‹ Le mémorial de la vie chrétienneChapitre 2 sur 170 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Des peines que Dieu tient suspendues sur la tête des pécheurs.

L'un des principaux moyens que Dieu emploie pour dompter le cœur des hommes, et le réduire sous le joug de ses commandements, c'est de mettre devant nos yeux les peines et les châtiments terribles qu'il réserve aux rebelles et aux violateurs de sa loi. Je n'ignore pas que l'espérance des biens qui sont promis aux justes dans l'autre vie produit aussi le même effet ; mais d'ordinaire nous sommes plus impressionnés par les choses tristes que par les choses agréables, et un affront nous cause plus de douleur qu'une marque de déférence ne nous cause de joie ; nous sommes plus sensibles aux incommodités d'une maladie qu'aux avantages d'une bonne santé ; nous n'estimons même la santé qu'en proportion de la maladie et parce que la maladie s'est fait sentir plus

vivement. Voilà pourquoi, ainsi qu'il paraît par les écrits des Prophètes , dans l'ancienne loi Dieu usa plus souvent de ce remède que de tout autre; il menaçait, il ne parlait que de châtiments et de vengeance , dans l'unique but d'effrayer, d'épouvanter le peuple et de le réduire sous le joug de sa loi. Voilà pourquoi il ordonna au prophète Jérémie de prendre un livre et d'y écrire toutes les menaces, toutes les calamités qu'il avait prédites depuis le jour qu'il lui avait parlé jusqu'à ce jour, et d'en faire la lecture en présence du peuple , dans l'espoir que le peuple , se convertissant, abandonnerait ses voies criminelles, et que lui-même n'aurait plus à sévir contre lui. Le Prophète obéit aux ordres du Seigneur, et telle fut l'impression qu'il produisit dans la foule et parmi les grands , que , saisis de frayeur, « ils s'entre-regar- « dèrenttous avec étonnement. » (Jér., xxxvi, 16.) Ce que Dieu faisait jadis sous l'ancienne loi, il le fait encore aujourd'hui sous la loi de grâce. Au dire de saint Paul (Rom., i), c'est dans l'Évangile que nous est révélée la justice de Dieu qui justifie les hommes, et c'est aussi dans l'Évangile que nous est révélée la colère qu'il fait éclater contre les méchants. Le glorieux précurseur de Jésus- Christ commença sa prédication par de terribles paroles : « Déjà, » disait-il, « la cognée est mise à « la racine des arbres : tout arbre qui ne produit « pas de bons fruits sera coupé et jeté au feu. » Et

il ajoutait : « Il en viendra un plus puissant que « moi ; il a le van à la main , et il nettoiera son « aire ; il amassera le blé en son grenier, mais il « brûlera la paille dans le feu qui ne s'éteint « point. » (Luc, m,9, 1G, 17.) Ainsi parlait le saint Précurseur, et l'effet produit par le tonnerre de sa parole fut si grand , que des gens de tout état et de toute condition , sans excepter les publicains et les soldats, race peu soucieuse de son salut, accouraient auprès de lui et lui demandaient ce qu'il fallait faire pour se mettre à l'abri des terribles châtiments dont on les menaçait , tant la frayeur qu'ils en avaient conçue était grande.

Je vous annonce maintenant la même chose de la part de Dieu, ô mon frère, et si ce n'est ni avec le même esprit, ni avec la même sainteté, c'est du moins , ce qui importe le plus , avec la même vérité et avec la même certitude, puisque saint Jean- Baptiste ne prêchait ni une autre foi ni un autre évangile que celui que je vous prêche moi-même.

Gravité des peines de l'enfer, en tant qu'elles comprennent tous les maux à la fois , qu'elles ne laissent espérer aucun soulagement , et qu'elles sont éternelles.

Si vous désirez savoir en peu de mots quelle est la gravité de la peine dont Dieu menace les méchants dans les saintes Écritures, je vous dirai, autant que j'en suis capable , que de même que la récompense des justes est un bien universel qui

comprend tous les biens, ainsi le châtiment des pécheurs est un mal universel qui comprend en quelque façon tous les maux. En effet, les maux de cette vie ne sont que des maux particuliers; en s général ils affectent un ou quelques-uns de nos sens, mais rarement ils les affectent tous. Il y a, par exemple, des maux d'yeux, des maux d'oreilles, de cœur, d'estomac, de tête, et d'autres maux encore ; mais chacun de ces maux est circonscrit et ne s'attaque point à tous les membres ensemble ; il ne laisse pas cependant qu'un seul suffit pour causer de grandes douleurs , et certes on sait quelles nuits terribles sont la suite d'un simple mal de dents. Supposez maintenant qu'un homme soit assailli par tant de maux à la fois, qu'il n'ait aucun de ses membres, aucun de ses sens, aucune articulation de son corps en repos, qu'il souffre tout à la fois de la tête, des yeux, des oreilles, des dents, de l'estomac, du foie, du cœur, de tous côtés, enfin, et qu'étendu sur un lit, il se torde dans les tourments que lui font subir ses propres membres devenus ses bourreaux : dites-moi , que penseriez-vous de son état? y a-t-il un spectacle plus déchirant et plus digne de pitié? Oh! j'en suis sûr, vous auriez compassion d'un animal si vous le voyiez souffrir de la sorte. Eh bien! mon frère, si je puis employer cette comparaison, c'est là ce que Ton souffre dans l'enfer, non pas pendant une nuit,

mais pendant l'éternité tout entière. En effet, comme les méchants se sont servis de tous leurs membres et de tous leurs sens pour offenser Dieu, qu'ils s'en sont fait des armes contre lui, il faut que chacun de ces membres et de ces sens y soit puni d'une façon qui lui soit propre. Là, les yeux impudiques et charnels ne se reposeront plus que sur les formes hideuses des démons; les oreilles n'entendront plus que des voix confuses et des gémissements lamentables. On ne respirera que l'infection; la poitrine sera desséchée par une faim et une soif dévorantes ; le froid et le chaud pénétreront en même temps dans toutes les parties du corps ; l'imagination sera accablée par l'appréhension des maux présents, la mémoire par le souvenir des plaisirs passés, et l'entendement par le parallèle qu'il établira entre les biens perdus et les maux que l'avenir lui réserve.

Cette multitude de maux nous est figurée dans les saintes Écritures par les différents noms de « faim, soif, pleurs, grincements de dents, glaive « à deux tranchants, esprits créés pour la ven- « geance, serpents, vers, scorpions, marteaux, ab- « sinthe, eau mêlée de fiel, esprit de tempêtes, » et autres expressions semblables , qui toutes sont propres à nous donner une idée des supplices de l'enfer. Il y aura là aussi pour l'âme comme pour le corps des ténèbres intérieures et extérieures beaucoup plus épaisses que les ténèbres de l'Egypte, que

l'on^ouvait pourtant toucher avec la main. ïl y aura du feu, non pas comme celui d'ici-bas, qui n'a qu'une action limitée et qui dure peu, mais un feu digne de cet affreux séjour, qui causera d'atroces douleurs et qui ne se ralentira jamais. Et maintenant, si cela est vrai, quoi de plus monstrueux que la conduite de ceux qui le croient, qui le confessent, et qui vivent sans en avoir le moindre souci? A quelles peines, à quels travaux ne se résignerait- on point, pour obtenir, ne fût-ce que pendant l'espace d'un jour ou même d'une heure, l'exemption du moindre de ces tourments? Et lorsqu'il s'agit d'éviter une éternité de tourments, de tourments dont la seule pensée fait dresser les cheveux sur la tête, on reculerait devant la simple gêne qu'impose la vertu ! En vérité, il y a là un aveuglement si profond , que l'on se perdrait à vouloir l'expliquer.

Si du moins parmi tant de peines il restait encore au malheureux damné quelque espoir de les voir finir, ou simplement de les voir diminuer, ce serait pour lui une immense consolation. Hélas ! c'est en vain qu'il s'attendrait au moindre soulagement : la porte de l'espérance lui est fermée à jamais. Sur la terre, celui qui souffre entrevoit toujours quelque rayon : tantôt c'est la raison qui le console , tantôt c'est le temps ; une fois ce sont ses amis, une autre fois c'est la vue de ceux qui souffrent comme lui; dans tous les cas, c'est la

pensée que ses souffrances auront un terme. Il n'en est pas de même dans l'enfer : là, point de consolation, ni du côté du ciel, ni du côté de la terre, ni dans le passé, ni dans le présent, ni dans l'avenir ; les réprouvés sont comme assaillis par une multitude de flèches qui partent de toutes les directions : on dirait que toutes les créatures se sont liguées contre eux, et ils sont eux-mêmes leurs plus cruels ennemis. « Les douleurs de la « mort m'ont environné,» s'écrient-ils avec le Prophète , « les détresses de l'enfer m'ont atteint » (Ps., cxiv, 3), parce que, de quelque côté que je tourne mes regards, je ne vois que cause de douleur, sans aucun espoir de consolation. « Les vierges qui étaient prêtes,» dit l'Évangéliste, «ence trèrent avec l'Époux dans la salle des noces, et la « porte fut fermée. » (Matth., xxv, 10.) 0 clôture éternelle! clôture inviolable! Porte de tous les biens qui ne s'ouvrira jamais plus! « La porte fut fermée , » comme s'il eût voulu dire la porte fut fermée au pardon, à la miséricorde, à la consolation, à l'intercession, à l'espérance, à la grâce, au mérite, à tous les biens, en un mot. On a six jours pour recueillir la manne; le septième, qui est celui du sabbat, il ne s'en trouve plus, et celuilà jeûnera forcément qui n'en aura point recueilli. «Le paresseux,» dit le Sage, «ne laboure point « à cause du froid ; c'est pourquoi il mendiera aux « jours de la moisson, et il ne lui sera rien donné.»

(Prov., xx, 4.) Et ailleurs : « Celui qui amasse « pendant la moisson est un enfant de sagesse ; « mais celui qui dort pendant l'été est un ence fant de confusion. » (Ibid., x, 5.) Quelle confusion, en effet, pour ce riche avare, à qui il eût été si facile d'acquérir les trésors du ciel, qui n'aurait eu qu'à donner les miettes qui tombaient de sa table , et qui , pour avoir refusé de le faire , se voit réduit maintenant à demander, et à demander éternellement, une goutte d'eau, sans pouvoir jamais l'obtenir? Qui ne serait touché en entendant la prière de ce malheureux : « Abraham, » s'écrie-t-il , « Abraham , mon père , ayez pitié de « moi, et envoyez Lazare afin qu'il trempe l'extré- « mité de son doigt dans l'eau, et qu'il rafraî- « chisse ma langue, parce que je suis tourmenté « dans les flammes. » (Luc, xvi, 24.) Peut-on montrer plus de réserve? Il n'a pas la hardiesse de demander un verre d'eau , ni que Lazare trempe sa main entière dans l'eau, ni qu'il y trempe son doigt entier, mais qu'il vienne seulement rafraîchir sa langue avec l'extrémité de son doigt; et cette faveur lui est refusée !

Dans l'enfer il n'y a donc aucune espèce de consolation ; les méchants, voués à d'éternelles douleurs, ont beau tourner les yeux et tendre les bras dans toutes les directions , c'est vainement qu'ils se berceraient de la moindre espérance. Il en est d'eux comme d'un homme qui, sur le point de se

noyer, envoie les mains de tous côtés, mais qui, ne sachant où prendre pied , finit toujours par être englouti; abîmés dans un océan de misères, ils seront sans cesse en lutte avec la mort, toujours combattant, et n'entrevoyant jamais ni victoire ni repos. En vérité , c'est là un des plus grands supplices que les réprouvés puissent endurer. Si leurs peines, dussent- elles durer mille ans, dussentelles durer cent millions d'années, étaient limitées, cela seul les consolerait; car, après tout, rien n'est grand de ce qui est fini. Mais loin de là, leurs maux vont en quelque sorte de pair avec Dieu, et leur misère durera autant que durera la gloire de Dieu. Aussi longtemps que Dieu sera Dieu ils mourront, et alors seulement que Dieu cessera d'être ce qu'il est, ils reviendront à la vie. 0 vie qui meurs sans cesse ! ô mort qui ne meurs jamais! quel nom te donnerai- je? t'appellerai-je vie ou mort? Si tu es vie, comment peux- tu causer la mort? et si tu es mort, d'où vient que tu dures toujours? Je ne t'appellerai ni vie ni mort, parce que dans la mort comme dans la vie il y a quelque chose de bien. Dans la vie il y a des instants de repos , et dans la mort il y a une tin, ce qui est un grand soulagement aux maux que nous souffrons ; mais toi , tu n'as ni fin ni repos : qui es -tu donc? Tu es tout à la fois ce qu'il y a de mauvais et dans la vie et dans la mort : tu tiens de la mort ses tourments sans en

avoir la fin , et de la vie sa durée sans en avoir le repos. Dieu a enlevé à la vie et à la mort ce qu'elles avaient de bon , et il t'a laissé le reste pour la punition des méchants. Oh! combien la coupe du Seigneur est amère, et que je plains les pécheurs lorsqu'ils viendront s'y abreuver !

Voilà, mon frère, un sujet de profonde réflexion; voilà cette durée, cette éternité de châtiments que je voudrais vous voir méditer sans cesse. Entrez en esprit dans la chambre d'un malade , surtout s'il est attaqué de quelque maladie aiguë, et voyez de quelle manière il passe ses nuits ; il se tourne et se retourne sans cesse sur son lit, il ne trouve nulle part le repos. Oh ! comme la nuit lui paraîtlongue, comme il compte les heures, comme chaque heure lui paraît ne devoir jamais finir, comme il soupire après le jour! et pourtant le jour ne lui apportera aucun soulagement. Mais si une nuit passée de la sorte a quelque chose d'effrayant, que sera-ce de la nuit éternelle, de cette nuit qui n'a point de lendemain, et pour laquelle le jour ne se lèvera jamais. 0 nuit profonde, nuit qui n'auras point de fin , nuit maudite par la bouche même de Dieu et de ses saints ! tu désires la lumière, mais tu ne la verras jamais; tu soupires après la splendeur du matin , mais cette splendeur n'est point faite pour toi. Hélas! quel est celui d'entre nous qui pourra vivre au sein de tes ténèbres, non pas romme un malade étendu sur un

lit préparé avec soin , mais plongé dans une fournaise ardente? Quel est l'homme assez robuste pour soutenir l'ardeur de tes flammes?

Il y. a là certes de quoi nous faire trembler. Placer l'extrémité du doigt sur un charbon ardent pendant que l'on réciterait un simple Ave Maria nous paraît quelque chose d'intolérable; mais que sera-ce donc lorsqu'il faudra vivre en corps et en âme au milieu de ce feu dont l'action est si vive, qu'auprès de lui le feu dont nous nous servons ici -bas n'est à proprement parler qu'un feu en peinture? Ditesmoi , y a-t-il encore du jugement sur la terre? Les hommes jouissent-ils encore de leur raison? Comprennent-ils le sens de nos paroles? S'imaginentils que ce sont là des fables inventées par les poètes? Croient -ils que c'est pour eux ou bien pour les autres que nous parlons? Ils ne sauraient le dire ; car la foi ne leur laisse aucun doute sur toutes ces vérités.

Gravité des peines de l'enfer en tant qu'elles ne subissent jamais aucun

changement.

A ce mal qui est déjà si grand s'en joint un autre qui n'est pas moindre , c'est que les peines de l'enfer sont toujours les mêmes, toujours au même degré, sans adoucissement, sans diminution d'aucune espèce. Tout ce qui existe sous la voûte du ciel se meut avec le ciel ; les créatures

ne demeurent jamais à la même place , tantôt elles montent, et tantôt elles descendent; la mer et les fleuves sont soumis au flux et au reflux; les temps et les saisons, la fortune des hommes et des empires varient à l'infini; il n'y a pas de fièvre si ardente qui par moments ne diminue, pas de douleur si aiguë qui par moments ne se calme; le temps affaiblit peu à peu toutes les peines, tous les soucis, et, comme on le dit communément, il n'y a rien qui s'essuie plus vite que les larmes. Seul, le supplice de l'enfer dure toujours; seule, la fièvre que l'on y souffre ne diminue jamais; seule, l'ardeur du midi à laquelle on y est exposé ne connaît ni la fraîcheur du matin ni celle du soir. Au temps du déluge Dieu fit pleuvoir pendant quarante jours et quarante nuits sur la terre , et c'en fut assez pour engloutir le monde sous les flots; mais dans l'enfer, cette terre maudite, éternellement il y fera pleuvoir les foudres et les éclairs de sa colère.

Cela est si vrai, qu'au dire de saint Thomas le péché véniel y sera puni éternellement tout comme le péché mortel ; car, bien que le péché véniel ne mérite pas une peine éternelle , cependant parce qu'en ce lieu toutes les dettes se paient rigoureusement, et que le temps de satisfaire est passé, il sera soumis aux mêmes conditions que le péché mortel. Quoi donc de plus terrible, de plus insupportable que de souffrir toujours, et toujours de

la même manière ! Quelque délicate que fût une viande, si nous étions condamnés à en manger tous les jours, elle nous donnerait bientôt des nausées. On imaginerait difficilement une nourriture plus suave que la manne; nous savons toutefois qu'à force de la voir revenir sur leurs tables, les enfants d'Israël en conçurent le plus profond dégoût. Un chemin droit et uni ennuie bien plutôt que celui qui ne l'est pas , et le changement, même dans les choses pénibles, apporte toujours quelque consolation. Mais si ce qui est agréable finit toujours par nous fatiguer, à cause de son uniformité, que sera-ce, dites -moi, de ce qui est désagréable , de ce qui est douloureux , de ce qui est accablant? Quelles seront les pensées des réprouvés quand ils seront convaincus que Dieu est tellement irrité contre eux , qu'il ne leur fera pas même grâce de la peine due à un seul péché véniel? Ils entreront dans des accès de fureur et de rage , et leur bouche ne cessera de maudire et de blasphémer son saint Nom.

§ III

Gravité des peines de l'enfer eu égard au ver de la conscience qui éternellement rongera le cœur des réprouvés.

À toutes ces peines il faut ajouter celle de ce ver rongeur dont la Sainte Écriture parle en tant d'occasions. « Leur ver ne mourra pas, » dit Isaïe (lxvi, 24), « et leur feu ne s'éteindra pas. » Ce ver n'est autre chose qu'un dépit furieux , un repentir

inutile dont les méchants ne peuvent se défendre , en pensant qu'ils ont eu tant de temps, tant de facilités de tout genre pour échapper à leur malheur, et qu'ils n'en ont pas profité. Comment, en effet, le pécheur qui se voit délaissé, repoussé de toutes parts, qui se souvient des jours et des années qu'il a perdus inutilement, des avertissements qu'il a négligés et dont il n'a point tenu compte , ne se sentirait- il pas découragé et bouleversé jusqu'au fond des entrailles? Vous avez lu dans l'Évangile : « Là seront les pleurs et les grince- « ments de dents.» (Matth.,xxn, 13.) Eh bien! voilà l'explication de cette étrange douleur ; n'en cherchez pas d'autre, je vous prie.

Et afin que vous compreniez mieux une chose où il s'agit pour vous d'un si grand intérêt , permettez-moi de vous rappeler l'histoire de Joseph , et la famine qui de son temps désola l'Egypte. Pendant les sept années qui la précédèrent, « il y a eut, » dit l'Écriture, « une si grande abondance de « blé, qu'il égalait les sables de la mer, et qu'il sur- « passait toute mesure. » (Gen., xn, 49.) Mais les sept années de fertilité étant finies, les sept années de famine commencèrent, et alors tous les Egyptiens coururent à Pharaon, lui demandant du pain. Celui-ci les renvoya à Joseph, et Joseph , en échange du blé qu'il leur vendait, exigea d'eux l'argent qu'ils possédaient. Ainsi se passa la première année; mais l'année suivante tout le peuple

vint de nouveau à Joseph , disant : « Donnez-nous du pain. Pourquoi mourons- nous devant vous faute d'argent? Et il leur répondit : Amenez vos troupeaux, et je vous donnerai des vivres, si vous n'avez point d'argent. Quand ils eurent amené leurs troupeaux , et que leurs provisions furent épuisées, ils revinrent l'année d'après, disant : Nous ne cacherons pointa notre seigneur que nous n'avons plus ni argent ni troupeaux, et qu'excepté nos corps et la terre, nous n'avons rien ; souffrirez-vous donc que nous mourions de faim sous vos yeux ? Nous et nos terres nous serons à vous; achetez -nous pour être les esclaves du roi, et donnez -nous des semences, afin que la terre ne soit pas réduite en solitude par la mort des laboureurs. Joseph donc acheta toute la terre d'Egypte, chacun des Égyptiens vendant ce qu'il possédait, à cause de la rigueur de la famine. » (Gen., xlvii, 15-20).

Yoilà l'histoire; tâchons d'en prendre ce qui convient à notre sujet. Dites -moi, quels ne devaient pas être les regrets de ces malheureux Égyptiens lorsqu'ils se rappelaient ces sept années de fertilité pendant lesquelles il leur eût été si facile non-seulement de pourvoir à leur nourriture, mais même de s'enrichir pour le reste de leurs jours? Quel juste sujet pour eux de se lamenter ! Malheureux que nous sommes , pouvaient-ils se dire à bon droit, il nous en eût si

peu coûté de nous précautionner contre l'avenir, de nous mettre pour toujours à l'abri du besoin, et nous n'y avons pas même pensé. Certes, notre conduite eût été excusable si on ne nous eût pas avertis, et longtemps auparavant. En voyant se réaliser sous nos yeux ce qui avait été prédit d'abord , nous ne pouvions douter de ce qui arriverait plus tard, et d'ailleurs l'empressement avec lequel les intendants du roi amassaient le blé dans les greniers, ne suffisait -il pas pour nous faire juger combien la chose était sérieuse? Nous n'avons eu souci de rien, nous nous sommes laissé prendre au dépourvu , et maintenant nous n'avons rien à alléguer pour notre défense. Oh! combien eussions-nous pu mettre à profit ce que nous avons prodigué avec tant d'imprévoyance ! Que de richesses eussions-nous pu acquérir avec ce que nous avons follement dissipé ! Qu'avions- nous donc fait de notre jugement et de notre raison? Comment avons -nous pu tourner ainsi le dos à la fortune? Tels étaient sans doute les reproches que ces malheureux s'adressaient à eux-mêmes, et très-probablement ces reproches ne faisaient qu'augmenter leur désespoir et leur rage.

Maintenant, dites-moi, mon frère, quel rapport y a-t-il entre ceci et le sujet que nous traitons? N'allez -vous pas m'accuser de comparer l'ombre avec la vérité? La famine des Égyptiens ne dura que sept ans ; celle que les réprouvés endurent dansFen

:er sera éternelle. Les Égyptiens purent à grands frais trouver un remède à leurs maux ; les réprouvés n'en trouveront jamais aucun. En donnant leur argent et en faisant l'abandon de leurs terres , les Égyptiens échappèrent à la mort; au prix des plus grands sacrifices , les réprouvés n'allégeront jamais leurs souffrances. Le châtiment qu'ils subissent est irrémissible; la tache qu'ils portent sur le front, ineffaçable ; l'arrêt qui les condamne, définitif et sans appel. Enfin les Égyptiens, au bout de sept ans, commencèrent de nouveau à lever la tête , oublieux de leur misère ; les réprouvés ne connaîtront jamais plus ce que c'est que le repos. Et pourtant, si les Égyptiens, malgré les secours qui leur arrivaient, ne laissèrent pas d'être plongés dans la plus vive affliction, quelle ne sera pas l'affliction des réprouvés, lorsqu'ils n'apercevront plus de salut nulle part? Voyez ces malheureux en proie au plus cruel désespoir, écoutez leurs gémissements et leurs plaintes. Malheur à moi! s'écrie chacun d'entre eux, malheur à moi! que de temps j'ai perdu! que d'occasions j'ai négligées! Autrefois, avec un verre d'eau froide, il m'eût été facile d'acquérir une couronne de gloire, et, tout en m'occupant de pourvoira mes besoins, j'eusse pu gagner la vie éternelle. Pourquoi re regardai -je jamais vers l'avenir? Pourquoi me laissai- je aveugler par le présent? Que sont devenues ces années de

fertilité où j'avais tant de moyens de m'enrichir? Hélas ! elles se sont évanouies. Si j'eusse vécu parmi les Gentils, persuadé qu'ici -bas tout se borne à naître et à mourir, je pourrais m'excuser devant mon Juge, et lui dire : Je n'ai jamais connu le sort qui m'était réservé; mais vivant parmi les chrétiens, chrétien moi-même, croyant fermement qu'un jour l'éternité s'ouvrirait devant moi, averti à chaque instant de cela par la voix de l'Église, témoin de l'empressement avec lequel une foule de mes semblables se hâtaient de faire provision de bonnes œuvres, et n'étant touché ni par ces avertissements continuels, ni par ces exemples, qui à eux seuls me prouvaient la vérité de ma foi , refusant en quelque sorte le ciel que l'on m'offrait pour rien, quel supplice n'ai-je point mérité? Accourez, furies infernales, rongez, déchirez mes entrailles, c'est justice. C'est justice que je meure de faim, puisque, quand il en était temps, je n'ai pas songé à me pourvoir. En effet, de quel droit recueillerais-je , alors que je n'ai point semé ; de quel droit voudrais-je posséder, alors que je n'ai rien su conserver, et pourquoi me donnerait-on maintenant ce que j'ai toujours refusé? Tout ce à quoi je puis prétendre, c'est de gémir, de pleurer, tant que Dieu sera Dieu, dépenser constamment aux plaisirs si courts dont j'ai joui, aux richesses sans nombre que j'ai perdues, aux profits immenses que quelques

égers sacrifices m'eussent procurés. Tel est le rer immortel qui rongera les entrailles des mettants , et certes , il faut bien l'avouer, ce sera là in de leurs plus grands supplices.

§ IV

•ravité des peines de l'enfer, en tant que chacun souffrira proportionnellement au nombre des péchés qu'il aura commis.

Vous êtes effrayé, en lisant la description de :es peines, et peut-être vous imaginez- vous qu'il îst impossible de rien ajouter à ce que je viens le dire. Détrompez-vous, le bras de Dieu est assez ort pour châtier plus rudement encore ceux qui e sont révoltés contre lui. Les peines dont nous ivons parlé jusqu'ici sont générales et communes i tous les damnés; mais, indépendamment de celles-là, il en est d'autres plus particulières, et mi seront infligées à chacun, selon la qualité de ;es crimes. Ainsi, par exemple, les orgueilleux ieront humiliés et couverts d'une confusion éterîelle, les avares seront réduits à la dernière nisère, les gourmands seront tourmentés d'une 'aim et d'une soif cruelles , les impudiques seront consumés par les flammes qu'ils auront îux-mêmes allumées, et ceux dont la vie se sera passée à courir de plaisirs en plaisirs, ne vivront plus désormais qu'au milieu des gémissements 2t des larmes. Mais , comme les exemples sont toujours très- puissants pour toucher les cœurs,

j'en rapporterai au moins un, afin de bien faire comprendre ma pensée.

Nous lisons d'un Saint, que Dieu lui fit la grâce de voir en esprit le châtiment d'un homme mondain et charnel. Lorsque cet homme eut rendu le dernier soupir, les démons, transportés de joie, se saisirent de son âme et la traînèrent devant le prince des ténèbres , qui l'attendait assis sur un trône de feu : alors le prince, se levant de son siège , lui dit que volontiers il lui cédait une place si honorable , parce qu'il était homme d'honneur et que sur la terre il avait toujours recherché les honneurs. Mais à peine le malheureux fut assis, que, sans tenir compte de ses cris et de ses gémissements, deux horribles démons se présentèrent à lui, avec une coupe remplie d'un breuvage amer et infect, et le forcèrent d'y boire, disant : Sur la terre vous avez aimé le vin et la bonne chère, il est bien juste que vous goûtiez le vin que nous buvons ici. Au même instant, deux autres survinrent avec des trompettes de feu, et, les appliquant à ses oreilles, y soufflèrent des flammes ardentes. Nous vous réservions ce divertissement, lui dirent- ils; car nous savons que sur la terre vous étiez amateur de chants et de musique. JJnfin il en vint deux autres chargés de serpents et de vipères, qu'ils répandirent sur toutspn. corps, puLs ils ajoutèrent en se riant : Pendant que vous viviez là-haut, vous

avez sans cesse couru après les plaisirs et les satisfactions charnelles , il faut bien maintenant que vous goûtiez d'autres satisfactions et d'autres plaisirs. C'est ainsi, selon l'expression du Prophète , que dans l'enfer « les méchants seront châ- (( tiés avec mesure » (Is., xxvn, 8), et c'est dans cette variété et cette proportion de châtiments et de peines que l'on verra éclater l'ordre et la sagesse de la justice divine. Dieu permit que ce Saint eût une semblable vision , autant pour notre instruction que pour nous obliger à nous tenir sur nos gardes : il a voulu par ces images nous faire comprendre de combien de manières on y est tourmenté. Du reste , je ne sais comment, mais les Gentils eux-mêmes ont eu connaissance de cette vérité, et l'un de leurs poètes, parlant des supplices de l'enfer, dit que quand même il aurait cent bouches, autant de langues et une voix de fer, il ne parviendrait jamais à les énumérer tous ; or, en cela on peut croire qu'il parlait , non pas en poëte , mais comme un prophète et comme un évangéliste. Mais si ce sont là des vérités constantes et indubitables, quel est celui qui, les considérant avec les yeux de la foi, hésitera encore et ne songera pas à se prémunir contre l'avenir? Où serait son jugement? Où serait sa raison? Où serait, dis -je, son amour- propre? son amourpropre , qui naturellement cherche ses avantages ,

et redoute ce qui pourrait lui nuire? Est-ce que l'homme , devenu semblable à la brute , n'apercevrait rien au delà du présent? Est-ce que ses yeux ne seraient plus capables de regarder dans l'avenir? «Sourds, écoutez, » ditlsaïe (xlii, 18-20); « aveugles, ouvrez les yeux, et voyez. Qui est « aveugle, si mon serviteur ne l'est pas? Qui est « sourd, sinon celui à qui j'ai envoyé mon Pro- « phète? Qui est aveugle, sinon celui qui s'est « vendu lui-même? Vous qui voyez tant de choses, « ne verrez -vous pas celle-là? Vous qui avez les <l oreilles ouvertes, n'entendrez- vous point cela?» Si vous ne croyez point ces vérités, comment osez -vous vous dire chrétien? et si vous les croyez, sans vous inquiéter de leurs conséquences, à quoi bon faire étalage de votre raison? Aristote assure qu'entre la croyance et l'imagination il y a cette différence , que la première suffit à elle seule pour causer de mortelles frayeurs, mais non pas la seconde. En effet, si je m'imagine qu'une maison est sur le point de s'écrouler sur moi, je n'ai pas là une raison suffisante de m'alarmer ; mais si j'ai la croyance qu'elle va s'écrouler réellement, c'est très-justement que je tremble. Ceci explique pourquoi les grands criminels sont toujours dans la crainte d'être découverts. Quoi donc , la croyance ou le seul soupçon du péril fait trembler les plus courageux, et vous, qui avez la foi, la foi, qui est bien

au-dessus de l'opinion et de la science ; vous , qui croyez aux peines de l'enfer, vous ne tremblez pas ! Il y a si longtemps que vous vivez dans le péché, si longtemps que, selon les règles ordinaires de la justice, vous êtes condamné à l'enfer, sans qu'il y ait plus de probabilité que vous vous amendiez jamais, et au milieu d'un si grand danger, en vivant comme vous vivez, en pensant aux châtiments qui vous attendent , au temps que vous perdez , au regret éternel que vous aurez de l'avoir perdu, vous demeurez tranquille et insensible ! En vérité, je ne sais s'il se trouve quelqu'un capable d'expliquer un aveuglement si déplorable.

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