‹ Le mémorial de famille (volume 2)Chapitre 7 sur 28 · AVAIT LA NAISSANCE DUNE FILLE. — LES TRAITÉS D'ÉDUCATION · texte numérisé non relu

AVAIT LA NAISSANCE DUNE FILLE. — LES TRAITÉS D'ÉDUCATION

âô janvier. — Depuis quelque temps, on ne voit sur tous les meubles de notre chambre que petits béguins brodés, petites brassières garnies, langes de fine toile et couvertures festonnées. Marcelle prépare la layette de l'enfant qui va compléter la famille. Sa barcelonnette est déjà à sa place, près

de l'alcôve, avec ses rideaux de soie verte, sa courtepointe piquée, son petit oreiller bordé de dentelles. Rien ne paraît assez beau pour celui qu'on attend. Toutes les amies travaillent en son intention : la mousseline, le jaconas et l'organdi se couvrent de chefs-d'œuvre dont Marcelle grossit chaque jour son trésor.

Ce matin elle était dans l'extase devant un petit manteau ouaté et encadré de duvet de cygne, quand la tante Roubert est arrivée ; on lui a tout montré.

— C'est superbe! a-t-elle dit, après avoir promené un regard rapide sur ces merveilles ; mais moi aussi je veux te donner quelque chose; j'apporte mon cadeau.

— Qu'est-ce donc, chère tante? a demandé Marcelle.

— Devinez! a-t-elle répondu, la main plongée dans son inamovible cabas.

— Ce n'est rien de ce que j'ai déjà?

— Rien!

Marcelle a cherché longtemps, et a nommé tout ce qui lui manquait encore pour le premier âge, puis pour le second.

— Ce sont des bonnets au point de Berlin?

— Non.

— Des brodequins tricotés?

— - Non.

— Un collier de corail?

— Non.

— Un hochet à grelots d'argent?

— Non, non! s'est écriée madame Roubert impatientée.

— Mais quoi donc alors?

— Tous mes vieux bas! »

Et elle les a retirés triomphalement de son cabas ; elle les a déployés avec complaisance sur le divan. Il y en avait de toutes sortes et de toutes couleurs.

Marcelle et moi la regardions sans comprenprendre.

— Ah? vous croyez que je veux rire! a-t-elle repris ; mais vos dentelles, vos broderies ne sont que pour l'apparence : l'enfant n'en sera ni plus à l'aise, ni plus chaudement, tandis qu'avec quatre de ces bas je lui ferai un Manchet. »

Alors elle a montré à Marcelle comment il fallait

s'y prendre : elle a taillé, elle a bâti devant elle,

et bientôt les vieux bas se sont transformés en petits jupons à taille et à manches.

J'avais suivi avec beaucoup d'intérêt cette transfiguration ; quand elle a été achevée, la tante Roubert a rangé sur le lit les quatre blanchets de laine et de coton.

— Maintenant, a-t-elle dit à Marcelle, tu n'as qu'à coudre le tout. Pour avoir été vêtu sans frais, l'enfant ne s'en trouvera point plus mal, et votre bourse s'en trouvera mieux. Dans ce moment, tu ne penses qu'à ce qui peut l'orner, c'est la règle : toutes les mères voudraient emmailloter leur premier né avec des faveurs roses ; mais quand l'expérience vient, on songe au nécessaire, à l'épargne; on prend son rôle au sérieux, et on ne porte plus son enfant comme un bouquet. Au reste, chaque chose a son temps : à ton âge on commence par les broderies, et au mien par les blanchets.

Là-dessus, madame Roubert a réuni les rognures, elle a pris congé, et elle est repartie.

Le soir, mon père est venu. Marcelle lui a montré sa layette, y compris cette fois les blanchets; elle lui a longuement expliqué toutes les précautions que nous devions prendre pour l'enfant.

— Nous voulons d'abord, dans notre chambre, une température toujours égale; le poêle et le thermomètre sont achetés pour cela. Marcelle s'est assuré, chez le voisin, le lait d'une vache que l'on viendra traire sous ses yeux. Elle ne souffrira ni langes serrés, ni balancements de berceau. Plus tard, au retour des hirondelles, on descendra l'enfant au jardin; la natte madécasse qui ornait la table à thé sera étendue sur la pelouse pour qu'il puisse s'y rouler librement, fortifier ses membres par l'exercice, et grandir baigné dans l'air vivifiant du dehors.

Puis sont venus les détails sur les soins de chaque instant, sur la nourriture, sur l'habillement ; car tout a été réglé par avance -, notre siège est fait î

Mon père a écouté avec son sourire indulgent ; mais quand nous avons eu achevé, surpris de son silence, nous lui avons demandé s'il nous désapprouvait.

— Nullement, a-t-il répondu.

— Et n'avez -vous rien à ajouter, mon père? a dit Marcelle.

— Rien, chère fille, si ce n'est une historiette

que je dois avoir lue autrefois clans quelque vieux livre ; la voici :

On raconte qu'il y avait en Perse un derviche renommé pour sa science et sa sagesse, à qui le prince voulut confier ses richesses avant d'entreprendre une expédition lointaine. Il ordonna de fondre, en conséquence, tout son or, et d'en faire une statue dont il donna la garde au derviche.

Celui-ci, jaloux de la rendre telle qu'il l'avait reçue, l'entoura de surveillance, et ne manqua point de la visiter plusieurs fois chaque jour. Il examinait de ses propres yeux les moindres détails, afin de s'assurer qu'elle était intacte, l'essuyait de ses mains pour la maintenir aussi brillante, et en approchait de temps en temps la pierre de touche par crainte de quelque fraude.

Enfin le prince revint, réclama son trésor, et le derviche le lui remit avec le joyeux orgueil d'avoir dignement rempli sa tâche; mais quand il fallut reprendre la statue d'or, elle se trouva si légère qu'un seul homme suffit pour la soulever. On reconnut alors que d'adroits voleurs avaient limé le métal précieux à l'intérieur, de manière à ne laisser que l'enveloppe.

Tous les soins du derviche avaient été inutiles, parce qu'il ne s'était occupé que du dehors.

A ces mots, mon père m'a serré la main, a embrassé Marcelle, et nous a laissés réfléchir à sa parabole.

Nous nous sommes regardés un peu confus.

Nous venions de comprendre que nous avions imité le derviche, et que, pour l'enfant qui allait nous être confié, comme lui pour la statue, nous n'avions songé qu'à l'extérieur.

Et cependant, que de voleurs inaperçus peuvent dérober les richesses du dedans ! En éducation, chaque mauvais exemple, chaque fait mal compris, chaque parole imprudente, est un coup de lime qui enlève, dans le cœur de l'enfant, une parcelle d'or. D'où vient donc qu'on y songe si peu? Pourquoi seulement ces préparatifs matériels? La créature qu'on attend, n'est-ce donc qu'un corps à défendre? n'est-ce pas aussi une âme à former ? Je vois bien les langes et le berceau; mais où sont les principes, la croyance? Pour être vraiment préparé à accepter la charge de cette vie naissante, ne faut-il pas pouvoir la défendre contre le mal aussi bien que contre la mort? Nous avons pensé au froid, à la fatigue, à la faim, et nous avons oublié les impressions corruptrices, les funestes instincts, les périlleuses tentations ! Est-ce là tout ce que doit attendre celui qui va vous confier ce vivant trésor? Que lui répondre quand il viendra le redemander, si,

comme le prince persan, il le trouve devenu trop léger ?

Cette pensée m'a occupé tout le soir et m'a empêché de dormir pendant plusieurs heures. Ce matin, j'ai communiqué mes angoisses à Marcelle : nous sommes convenus qu'il fallait réfléchir et s'éclairer. Je suis allé voir mon père pour lui demander des livres qui traitent de cette difficile question ; Justin m'en a également prêté plusieurs.

Me voici entouré de volumes. Tandis que Marcelle continue sa layette pour le corps, je vais préparer celle de l'âme. Dieu veuille que je n'oublie pas aussi les blanchets.

15 février. — J'ai lu et relu vingt traités d'éducation... Que de paradoxes il m'a fallu coudoyer ! Que d'obscurités à traverser! mais aussi, par instant, quelles zones lumineuses ! Je me fais l'effet d'un voyageur arrivant d'une lointaine pérégrination. J'ai visité de grandes montagnes glacées où rien ne poussait, des plaines dévorantes dans lesquelles tout était desséché, des forêts sauvages où la nature abandonnée à elle-même s'épuisait en efforts inutiles et succombait à sa propre fécondité. De loin en loin seulement se sont

ouvertes quelques reposantes perspectives : villages aux toits dorés par le soleil, champs de blé mûr que moire la brise, vignes tachetées de grappes vermeilles, prairies veloutées d'un vert tendre où paissent les troupeaux gardés par des enfants ! Mais maintenant que me voilà arrivé au terme du long voyage, comme le prudent Ulysse, « après avoir vu les pays de beaucoup de peuples, » je m'arrête, je me recueille, et je cherche l'enseignement.

A la suite d'une longue discussion avec moimême, je crois l'avoir trouvé.

— Notre premier devoir, ai-je dit hier soir à Marcelle, est de préparer l'enfant à prendre sa place dans le monde. Toutes les éducations doivent ressembler à celle d'Achille : pas de mollesses énervantes pour l'âme ni pour le corps ; il faut plonger son nourrisson dans le Styx et le fortifier avec la moelle des lions.

— Vous permettrez bien, austère Centaure, m'a dit Marcelle en riant, d'y joindre, comme pour le roi des dieux, quelques rayons de miel sauvage et le lait de la chèvre Amalthée.

— Je veux, ai-je repris en suivant ma pensée,

que l'enfant qui va naître goûte au breuvage de la vie sans qu'on en déguise l'amertume ; qu'il accoutume ses sens à supporter ce qui est; qu'il s'exerce à la patience, s'endurcisse à la douleur ; que son premier effort soit une lutte, puisque son existence entière ne peut être autre chose. Hercule se préparait à ses victoires en étouffant des serpents dans son berceau.

— Sans doute a répondu Marcelle ; mais à condition de ne pas assombrir une jeune âme où tout se décalque en riants reflets. La joie est la grâce de l'enfant; c'est son privilège. Mes soins conserveront à la douce créature que le ciel me confie les heureuses impressions du premier âge; ce sont des germes que nous devons faire éclore et faire fleurir. Gomme le père de Montaigne, je veux n'entourer le nouveau-né que de sons caressants et de gracieuses images.

— Surtout, ai-je continué sans m' arrêter à ce que je venais d'entendre, qu'il s'accoutume à suivre le droit sentier, passât-il sur les rocs et les précipices !

— Surtout, a répété Marcelle, qui n'écoutait aussi que sa propre voix, puisse-t-il suivre gaie-

ment la route des hommes de bonne volonté, sans chercher les obstacles et en évitant les périls.

— Qu'importe qu'il ait le front en sueur et les pieds blancs de poussière, s'il sent son âme audessus des nuées!

— Qu'importe la facilité de sa tâche, s'il l'accomplit dans la paix et le contentement.

— Qu'il soit rude et loyal ! L'armure de fer défend bien ce qu'elle recouvre.

— Qu'il se montre doux et accueillant ! Le sourire est un don de bien-venue que l'on doit à tous les hommes.

— C'est ainsi qu'il deviendra fort et invulnérable comme Alcide !

— C'est ainsi qu'il sera aimable et aimé comme Abel!

Ici mon père, qui se tenait assis près du foyer, et qui jusqu'alors avait gardé le silence, s'est pris à rire.

— Que Dieu vous accorde, a-t-il dit ; mais ce sera chose difficile : l'un veut faire de l'enfant un demidieu, l'autre un demi-homme. Rémi christianise l'école de Lycurgue, Marcelle moralise l'école des châtelaines; celle-ci rêve un page vertueux, celui-là un

Léonidas dont les Thermopyles soient en lui-même. Pour vous satisfaire tous deux, l'enfant devra être un Spartiate jouant de la mandoline.

Marcelle a souri, mais moi je suis devenu pensif.

Mon père a raison. Que deviendrait une éducation ainsi livrée à deux systèmes contraires? Et, d'un autre côté, le moyen de s'entendre? Alors même que je convaincrais Marcelle, pourrais-je substituer une opinion à une nature, transformer son être tout entier, en changer, pour ainsi dire, le métal? Gomment faire que sa tendresse devienne du stoïcisme, sa gaieté expansive de la gravité? Le voudr^ais-je, si j'en avais le pouvoir?

Je retournais en tous sens ce problème sans y voir de solution , quand nos voisins Hubert sont venus passer avec nous la soirée.

La petite Renée les accompagnait. Pour la première fois j'ai pris garde à leurs manières avec l'enfant. Il m'a semblé 'qu'elles étaient tendres et calmes, mais inflexibles. Toute liberté dont Renée peut jouir impunément lui est laissée ; mais quand l'ordre est donné, il faut qu'elle obéisse.

J'en ai fait la remarque.

— Nous n'imposons jamais notre volonté dans les

choses indifférentes ou de peu d'importance, m'a répondu le père; mais, pour le reste, notre expérience doit prévaloir sous peine d'être mise en doute. Employer trop souvent son autorité, c'est l'affaiblir ; souffrir qu'on y résiste, c'est l'abdiquer. La grande éducatrice est d'ailleurs l'habitude. Quand l'enfant ne peut jamais échapper à l'ordre, il finit par l'accepter sans révolte. La volonté assouplie par l'exercice cède au premier appel; il se fait dans l'âme une articulation semblable à celle des membres destinés à se plier.

Cependant Renée a voulu résister une fois ; elle a éclaté en pleurs et en cris. La mère est restée comme enveloppée dans son inébranlable douceur. A mesure que la voix de l'enfant s'élevait plus irritée, la sienne s'abaissait plus tranquille. Les emportements de Renée se sont perdus dans cette sérénité patiente, comme les boulets dans l'obstacle de terre molle qu'on leur oppose.

J'ai demandé s'il en était toujours ainsi.

— Toujours, m'a répondu Justin ; l'enfant subit, malgré lui, la contagion de la douceur; sa colère reste court faute de réplique. Si vous voulez apaiser un furieux, ne l'imitez jamais. Au moment de

la fureur, ce n'est pas la reproduction de notre image qui nous fait honte , mais le contraste qui en montre la laideur ; la réprimande et l'impatience ne réussissent pas mieux : ce sont autant de souffles sous lesquelles se ravive la flamme.

— Ainsi, à votre avis, le plus sûr moyen d'éducation serait l'exemple.

— Dites plutôt qu'à mon avis il n'en est point d'autre. L'âme de l'enfant est une sorte de chambre obscure où se décalque ce qui frappe ses yeux, et ces empreintes ineffaçables forment à la longue son caractère. Tout ce qui ne vient pas de notre nature primitive vient de cet enseignement perpétuel et invisible. Nos véritables précepteurs sont les faits qui nous environnent. Si vous voulez assurer la santé morale de l'enfant, commencez donc par purifier l'atmosphère dans laquelle il respire.

— Et comment?

— En vous améliorant. Les premiers efforts de l'éducateur ne doivent point se porter sur l'enfant, mais sur lui-même ; son principal enseignement ne ressort point de ce qu'il dit, mais de ce qu'il fait. Vous voulez donner le goût du travail ? honorez-le

par vos habitudes ; ne vous découvrez point plus bas devant le riche oisif que devant le pauvre laborieux. Vous souhaitez par-dessus tout un cœur sincère, montrez-le par votre horreur pour le mensonge et votre mépris pour quiconque forfait à la vérité. Vous aimez la bienveillance qui croit au bien en pardonnant le mal ; retenez l'amertume de vos jugements; éteignez vos haines secrètes. Vous croyez que le sacrifice est la source de tout ce qui se fait ici-bas de courageux et de grand; dévouezvous en silence et souriez sur la croix pour ceux que vous sauvez.

— Mais n'est-ce point trop vouloir, ai-je objecté, et peut-on exiger de l'homme tant de vertus?

—Alors pourquoi les exigeriez-vous de l'enfant? a repris vivement Justin ; ce qui vous est impossible, lui est-il donc plus facile ? Pensez-vous pouvoir lui faire respecter les principes que vous ne respecterez point vous-même? Ne savez-vous pas que, pour lui, apprendre à vivre, c'est imiter?

— Alors, ai-je dit, selon vous, l'éducation de nos fils devrait être précédée d'un exajaen de conscience et d'un ferme propos de ntfus améliorer.

— En doutez-vous? l'élévation d'une créature

humaine à cette suprême magistrature du foyer n'est- elle donc pas une des grandes crises de l'existence? En abordant des devoirs nouveaux et souverains, ne doit-elle pas sentir le besoin de purifier son âme et de l'armer? Toutes les initiations sont préparées par un retour fait sur soimême dans la solitude et la méditation ; pourquoi celle qui confère la plus sainte mission terrestre serait-elle moins austère? Le juré qui va décider de la réputation, de la liberté ou de la vie d'un homme, se recueille avec tremblement; que serace donc pour le chef de famille qui doit décider de la destinée entière de l'enfant, et dont chaque action, chaque parole prépare son bonheur ou son infortune, son honneur ou sa honte? Quiconque entreprend une éducation doit commencer par achever la sienne. Il y a dans les familles, pour l'ordre moral comme pour l'ordre physique, une sorte de transmission fatale : l'enfant hérite du tempérament de l'âme comme de celui du corps ; mais, parce que les développements divers des penchants primitifs le font différer de l'être qu'il continue, l'œil inattentif n'aperçoit pas la relation. Ici le père avait seulement une faiblesse dont le fils

» 99 — un vice ; là le premier possédait une qualité que. dans le second, nous voyons transformée en vertu! L'atmosphère domestique a opéré ces modifications en perfectionnant ou en dépravant les dispositions premières, et l'enfant est ainsi devenu justement notre récompense ou notre punition. »

J'ai beaucoup réfléchi depuis à l'opinion de notre voisin, et maintenant je pense comme lui. Ces systèmes, laborieusement inventés clans le cabinet et montés pièce à pièce, sont des machines trop compliquées ; elles ne peuvent être tenues en mouvement que par un effort continuel. Pris en dehors de nous, ils constituent une vie artificielle au milieu de notre vie positive ; nous nous trouvons, comme les anciens rois, soumis à une étiquette écrite qui règle nos actions, violente nos goûts, dicte nos paroles. Gomment ne pas l'oublier par instants! Et alors, adieu tout l'édifice! la première brèche faite, il s'écroule bientôt ! Nos moyens d'éducation ne sont plus que des règles expliquées en chaire par un professeur; la classe finie, personne n'y songe. Évidemment le seul système fructueux est celui qui passe dans nos actes, s' ex-

prime par nos habitudes et vit en nous : c'est l'exemple!

Dès lors cesse la nécessité d'un programme commun pour Marcelle et pour moi : chacun de nous doit perfectionner sa nature et non l'abdiquer; livrer ce qu'il a de meilleur en lui, et compléter ainsi ce qu'a pu donner l'autre.

Ah! maintenant tout est éclairci et je comprends nos deux rôles : à Marcelle les douces leçons, à moi les enseignements stoïques. Ce n'est pas sans dessein que Dieu a livré l'enfant à cette double influence de l'homme et de la femme. D'accord sur le but à atteindre, ils doivent différer sur les moyens ; tandis que le père montre à son fils les abîmes et les escarpements du rude sentier, la mère indique au loin les ombrages sous lesquels il pourra reposer ; celui-là donne le bâton ferré qui défend le voyageur ; celle-ci, le baiser mouillé de larmes qui le console; d'un côté, la voix ferme dit : — Courage! de l'autre, la voix douce dit : — Espère !

J'ai rendu les livres à mon père et à Justin ; désormais c'est dans mon propre cœur que je veux lire. Un cahier était préparé pour prendre des

notes ; j'avais écrit sur la première page, en lettres gothiques tracées de ma plus belle main :

Préceptes d'éducation.

J'ai ajouté au-dessous ces deux pas :

Devenir meilleur.

Rien de plus! Les autres pages resteront en blanc,

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