiter l'arbre qui jette mille racines par lesquelles il pompe, au loin, plus de sève.
Puis, la Providence veille sur tous. Sans ses consolations de chaque jour, que deviendrait l'homme successivement dépouillé de chacune de ses espérances? Hélas! nous semons en vain les affections humaines et les souvenirs sur notre route, comme le Petit Poucet semait les miettes de son pain noir ; l'ingratitude, l'inconstance, l'oubli, tristes oiseaux accourus de tous les points du ciel, sont là prêts à tout dévorer ! Les joies les mieux conquises sont les premières perdues; mais la Providence de Dieu répare toutes nos pertes; à chaque échec, essuyé par notre prévoyance, elle se montre plus généreuse , et plus tendre ; aux fatigués elle envoie la brise du soir; aux allanguis, le rayon du matin ; grâce à elle, aucune tristesse n'est sans consolation, aucune tâche sans repos !
Voyez le laboureur qui rentre brisé par le travail du jour ? Pauvre et sans protecteur, il a voulu être la protection et la richesse de sa famille ; des landes couvraient la montagne ; il y a promené la charrue; des eaux fétides croupissaient dans le
vallon , il leur a creusé des canaux ; les merisiers et les pommiers sauvages garnissaient le coteau; il les a greffés de sa main, et, s'il ne doit voir que leurs fleurs, du moins leurs fruits enrichiront ses enfants !
Son corps s'est usé dans cette longue lutte contre la nature. Vous le voyez assis, les membres raides, la tête immobile, sans parole et sans regards ! Mais ne craignez rien pour lui ! cette lueur qui l'éclairé, c'est la lueur de son foyer: cette femme qui le regarde, c'est la femme qu'il aime; ces enfants qui se chauffent à ses pieds, ce sont les enfants qui lui donnent le nom de père ! Ne craignez rien ! Bientôt, sous ces douces influences, son corps engourdi va reprendre le mouvement et la vie. La voix de la famille chante doucement autour de son cœur, et son cœur va reprendre courage ! Si la tâche est lourde, Dieu a mis à son accomplissement une récompense qui rend tout facile : l'amour de ceux qui vivent par lui !
BATON. — Ce mot me rappelle une tradition que mon père m'a souvent racontée, et que je veux écrire ici afin de ne jamais l'oublier.