CHAPITRE XYI
Du Jeune et de la Tentation de Notre-Seigneur Jésus-Christ.
Après avoir été baptisé, après avoir reçu du Ciel le magnifique témoignage que nous venons d'entendre, le Sauveur fut conduit par l'Esprit-Saint dans le désert, pour y être tenté parle diable. Quel rapport existe-t-il entre ces deux mystères ? Qu'y a-t-il de commun entre les rigueurs et la solitude du désert, et les voix qui descendent du ciel? Qu'y a-t-il de commun entre les tentations du diable et les faveursde l'Esprit-Saint? Ce qu'il faut conclure de ceci , c'est qu'en favorisant ses serviteurs, Dieu n'a pas en vue de leur assurer la paix, mais qu'il veut seulement les encourager et les préparer à de nouveaux combats, tout comme le voyageur qui donne à manger à sa monture, afin de lui faire parcourir une plus longue route ; tout <"mme le capitaine qui donne des armes à ses sol-
dats, et les place au premier rang, afin de les exposer aux endroits les plus dangereux. Que celui à qui Dieu fait part de ses grâces, ne se regarde donc point comme étant à l'abri des tentations ; qu il s'attende, au contraire, à de plus terribles épreuves et à de plus violentes attaques.
Considérez aussi comment le Sauveur , qui était infiniment parfait, et qui n'avait aucun besoin de se recueillir, se prépara néanmoins à la prédication de l'Évangile, en se retirant au désert, tt en y passant quarante jours dans le jeune. Ce fut en premier lieu pour nous faire comprendre combien le salut des âmes est une affaire sérieuse, et pour montrer ensuite aux prédicateurs par quel genre d'exercices ils doivent se préparer à leur sublime ministère. En effet, personne ne doit s'ingérer de paraître en public, pour annoncer la parole de Dieu, si longtemps auparavant il ne Fa méditée; et « personne, dit saint Grégoire, n'aie droit de se croire en sûreté au dehors, si préalablement il ne s'est pas beaucoup exercé au dedans. » Les Saints distinguent trois sortes de vie : la vie active , qui s'emploie principalement aux œuvres de miséricorde; la vie contemplative , plus parfaite que la première, qui s'emploie à l'oraison et à la contemplation, à moins que l'obéissance ou la charité ne demande le contraire ; et enfin la vie la plus parfaite de toutes, celle qui tient tout à la fois de la vie active et de la vie contemplative , la vie aposto-
lique, qui devrait être aussi celle de tous les prédicateurs. Or, « en thèse générale, dit saint Bonaventure, on ne peut passer à la seconde de ces vies, sans s'être exercé à la première, ni passer à la troisième , sans s'être exercé à la seconde , » et , comme dit saint Grégoire, « les prédicateurs doivent recueillir dans l'oraison ce qu'ils sèment ensuite par la prédication : » d'où il suit qu'en faisant la part de la science qui leur est nécessaire, ceux-ci n'ont pas de meilleur maître que la solitude , où Dieu parle au cœur le langage du cœur, et où il révèle les secrets de sa sagesse à ceux qui sont véritablement humbles.
Aimons donc la solitude que le Sauveur a sanctifiée par son exemple, parce qu'en fuyant la compagnie des hommes, nous serons forcés d'entrer en commerce avec Dieu. Malheureux siècle que le nôtre ! Où sont ces temps heureux d'autrefois, ces déserts de l'Egypte, de la Thébaïde, de la Scythie, de la Palestine, couverts de monastères, et peuplés d'anachorètes? où est ce désert, dont parlait le Prophète, lorsqu'il disait : « Le désert sera un « lieu de délices, et la solitude deviendra un nou- « vel Kden? » (Is., u, 3.) Où sont ces plantes toujours vertes, qui croissaient dans des terrains incultes et privés d'eau ? Hélas ! les hommes ont depuis longtemps abandonné le désert, pour se précipiter au milieu des embarras et des soucis de la vie charnelle ; et si maintenant la route qui y con-
duisait a disparu sous les ronces ; s'il vous est impossible de la suivre, du moins faites-vous un désert spirituel au dedans de vous-même, rentrez en vous-même , recueillez-vous , et de cette manière vous pourrez appliquer votre esprit aux choses de Dieu. C'est dans le désert que Moïse vit la gloire de Dieu, et c'est dans le désert spirituel dont je parle, que Dieu se fait connaître et goûter par ses amis. Seulement il faut, en y entrant, qu'à l'exemple de Moïse, vous vous disposiez à gravir la montagne , c'est-à-dire que, laissant là tous les objets de la terre, vous éleviez votre cœur jusqu'au ciel. Pour cela vous avez besoin de deux ailes, qui sont la prière et le jeûne, sans lequel il n'y a pas de prière possible, parla raison qu'un estomac chargé d'aliments ne permet guère à l'esprit de prendre son essor. Que si ces deux ailes vous manquent, vous pouvez juger par avance du sort qui vous attend, en vous rappelant cette sentence d'un Philosophe : « L'homme qui passe sa vie dans la solitude est un Dieu ou bien une brute. » Jésus, dont la chair sacrée ne se révolta jamais contre l'esprit, s'est soumis au jeûne, afin que vous, dont la chair corrompue jette parfois contre l'esprit des flammes aussi hautes que celles de la fournaise de Babylone, vous vous soumettiez à votre tour. De toutes les œuvres extérieures , c'est celle qu'il accomplit la première, parce que la gourmandise est le premier vice que le chrétien ait à combattre, et que,
tant qu'il ne l'a point terrassé, c'est en vain qu'il lutte contre les autres. Non content de jeûner , le Sauveur a prié et combattu, et tout cela pour notre bien ; car, dans le mystère que nous contemplons, s'il se retire au désert, c'est pour nous servir d'exemple ; s'il prie, c'est pour le- salut de notre âme ; s'il jeune, c'est pour l'expiation de nos fautes ; s'il engage la lutte avec l'ennemi, c'est pour diminuer ses forces et nous aider à le vaincre.
Accompagnez le Seigneur dans ses différents exercices; il n'a travaillé que pour vous, il ne s'est proposé d'autre tin que de payer vos dettes. Imitezle dans toutes ses actions, autant que vous pourrez le faire ; priez avec lui, jeûnez avec lui, combattez avec lui, demeurez avec lui dans la solitude, et unissez vos travaux et vos exercices aux siens, afin que Dieu les ait pour agréables.