CHAPITRE XIV
Comment l'Enfant Jésus se perdit et fut retrouvé dans le Temple (5e mystère joyeux).
Lorsque l'Enfant eut douze ans, son Père et sa Mère montèrent à Jérusalem , selon la coutume, à la fête de Pâque , et l'Enfant demeura dans le Temple sans qu'ils s'en aperçussent. Or il arriva que ne le trouvant point, ils le cherchèrent trois jours dans un état de désolation difficile à décrire.
À la fin, ils le trouvèrent dans le Temple, assis an milieu des Docteurs, les écoutant et les interrogeant avec une sagacité au-dessus de son âge , et les remplissant d'admiration par la sagesse de ses réponses.
Considérez en premier lieu quelle fut dans cette circonstance la douleur de la très -sainte Vierge, et, pour en avoir quelque idée, remarquez que son cœur était partagé entre trois sentiments si vifs et si admirables, que nous ne les comprendrons jamais entièrement. Le premier était l'ardent amour qu'elle avait pour son Fils , amour que tout concourait à rendre aussi pur et aussi parfait que possible. En effet, il y a trois sortes d'amours : l'amour naturel, l'amour qui a la grâce pour principe, et celui dont la justice est le mobile. Or , pour ce qui est de l'amour naturel que Marie avait pour son Fils , il est certain que personne, dans la suite des âges, n'en éprouva de pareil : c'était d'abord l'amour d'une mère pour son fils unique , et l'on sait que David ne crut pas pouvoir mieux exprimer son affection pour Jonathas, qu'en disant : « Comme une « mère aime son fils unique, ainsi je t'aimais.» (II Rois, i, 26.) C'était ensuite l'amour d'une mère qui n'a qu'un fils , mais un fils qui n'a pas de père, et tel que vainement on en chercherait un second. Quant à l'amour qui a la grâce pour principe, on peut en dire autant que de l'amour
naturel , par la raison que jamais créature ne reçut la grâce en aussi grande abondance que Marie, et que sa charité et son amour furent sans contredit proportionnés à cette grâce. Enfin, s'il faut parler de l'amour dont la justice est le mobile, c'est-à-dire de celui que Ton doit avoir à cause des perfections de l'objet que l'on aime , qui jamais eut plus de motifs d'aimer que la Vierge Marie, laquelle était en présence non pas seulement de son Fils, mais du Fils de Dieu, d'un Fils infiniment parfait et par conséquent digne d'un amour infini? Dites-moi, je vous le demande, quels torrents ne devaient pas s'échapper de ces trois sources d'amoirr réunies? Quelles flammes ne devaient pas jaillir de ces trois foyers confondus en un seul? Certes, c'est là un sujet qui défiera toujours l'éloquence des hommes.
Le second sentiment, que l'on peut regarder comme une conséquence naturelle du premier, c'est la joie que la très-sainte Vierge éprouvait en la compagnie de son Fils; en effet, s'il est vrai que la joie naisse de la présence de l'objet aimé , il faut en conclure que plus l'on aime , plus l'on est heureux de se trouver avec lui; mais alors pour Marie, qui aimait tant son Fils, que] bonheur pins grand que celui de l'avoir sans cesse auprès d'elle, de le voir chaque jour assis à sa table, d'entendre ses paroles, de jouir de sa présence, de voir son visage divin, ses yeux si
doux , son maintien si modeste , la majesté eniin qui rayonnait de tout son corps ! Que de fois, en voyant manger Celui qui est le pain des anges, elle oublia de manger elle-même! Que de fois la nuit, à genoux près de son Fils, en contemplant le sommeil de Celui qui veille à la garde du monde, il lui fut impossible à elle-même de fermer la paupière ! Certes, si, à la pensée du Sauveur, le Prophète Isaïe (xxvi, 9) s'écriait : « Mon âme vous a désiré pendant la nuit; » et si l'on a vu des saints , comme saint Antoine , saint François , saint Thomas d'Àquin et une foule d'autres, ravis hors d'eux-mêmes, s'élever au-dessus de la terre en contemplant sa beauté et ses perfections , quels ne devaient pas être les transports de la Vierge, elle dont le cœur était plus rempli de grâces et d'amour, et qui avait sans interruption le Saint des saints sous les yeux ! Quels ne devaient pas être les sentiments, la joie et les mouvements de son àme! Avouonsle encore une fois, c'est là un sujet trop élevé pour la langue des hommes.
Enfin, par ce que nous venons de dire, on comprendra la douleur de la Vierge Marie, lorsque, privée d'un si riche Trésor, elle se souvint tout à la fois des prophéties de Siméon, de la persécution d'Hérode, du massacre des Innocents, de la fuite en Egypte, de la peur qu'inspirait Archélaùs; car c'étaient là comme autant de menaces sus-
pendues sur sa tête, et dont l'effet pouvait se faire sentir d'un moment à l'autre. L'Écriture rapporte que la mère de Tobie , inconsolable , s'écriait en répandant beaucoup de larmes : « Hélas ! mon « fils, mon fils, pourquoi t'avons -nous envoyé a si loin , toi la lumière de nos yeux , le bâton « de notre vieillesse, le consolateur de notre vie, « l'espérance de notre postérité? » (Tob., x, 4.) Mais si cette Femme ressentait si vivement la perte de son fils , combien la très-sainte Yierge ne devait -elle pas ressentir davantage la perte du sien? Pour le comprendre, il n'y a qu'à voir la différence qui existe entre ces deux mères et ces deux fils, entre le trésor de l'une et de l'autre. En effet , qu'elle fut la conduite de Marie dans cette circonstance ? Elle pleurait, elle gémissait, elle s'en allait cà et là dans toutes les directions, elle adressait à Dieu de continuelles prières, ne pouvant se résoudre à manger, à boire, à donner du repos à ses yeux avant d'avoir retrouvé Celui qui était le bien-aimé de son âme. 0 mon Fils, disait-elle, pourquoi m'as-tu laissée? Où es-tu maintenant? où dormiras -tu pendant la nuit? où prendras -tu tes repas? où te reposeras-tu? 0 très -doux et très - innocent Agneau, comment avez-vous pu percer ainsi le cœur de votre Mère? Jadis le Seigneur voulut qu'avant de lui immoler son lils, Abraham passât trois jours dans iiigoisses; la même chose arrive aujourd'hui;
il faut que pendant trois jours la Vierge pleure l'absence de son Isaac. 0 Dieu ! pourquoi affligezvous de la sorte ceux que vous aimez? Ah! je le comprends, vous voulez leur fournir l'occasion d'acquérir des mérites, de gagner des couronnes en les obligeant à souffrir, à prier, à craindre, à espérer, à s'humilier et à recourir à vous dans toutes leurs peines.
Après avoir considéré la douleur de la Yierge, considérez aussi le soin avec lequel elle cherche la Pierre précieuse qu'elle a perdue. Marie en demande des nouvelles à tous ceux qu'elle rencontre ; elle la cherche principalement , comme dit l'Évangéliste , parmi « ses proches et ses con- « naissances» (Luc, n, 44), où elle ne la trouve pas néanmoins , parce que Jésus - Christ préfère aux affections et aux consolations de la chair et du sang, la mortification et le renoncement à soi-même . a A qui le Seigneur enseignera-t- il l'intelligence « de sa parole? » demande le Prophète. « A ceux « qui sont sevrés et que Ton vient d'arracher du « sein de leurs mères. » (Is., xxvm, 9.) « Écou- « tez , ô ma fille , » dit le Psalmiste , « voyez et « prêtez une oreille attentive, et oubliez votre « peuple et la maison de votre père, et le Roi « sera épris de votre beauté. » (Ps, xliv, \ 1.)
Enfin , uayant point trouvé son Fils parmi ses proches et ses connaissances, la Yierge retourne au Temple, où elle l'aperçoit assis au milieu des
Docteurs, les écoutant et les interrogeant avec beaucoup de sagesse, et remplissant d'admiration tous ceux qui étaient là présents ; et elle lui dit : a Mon Fils, pourquoi avez -vous agi ainsi ence vers nous? Yoilà que votre Père et moi, fort « affligés, nous vous cherchions. » (Luc, n, 48.) A votre tour, s'il vous est arrivé de perdre l'Enfant Jésus, c'est-à-dire la ferveur de votre première dévotion et la douceur du commerce que vous entreteniez avec Dieu, ne vous imaginez pas pouvoir le retrouver, à moins que vous ne le cherchiez, comme la Vierge, avec une profonde douleur et une très-grande diligence. Ce ne fut qu'après avoir protesté de son repentir et exhalé de longs gémissements que le prophète David osa dire à Dieu : « Rendez -moi la joie de votre « salut, et fortifiez-moi par votre esprit souve- « rain. » (Ps., l, 14.) En général, dit un Docteur, ce qui ne coûte guère, n'a guère de prix, et ce qui a du prix , coûte beaucoup ; ainsi , par exemple, la femme dont il est parlé dans l'Apocalypse n'enfante qu'après les plus vives douleurs , pour nous apprendre que celui qui veut atteindre au fruit glorieux de la perfection doit nécessairement passer par les travaux et les angoisses de l'affliction. Voilà pourquoi saint Bonaventure remarque que, régulièrement parlant, Dieu n'accorde des grâces extraordinaires qu'aux âmes qui soutirent et qui font oraison.
L'Enfant Jésus retourne avec ses parents, et Celui qui est le maître de l'univers obéit et se soumet humblement à deux créatures. Humiliez -vous donc, vous qui n'êtes que cendre et que poussière, et apprenez par cet exemple à obéir, pour l'amour de ce bon Maître, non-seulement à vos supérieurs et à vos égaux, mais à ceux mêmes qui sont d'une condition inférieure à la vôtre. Mais que signifie cette conduite? D'un côté, nous voyons que Jésus obéit en toute humilité, et de l'autre qu'il répond avec une liberté qui a , ce semble , quelque chose de dur. « Pourquoi me cherchiez-vous? » dit-il ; « ignorez-vous qu'il faut que je sois aux choses « de mon Père? » (Luc, n, 49.) C'est afin de nous apprendre que la philosophie chrétienne sait unir ensemble des vertus qui paraissent diamétralement opposées : l'humilité avec la magnanimité, la gravité avec la douceur, l'obéissance avec la liberté, la ferveur avec la discrétion, la justice avec la miséricorde , sans parler d'une foule d'autres ; car, selon que la raison et l'honneur de Dieu le demandent, le chrétien doit s'élever audessus de toutes les considérations humaines, et fouler aux pieds toutes les créatures, à l'exemple de l'Apôtre, qui tantôt se mettait au-dessous de tous les hommes, et tantôt ne craignait pas de planer dans les cieux.