CHAPITRE I
Du fruit de la prière mentale.
Déjà nous avons remarqué ailleurs qu'il n'existe aucune différence essentielle entre la prière vocale et la prière mentale , par la raison que si celle-ci se sert du cœur seulement, et celle - là du cœur et de la bouche tout ensemble , toutes les deux procèdent de la môme vertu de religion, et tendant également à solliciter les bontés du Seigneur. Toutefois cela n'empêche pas que, eu égard aux circonstances qui les accompagnent, elles peuvent différer accidentellement l'une de l'autre. En effet, comme ce qui constitue en quelque sorte la vie de la prière, est l'esprit et la dévotion que l'on y apporte , il s'ensuit que , soit en récitant le cha-
pelet, soit en lisant nos heures dans un livre, plus nous prierons en esprit et avec dévotion , et plus notre prière sera excellente et efficace ; car prier de la sorte, c'est prier avec la certitude d'être exaucé, selon cette parole du Prophète : « J'ai crié « vers le Seigneur, et il m'a exaucé. » (Ps. cxrx, i.) Prier en esprit, c'est pousser des gémissements vers le Ciel, c'est désirer ardemment ce que l'on demande au Seigneur, ainsi que l'Écriture le rapporte d'Anne, la mère de Samuel : méprisée par sa rivale, en proie à la plus vive amertume, elle priait avec de tels mouvements, qu'Héli la crut dans l'ivresse ; mais, certes, cette ivresse ne provenait pointdu vin, comme s'imaginait le Grand Prêtre, elle n'avait d'autre cause que le vin de Ja tribulation, qui, comme d'an pressoir, avait coulé dans son âme.
On appelle aussi prière mentale la méditation et la considération des choses divines, bien que dans ce cas nous n'adressions à Dieu aucune demande. Cet exercice offre de très -grands avantages; et d'abord, de même que c'est par l'élude des sciences humaines que l'on acquiert la sagesse humaine, c'est également par l'étude et la considération des choses divines que l'on acquiert la sagesse divine, qui est le premier des dons du Saint-Esprit et celui auquel se rapportent tous les autres.
La considération (et c'est en cela que consiste
son excellence) contribue, en outre, à nous faire obtenir la véritable dévotion, qui, comme nous le dirons bientôt , nous rend prompts et dispos à toute sorte de bien ; elle contribue enfin à nous faire goûter et digérer en quelque sorte les choses spirituelles. En effet , d'ordinaire, celui qui récite ses heures ou son chapelet se hâte d'arriver au bout; mais il n'en est pas de même de celui qui médite. S'il rencontre un passage de l'Écriture, un mystère de la vie de Jésus-Christ, il ne va pas plus loin, il le rumine et s'y arrête quelquefois des heures entières, à l'exemple de saint François, qui, pendant tout une nuit, ne cessa de répéter ces paroles : « Que je vous connaisse , mon Dieu, et que je me connaisse moi-même. » Or, il est clair qu'on retire beaucoup plus de fruit d'un mystère ainsi médité que de plusieurs mystères sur lesquels on passerait légèrement. On me dira peut-être qu'en suivant les prières dans un livre on est tout aussi libre de s'arrêter aux passages les plus touchants et d'ouvrir son cœur aux inspirations du Saint-Esprit; je le sais, et je sais aussi que la plupart des personnes pieuses ont cette habitude quand elles récitent le Pater ou le Symbole des Apôtres; mais cette pratique, aisée et facile pour tout le monde, n'est pas autre chose que la méditation et la considération dont je m occupe en ce moment.