CHAPITRE II
De la matière de la prière mentale.
Comme par la prière mentale on entend aussi la considération des choses de Dieu, disons tout d'abord en quoi consiste la matière de cette considération, puisque c'est là ce qui va faire le sujet du présent livre. La matière de la prière mentale ou de l'oraison comprend, à mon avis, tout ce qui peut exciter notre cœur à l'amour et à la crainte de Dieu, à l'horreur du péché, au mépris du monde, etc., et, par conséquent, toute la sainte Écriture , toutes les vies et tous les exemples des saints, en un mot, l'univers entier et toutes les créatures qu'il renferme ; car, en vérité, ce sont là des choses bien capables de fixer l'attention de l'àme pieuse. Pourtant, parmi les considérations les plus propres à réveiller en nous la dévotion, saint Thomas en distingue deux : la considération des perfections et des bienfaits de Dieu, et la considération de nos défauts et de nos péchés; la première qui nous fait progresser dans la charité , et la seconde dans l'humilité; celle-ci qui nous fait jeter en bas de profondes racines, celle-là qui nous fait croître et monter en haut; mais l'une
et l'autre également nécessaires à notre avancement spirituel. Afin de rendre ceci plus clair, je rapporterai ce que le cardinal Cajétan dit au sujet de ces paroles de saint Thomas; qu'on veuille bien en prendre note.
« Remarquez, dit-il, que le saint Docteur indique comme causes intrinsèques de la dévotion, d'un côté la considération des perfections et des bienfaits de Dieu , et de l'autre celle de nos propres défauts. Or, parmi les perfections de Dieu, il faut compter sa bonté, sa miséricorde, sa justice, sa beauté , sa charité envers tous les hommes et envers chacun d'eux en particulier ; et parmi ses bienfaits, la création, la rédemption, le baptême, le sacrement de l'autel, les secrètes inspirations qu'il nous envoie, les appels incessants qu'il nous fait par lui-même ou par l'entremise des autres, la patience avec laquelle il attend que nous retournions à lui, le soin qu'il met à nous préserver de mille dangers tant de l'âme que du corps, et enfin l'excessive tendresse qui le porte à préposer les saints anges à notre garde, sans parler d'une infinité d'autres.
« Quant à ce qui est de nos défauts, de nos misères, de nos fautes présentes ou passées, il faut considérer la facilité ut la promptitude avec laquelle nous sommes entraînés au mal; l'abus que nous faisons de ce qui nous appartient, je veux dire de nos qualités et de nos biens naturels,
par suite des mauvaises habitudes que nous avons contractées ; la distance qui nous sépare de Dieu dans ce séjour, où il est si peu connu et si peu aimé ; la perversité de notre appétit, qui est beaucoup plus sensible aux biens temporels qu'aux biens spirituels; la pauvreté et le manque absolu de vertu où nous sommes ; les plaies et les blessures spirituelles de notre àme, qui sont l'aveuglement, la malice, la concupiscence, la faiblesse; les chaînes qui nous lient les pieds et les mains, c'est-àdire les obstacles que nous suscite la chair chaque fois qu'il s'agit de faire le bien ; l'insensibilité où nous laissent l'obscurité, la puanteur et l'amertume au milieu desquelles nous vivons ; le peu d'attention que nous prêtons à la voix du Bon Pasteur qui intérieurement nous appelle; mais surtout l'inimitié de Dieu que nous nous sommes attirée en péchant mortellement et en poussant l'audace jusqu'à lui égaler, jusqu'à lui préférer notre ventre, l'argent, les honneurs, les plaisirs et autres choses semblables.
« C'est par ces sortes de considérations auxquelles les religieux et toutes les personnes pieuses devraient donner la préférence sur la prière vocale (bien entendu lorsque celle-ci n'est pas obligatoire) , que l'on acquiert la dévotion, et avec la dévotion toutes les autres vertus. Cela est si vrai, que je ne puis me résoudre à donner le nom de religieux ou de personne dévote à quiconque ne consacre pas
chaque jour un certain temps à l'exercice de la méditation. En effet, comme on ne peut obtenir l'effet sans la cause , ni la lîn sans les moyens , comme on ne peut arriver au port sans avoir navigué; ainsi ne peut-on pas acquérir la vraie religion sans recourir fréquemment aux actes et aux . moyens qui lui donnent naissance. »
Ainsi parle Cajétan, et, par les louanges qu'il donne à cet exercice, il est facile de voir le prix qu'il y attache. Il dit formellement, en premier lieu, que l'oraison engendre la dévotion, et avec la dévotion toutes les autres vertus. Il dit ensuite qu'il n'appellera jamais du nom de religieux ou de personne pieuse quiconque ne se recueille pas chaque jour pendant quelques instants, afin d'y vaquer à loisir. Il dit, enfin, que sans l'oraison il n'est pas plus possible d'acquérir la vraie religion, que de parvenir à une fin sans moyens, ou de toucher au port sans s'être élancé sur la mer. Quant à ce qu'il dit de la prière vocale, il ne viendra jamais à la pensée d'un homme sensé qu'il veuille la condamner , d'autant plus que si c'est une bonne chose de louer Dieu avec le cœur, assurément ce n»; peut être un crime de le louer avec la voix et la bouche qui ont été créées pour cala. Ce qu'il condamne, c'est l'habitude de certaines personnes qui prient avec tant de précipii-ition, avec si peu d'attention et de dévotion, qu'elles n'en tirent aucun ou presque aucun
fruit, quand elles ne se rendent pas coupables d'irrévérence envers Dieu, ainsi que le remarque le même Docteur dans sa Somme des Péchés.
Et plût à Dieu que cette faute fût moins commune ! mais à voir la manière dont les ecclésiastiques et les prêtres chantent ou récitent l'office divin, soit en particulier, soit en public ; à voir le peu de progrès qu'ils font dans la dévotion , on comprend sans peine que l'illustre Cardinal n'a eu d'autre pensée que de blâmer l'abus que Ton fait généralement de la prière vocale.
Chaque fois qu'il m'arrive de lire l'exposé qui précède, je ne puis m'empêcher d'admirer comment ce Docteur a su résumer en quelques mots la doctrine de tous les livres pieux ; car, bien que ceux-ci paraissent différer sous le rapport des expressions, au fond ils ne disent pas autre chose, et, quand on les a lus, on n'a pas une plus grande estime des exercices qu'ils recommandent. On voit par là que l'Église est toujours régie par le même Esprit, et qu'en fin de compte les serviteurs de Dieu n'ont qu'un maître, puisque d'une manière ou d'une autre ils sont amenés au même but. Faites donc ce que ce Docteur vous enseigne. Prenez chaque jour quelque temps pour penser à vos péchés et aux bienfaits de Dieu ; pensez surtout à celui de notre Rédemption, qui comprend la plupart des mystères de la vie de Jésus -Christ, et méditez , ruminez chacune des paroles , chacune
des actions de notre Sauveur. C'est là, du reste, à proprement parler, la dévotion du Rosaire, et c'est à quoi visent tous les auteurs qui ont écrit sur la piété. La viande est toujours la même; mais comme les goûts sont différents, chacun l'assaisonne à sa guise. Lisez , si vous le pouvez , les opuscules de saint Bonaventure, ce docteur si versé dans les lettres , dans la piété , dans la religion et dans la science de gouverner les hommes, qui , après treize ans de profession, devint général de sonordre, et depuis fut élevé au cardinalat, et vous verrez comment il a su varier les exercices que l'on peut faire à propos de la vie et de la Passion de Jésus -Christ. Tantôt il en prend les différentes parties, et il les dispose selon les heures du jour; tantôt il les partage d'après l'ordre des jours de la semaine; ici il en compose des hymnes, là des prières vocales, et, non content de cela, il imagine un arhre qu'il appelle l'Arbre de la vie du Crucifié, afin de se conformer au goût de chacun , et de mettre ainsi à la portée de tous un exercice auquel il attache la plus grande importance.
Et maintenant, pour vous démontrer l'utilité de l'oraison , comme saint Bonaventure , j'en appellerai a l'expérience, et je dirai que ce qui se passait (J«; sou temps se passe encore aujourd'hui. Tout le monde peut se convaincre, en effet, qu'en général les personnes qui vaquent régulièrement i Ja méditation sont celles qui font le plus depro-
grès dans le service de Dieu et dans la vertu , qui se portent le plus promptement aux œuvres de piété et de miséricorde, qui embrassent avec le plus d'ardeur les saintes austérités de la pénitence , et qui évitent avec le plus de soin le péché.