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Le mémorial de la vie chrétienne

Les goûts, comme les opinions, variant à l'infini, il n'est, pour ainsi dire, pas de sujet sur lequel les écrivains n'aient exercé leur plume. Quelques-uns, charmés de la beauté de l'éloquence, se sont proposé de former un orateur en prenant l'homme au berceau , en lui aplanissant le chemin, et en le conduisant de degré en degré jusqu'à la perfection dans l'art de bien dire; d'autres se sont proposé de former un prince accompli; d'autres, un vaillant capitaine; d'autres, un courtisan habile : chacun, en un mot, s'est efforcé de relever et d'ennoblir la chose à laquelle il attachait le plus de prix. Maintenant on avouera sans peine que parmi les objets qui nous environnent ici -bas, il n'y a rien de plus précieux, rien de plus divin , s'il est permis de parler de la sorte, que le chrétien, dont la vie et la

fin sont surnaturelles et que les saints appellent indifféremment homme céleste ou ange terrestre. Mais s'il s'est trouvé des auteurs pour enseigner jusque dans leurs plus minutieux détails les règles de tel ou tel art en particulier, n'est-il pas juste que quelqu'un entreprenne aussi de tracer les règles de la perfection chrétienne; de cet art céleste qui l'emporte si fort sur tous les autres, et dont la connaissance est tout à la fois et si nécessaire et si difficile à acquérir?

C'est cette pensée qui depuis bien des années m'a fait désirer de voir paraître un livre où l'on s'appliquerait à former un chrétien parfait, et qui contiendrait le résumé de tout ce qui se rapporte à la vie spirituelle et céleste. L'ouvrier intelligent ne néglige rien pour se procurer les outils dont il a besoin; l'étudiant est heureux de rencontrer un livre, une sorte de mémorial ou soient brièvement exposées les règles de l'art ou de la science qu'il veut acquérir; pourquoi n'en serait-il pas de même du chrétien, lui qui est obligé de s'instruire dans l'art et dans la science par excellence? Ceux qui ont un vrai désir de servir Dieu trouveraient là une doctrine solide en même temps que des lumières

abondantes; et les confesseurs, comme les prédicateurs, jaloux du progrès des âmes, n'auraient qu'à leur indiquer la source où elles devraient puiser pour achever de se rendre parfaites.

Je n'ignore pas qu'il existe une foule d'ouvrages d'une doctrine très-saine et tout à fait catholique; mais en général ces ouvrages n'ont en vue qu'un seul objet, et jamais ils n'est entré dans la pensée de leurs auteurs de traiter l'ensemble de la vie chrétienne; et, bien que l'on puisse regarder les catéchismes comme des abrégés de cet ensemble , cependant, par cela seul qu'ils s'attachent uniquement à donner l'intelligence de la substance des choses , il est vrai de dire que la doctrine qu'ils renferment est plutôt spéculative que pratique; en d'autres termes, qu'elle est plus propre à éclairer l'entendement qu'à remuer la volonté et à faciliter à celle-ci l'usage et la pratique delà vertu.

Je me suis donc résolu, avec l'aide de Dieu et en recourant aux écrits que les Saints nous ont laissés sur les différentes matières qui touchent à la piété, de composer un livre dont le but soit de former un chrétien , en prenant celui-ci à partir du moment de sa conversion , et en le conduisant ensuite à travers toutes les voies et

__ 4 — tous les exercices de la vie spirituelle jusqu'à son entière perfection. Je considère donc ce chrétien comme un bois grossier nouvellement coupé, et que l'on aurait apporté de la montagne avec ses branches et son écorce; j'y mets la main, je le travaille, je le polis, et je m'efforce de lui donner peu à peu la forme voulue. Pour cela, dans le premier livre, je lui propose le paradis et l'enfer, les grands biens qui accompagnent la vertu, et les raisons qui l'obligent à l'embrasser, mon but étant de le déterminer par là à s'arracher au vice, et à se consacrer tout entier au service de son Créateur et de son Seigneur. Cette détermination une fois prise, comme le chemin qui s'ouvre devant lui est celui de la pénitence, je lui apprends, dans le second livre, de quelle manière il doit la faire. A cette fin, je lui suggère une foule de considérations et de prières tendant toutes à exciter dans son âme le repentir et l'horreur de sa vie passée, en même temps que je lui trace les règles pour bien se confesser, et pour satisfaire à Dieu d'une manière convenable. Après la confession, je parle de la communion; et dans le troisième livre, j'explique comment il doit se préparer pour communier, quelles sont les conditions

pour communier dignement, quelles prières il lui convient de faire avant et après la communion. Une fois muni de ces sacrements, il est temps qu'il songe à l'amendement général de sa vie, et le quatrième livre est là pour lui en fournir les moyens. Mais comme parmi les chrétiens les uns se bornent à ce qui est strictement nécessaire pour se sauver, tandis que les autres, non contents de plier les épaules sous le joug des commandements , acceptent de plus la charge des conseils évangéliques, et aspirent à une plus haute perfection, on trouve dans ce livre deux règles de conduite : l'une, commune et ordinaire, pour les premiers, et l'autre, plus étroite et plus spirituelle, pour les seconds. Enfin, parce que personne ne peut commencer et persévérer à vivre chrétiennement sans le secours de la grâce divine qui s'acquiert par la prière, j e prends occasion de m'étendre sur celleci. Dans le cinquième livre je traite donc de la prière vocale : je dis quelles conditions elle doit avoir pour être efficace, et je donne plusieurs formules, toutes relatives aux différents besoins ou aux différentes pratiques de la vie chrétienne. Dans le sixième livre, je parle de la prière mentale, ou de l'oraison proprement

dite, et j'expose en détail ce qui en forme la matière la plus habituelle, c'est-à-dire les mystères de la vie de Jésus-Christ, et les bienfaits que Dieu ne cesse de répandre sur nous sans revenir sur les autres sujets , qui se trouvent dans le Traité de l'Oraison et de la Méditation. Nous voici arrivés maintenant au seuil de la perfection ; mais comme la perfection consiste dans l'amour de Dieu, je consacre le septième et dernier livre aux moyens d'acquérir cette vertu souveraine, aux obstacles qui nous en éloignent, aux considérations et aux prières à l'aide desquelles nous pourrons l'obtenir.

Tel est, lecteur pieux, le cours de la vie chrétienne divisé en sept jours, auxquels on peut dire que se rapportent et se réduisent tous les enseignements de la philosophie céleste. Mais comme les trois premiers livres n'ont trait qu'à ce que nous devons faire, et que les quatre autres s'occupent plus spécialement de l'oraison et de l'amour de Dieu (sujets que l'on ne doit jamais perdre de vue), j'ai cru expédient de publier cet ouvrage en deux volumes, afin que chacun pût porter commodément sur soi le second, où sont contenues des matières qu'il est bon de se rappeler en tout

temps et en tout lieu. Je n'ai fait qu'y effleurer ces matières, et voilà pourquoi je lui ai donné le nom de Mémorial ; car c'est ainsi que l'on appelle ordinairement le livre où chaque particulier écrit en quelques mots ses affaires. Toutefois je ne pense pas avoir été tellement succinct, que j'aie omis de dire ce qui était absolument nécessaire. Je laisse à d'autres plus éclairés que moi de développer des sujets aussi riches et aussi abondants que ceux-ci, et sur lesquels il y aurait tant et de si belles choses à dire. Seulement, si le Seigneur prolonge un peu ma vie (ma vie, qui se précipite avec tant de rapidité vers sa fin), je ne renonce pas à traiter avec un peu plus de détails certaines parties de la doctrine que je touche à peine en ce moment : et je me propose d'écrire une Exhortation à la vertu, un Choix de règles pour bien vivre, un Traité de l'amour de Dieu et une Vie de Jésus-Christ.

On m'objectera peut-être que former un parfait chrétien est l'œuvre même de l'Esprit- Saint; à cela je réponds que, de même que la grâce n'exclut point notre coopération, mais qu'elle la suppose, de même aussi l'enseignement intérieur de Dieu, bien loin de repous-

ser l'enseignement extérieur qui se fait par les hommes , le réclame au contraire , et l'exige. Cet enseignement appartient particulièrement aux prêtres et aux ministres de l'Église, que Dieu a chargés d'instruire les peuples et de leur expliquer sa loi. C'est pourquoi, parmi les ornements dont le grand prêtre des Juifs était revêtu, il y en avait un appelé rationaly qu'il portait sur la poitrine, et où étaient gravés ces mots : doctrine et vérité; pour marquer que du cœur d'Aaron la doctrine et la vérité devaient découler comme d'une source abondante dans le cœur de tout le peuple. Ce ministère était si important, que d'après les conseils de Jethro, son beau-père, Moïse se déchargea du soin des affaires temporelles sur un certain nombre déjuges, et se réserva tout ce qui tenait à la religion et au culte divin , montrant lui-même au peuple les cérémonies de la loi, et de quelle manière il devait servir et honorer Dieu. Plus tard , quelques prêtres s'étant relâchés sur ce point, Dieu leur fit dire par son Prophète : « Parce que vous avez méprisé la « science et la connaissance de ma loi, je vous « rejetterai des fonctions de mon sacerdoce. » (Osée, iv, 6). «Voici, » dit-il encore parla

bouche d'Isaïe (xxix, 14) ; « voici ce que je ferai « pour donner à ce peuple un signe merveil- « leux, un prodige : je détruirai la sagesse des « sages; j'obscurcirai l'intelligence de ceux « qui se croient habiles, » les menaçant par là du plus terrible châtiment.

Mais si le défaut de sagesse est un des châtiments les plus redoutables qui puissent tomber sur la tête des grands, il n'en atteint pas moins les petits. En effet, supprimez la lumière de l'intelligence, qui est le ressort principal et comme la première roue de l'horloge qui gouverne et met en mouvement toute la vie chrétienne, que pouvez -vous espérer ensuite, sinon des ténèbres, des folies et autres désordres de même nature? Toute l'Écriture est là pour attester la vérité de ce que nous avançons. « Ce peuple n'est pas un peuple sage, » dit Dieu danslsaïe (xxvn, 11). « Le Seigneur qui (( l'a créé n'aura pas pitié de lui : le Seigneur « qui l'a formé ne lui pardonnera point. » Et ailleurs (v. 13) : « Mon peuple est sans intelli- « gence : il sera conduit en captivité ; la faim « consumera ses plus illustres citoyens ; la mul- « titude périra dans les ardeurs de la soif. » Ajoutez à cela le témoignage de Baruch, qui,

se demandant pourquoi Israël vit « dans la « terre des ennemis , » ne trouve pas d'autre réponse que celle-ci : « parce qu'il a délaissé la « source delà sagesse. »j (Baruch , m, 12.) Il explique de la même manière la chute et la condamnation des géants. « Ils n'ont pas trouvé « la voie de la sagesse, » dit-il; « c'est pourquoi « ils ont péri. » (77;., 27.) A son tour, saint Paul écrivant aux Golossiens (m), leur recommande d'avoir soin que la doctrine de Jésus- Christ soit fréquemment annoncée parmi eux, de s'instruire mutuellement, et de s'exhorter les uns les autres à la pratique du bien. En effet, si pour remplir les devoirs de la profession la plus humble, il est indispensable d'en connaître les règles, comment pourrait-il en être autrement lorsqu'il s'agit de plaire à Dieu, de le servir, de conquérir le royaume du ciel, de triompher des forces et des embûches du démon notre ennemi? Gomment un homme grossier pourra-t-il connaître ce qu'il lui importe tant de savoir, si on ne lui met point devant les yeux les promesses et les menaces du Seigneur, ainsi que les raisons nombreuses qu'il a de se dévouer à son service? Comment pourra-t-il se confesser d'une manière convenable,

si on ne lui explique point les différentes parties du sacrement de Pénitence, et ce qu'il doit faire relativement à chacune d'elles? Comment aura-t-il la douleur et le repentir de ses péchés, si on ne lui montre point les motifs qui doivent lui inspirer ces sentiments? Comment communiera-t-il dignement et avec fruit, si on ne lui enseigne point ce qui est requis pour cela? Comment pourra-t-il régler ses actions, travailler à acquérir la vertu et à s'éloigner du vice, s'il ignore les moyens de résister à celuici, et de trouver celle-là, s'il ne sait point déjouer les tentations et les ruses de l'ennemi? Comment sera-t-il capable de faire oraison et d'en retirer du profit, s'il n'a pas même l'idée des conditions qu'elle requiert et des vertus qu'elle exige? Comment parviendra-t-il à l'amour de Dieu par-dessus toutes choses, si le chemin qui y mène, les obstacles qui s'y rencontrent, les exercices qu'il demande, lui sont tout à fait inconnus? Nous avons grandement besoin de lumières pour tout cela, et certes, ces lumières, nous ne les apportons pas avec nous en naissant, puisqu'on peut dire à bon droit que chacun de nous est figuré par l'aveugle-né de l'Évangile (Jean, ix).

On me dira que c'est aux prédicateurs qu'il appartient de guérir l'aveuglement où nous sommes plongés, en faisant luire à nos âmes la lumière de la parole de Dieu ; mais on ne trouve pas toujours et partout des prédicateurs; les prédicateurs n'ont pas toujours l'occasion de traiter les matières pourtant si nécessaires que nous venons d'indiquer; forcés qu'ils sont de s'en tenir aux généralités, ils descendent rarement dans le détail, et il leur est impossible de s'étendre sur une doctrine qui, se traduisant au dehors par des œuvres particulières, a besoin d'une exposition toute spéciale. Il n'y a donc rien de plus avantageux que la lecture des bons livres. Ce sont des prédicateurs muets qui ne nous ennuient jamais par leur longueur, puisque nous pouvons les mettre de côté quand bon nous semble, et qui ne sont jamais trop courts, puisqu'il nous est loisible de les consulter à toute heure.

Qui dira maintenant les fruits de la parole de Dieu? Qui sera capable d'expliquer ce que c'est que la doctrine de l'Église? Oh ! c'est bien là, en vérité, la lumière qui éclaire notre entendement, le feu qui enflamme notre volonté, le marteau qui amollit notre cœur, le couteau

qui retranche les superfluités de dos passions, le flambeau qui éclaire nos pas sur cette terre, la semence qui donne des fruits de vie éternelle, la nourriture qui soutient, qui console, qui fortifie nos âmes en Dieu , et qui les remplit d'une vigueur toujours nouvelle; lisez des livres d'une bonne doctrine, et vous vous convaincrez de ce que je dis.

Enfin, telle est la lumière qui jaillit de cette lecture, tels sont les fruits qu'elle a coutume de produire, que la plupart des pécheurs lui doivent leur retour à Dieu. Demandez -leur quelle est la cause première de leur conversion, ils vous répondront que c'est en lisant tel ou tel livre, qu'ils se sont déterminés à changer de vie. Voyez l'eunuque de la reine d'Ethiopie : il s'en va, sur son char, lisant les écrits du prophète Isaïe. Dieu lui envoie saint Philippe, qui prend sujet de cette lecture pour l'instruire dans la foi, et il se convertit à sa parole. A quoi faut-il attribuer les œuvres si remarquables et les actions héroïques du saint roi Josias , pendant tout le temps qu'il fut sur le trône? à la lecture du livre sacré que lui envoya le grandprêtre Helcias , ainsi que cela est longuement raconté dans le quatrième livre des Rois. N'est-

ce pas aussi à la sainte lecture d'un bon livre que le cœur du bienheureux Augustin ressentit les premières atteintes de la grâce? Voici ce qu'il raconte lui-même dans le huitième livre de ses Confessions; la chose est si digne de mémoire, que je la rapporterai ici tout au long.

« Il dit donc qu'un gentilhomme africain, nommé Pontitien, étant venu le visiter, la conversation tomba sur les merveilles que l'on racontait partout du bienheureux solitaire Antoine. Pontitien ajouta qu'une après-midi , pendant que l'empereur assistait à certains jeux qui se donnaient dans la ville de Trêves, lui et trois autres courtisans de ses amis sortirenl pour se promener dans la campagne, que deux de ses compagnons ayant rencontré la cellule d'un religieux, et l'un d'eux s'étant mis à lire la vie de saint Antoine qui se trouvait là par hasard, il sentit tout à coup son cœur enflammé d'un saint amour. Alors, pénétré de confusion, saisi d'une sainte haine contre lui-même, il dit à son ami : Qu'y a-t-il au bout de tous nos soucis et de tous nos travaux? que cherchonsnous? Pourquoi nous exposons-nous depuis si longtemps aux hnsards de la guerre? De bonne

foi, pouvons-nous espérer une meilleure fortune que d'être aimés de l'empereur. Eh bien! supposons que nos espérances se réalisent : quoi de plus fragile , de plus dangereux que cette amitié? N'est-ce pas courir à travers mille dangers au danger le plus redoutable? tandis que si je veux devenir l'ami de Dieu, je puis l'être à l'instant. Tout en disant ces paroles, et malgré le trouble que lui causait le travail intérieur qui se faisait dans son âme, il continuait de lire; ses pensées prenaient une direction nouvelle, et, comme il parut peu après, son cœur se détachait entièrement des choses de la terre. En effet, à peine eut-il achevé sa lecture, que, surmontant l'orage qui s'était élevé en lui et poussant un profond gémissement, il dit à son ami : Voilà que j'ai trouvé la paix et le repos : volontiers je dis adieu à toutes nos espérances, et, déterminé à servir Dieu, je demeure ici désormais. Tu es libre de ne pas suivre mon exemple; mais, de grâce, ne mets point d'obstacle à ma résolution. — Je ne puis, lui répondit l'autre, ni me séparer de toi , ni te laisser seul avec la perspective d'une si belle récompense. Dès ce moment ils se mirent à élever à grands frais l'édifice de leur perfection , renonçant gé-

néreusement à tous les avantages terrestres pour suivre Jésus-Christ; et ce qu'il y eut de plus surprenant, c'est que les jeunes personnes auxquelles ils étaient fiancés, en apprenant leur résolution, se consacrèrent à Dieu, et rirent vœu de virginité.

Tel est le récit de saint Augustin. Cet exemple fit sur lui une telle impression, qu'au même instant, se tournant vers un de ses amis, il lui dit avec grande émotion : Que faisons-nous? qu'est-ce que nous venons d'entendre? Les ignorants s'élèvent et ravissent le ciel, et nous, avec toute notre science, nous demeurons plongés dans la chair et le sang. Dominé par ce sentiment, le Saint entra dans un jardin qu'il y avait là auprès, s'assit par terre, à l'ombre d'un figuier, et, donnant un libre cours à ses larmes, il se mit à dire, au milieu du trouble qui agitait et torturait son âme : Jusques à quand , Seigneur, jusques à quand serez-vous irrité? votre colère n'aura-t-elle point de fin? Seigneur, oubliez les iniquités de ma jeunesse. Puis il répétait de nouveau ces paroles : Jusques à quand, jusques à quand. Demain? demain? Pourquoi pas aujourd'hui? pourquoi ne mettrai-je point aujourd'hui un terme à mes

turpitudes? Et pendant que, sous l'impression de la plus amère douleur, il parlait de la sorte, il entendit une voix qui lui disait : Prends, lis ; prends, lis. Alors il se leva pour prendre un volume de l'Écriture sainte qu'il avait apporté, et en commença la lecture. Il avait ouï dire que saint Antoine ayant entendu par hasard ces paroles de l'Évangile : « Allez, vendez tout ce « que vous possédez et donnez-le aux pauvres, « puis venez, suivez-moi, et vous aurez un tré- « sor dans le ciel (Matth., xix, 21), » s'était déterminé à tout abandonner pour suivre Jésus- Christ. Touché par cet exemple, mais plus encore par la voix qu'il venait d'entendre, il prit le livre, le lut, et son âme fut inondée de tant de lumières qu'à l'instant même, renonçant pour toujours aux choses de la terre, il se voua entièrement au service de Dieu. C'est saint Augustin qui a écrit tout ceci, dans le livre que nous avons cité; l'on voit par là que Pontitien, saint Augustin, et même saint Antoine, durent en grande partie leur conversion à la lecture des bons livres.

Je pourrais apporter un grand nombre de faits semblables, les uns tirés des anciennes histoires, et les autres arrivés de nos jours ; mais je m'en

abstiendrai, afin d'éviter les longueurs. Je me contente d'une dernière réflexion : les mystères que la religion chrétienne propose aux hommes sont si grands, si sublimes, si propres à remuer les cœurs, que je ne m'étonne point de leur voir opérer de si merveilleux changements dans ceux qui les méditent avec soin. Aussi la lecture des bons livres ne sert pas seulement à réveiller ceux qui sont endormis, elle empêche encore ceux qui sont éveillés de succomber au sommeil. Les saintes Écritures lui donnent le nom de pain, ou d'aliment, parce qu'elle soutient la vie de l'âme, tout comme le pain matériel soutient la vie du corps. De tout temps ce pain a été nécessaire, mais peut-être l'est-il plus aujourd'hui que jamais. En effet, autrefois les pasteurs et les prêtres étaient si fervents, si appliqués au ministère de la parole de Dieu, que les fidèles pouvaient se conserver dans la vertu sans avoir besoin de lectures. Hélas! ces temps ne sont plus : la plupart des pasteurs, dans les villages, dans les bourgs , et même dans les grandes villes, croient avoir satisfait à leur devoir en administrant les sacrements, et en disant une messe à heure fixe, de telle sorte qu'il faut né-

cessairement suppléer à leur peu de zèle en publiant de bons livres.

Recevez donc , lecteur chrétien , le petit présent que je vous offre; vous trouverez là, réunies en quelques pages et à très -peu de frais, les instructions qui pourraient vous manquer. D'ailleurs cet ouvrage sera pour vous un prédicateur qui vous exhortera à bien vivre, un directeur qui vous enseignera à régler vos actions, un manuel qui vous apprendra de quelle manière vous devez vous confesser et communier, un recueil de prières pour toutes les occasions importantes de la vie, une série abondante de sujets de méditations, en un mot, un abrégé complet de toute la philosophie chrétienne. Vous remarquerez qu'il s'adresse en général à toute espèce de chrétiens, à ceux qui commencent, comme à ceux qui ont déjà fait de grands progrès dans la vertu. Quant à moi, je me rends ce témoignage, que je n'ai rien épargné pour coordonner ces matières, et pour les exprimer dans un style facile et agréable, afin de gagner les sympathies des âmes faibles auxquelles je m'adresse le plus souvent. Si le fruit de mon travail répond à la peine que je me suis donnée, je ne regretterai point

celle-ci, sachant bien que les plus grandes fatigues doivent être comptées pour rien, lorsqu'il s'agit de notre bien spirituel ou de celui de nos frères.

LE

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