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CHAPITRE XYI

De la Prédication, de la Doctrine et des Œuvres admirables de Notre-Seigncur Jésus-Christ.

Après avoir été baptisé <>t après avoir jeûné pendant quarante jours, le Sauveur commença à converser avec les bommes, à prêcher et à se faire connaître par ses miracles. Ici nous avons quatre

choses à considérer : la profondeur de sa doctrine , les exemples de ses vertus, les fatigues de ses courses et de ses voyages, et enfin le bien qu'il ne cessa de faire.

Pour ce qui est de la doctrine de Jésus-Christ, il est certain qu'on ne saurait imaginer rien de plus excellent ni de plus profond. En effet, il y a dans ce vaste univers deux sortes de créatures bien distinctes : les unes spirituelles , comme par exemple les anges, et les eoitres matérielles, comme par exemple les cieux et tout ce qu'ils recouvrent. L'homme tient le milieu entre elles et participe à la nature des unes et des autres , c'est-à-dire qu'il a un corps comme les objets matériels, et un esprit comme les anges, et que par son esprit il peut, avec la grâce de Dieu, imiter la pureté et la perfection de l'ange, ou bien par son corps, ses sens et ses appétits, s'abaisser jusqu'au niveau de la brute. Semblable à celui qui s'est rendu habile dans la médecine et dans la chirurgie, et qui peut, à son gré, exercer l'une ou l'autre de ces deux professions, l'homme, ayant tout à la fois un corps et un esprit, peut, en cédant aux instigations de la chair, devenir tout charnel et tout animal, ou bien, en donnant la préférence aux œuvres et aux exercices de l'esprit, devenir tout spirituel, comme furent les saints.

C'est pour cela que les anciens philosophes , et en particulier ceux de l'écloe de Platon, étaient

d'avis que, pour devenir parfait, il fallait qu'un homme mourût, autant que possible, à la partie animale qui est en lui, renonçant aux plaisirs et aux appétits sensuels, à tous les biens terrestres et matériels, les méprisant profondément, et n'en prenant que ce qui lui est absolument nécessaire pour conserver sa vie. D'autre part, il devait s'appliquer de toutes ses forces à vivre de la partie spirituelle et divine qui le distingue des animaux, et où résident l'intelligence et la volonté ; faire de ces deux nobles facultés le même usage que les anges, et les employer à connaître, à aimer, à posséder le souverain Bien , en s'unissant à lui et en se transformant en lui ; ce qui est la plus bauto dignité à laquelle une simple créature puisse prétendre. « La perfection, dit un Philosophe platonicien , et c'est saint Augustin qui le rapporte, la perfection et la félicité de Thomme consistent dans son éloignement complet et absolu de tout ce qui est matériel, terrestre ou sensuel, et dans son union avec le Père souverain (c'est le nom que l'on donnait à Dieu dans cette école) , union qui se fait par l'amour, la connaissance et la contemplation actuelle. » — « A ces conditions, continue Platon lui-même dans son Dialogue intitulé Phédon, non-seulement l'homme devient spirituellement une même chose , je ne dis pas avec les intelligences souveraines (que nous appelons les anges), mais avec l'Intelligence incréée (qui pour nous est

Notre-Seigneur Jésus-Christ), sinon par nature et par essence , du moins par la participation à sa sainteté , à sa félicité et à sa pureté, tout comme le fer jeté dans le feu acquiert les propriétés du feu. »

Mais, direz-vous, comment est-il possible que l'homme ici-bas soit assez pur pour devenir semblable à Dieu et aux anges, et pour faire ce que font les anges? Les anges n'ont pas de corps pour lequel il leur faille travailler et aux besoins duquel il leur faille pourvoir. Ce sont de purs esprits qui peuvent s'élever sans effort, et s'occuper par conséquent des choses spirituelles ; mais il n'en est pas de même des hommes, obligés bon gré mal gré de penser à la partie matérielle d'eux-mêmes. A cela je réponds que les saints ont toujours eu grand soin de n'accorder que le moins possible à leur corps , et de ne lui donner que le strict nécessaire ; car avant toutes choses ils tenaient à être des hommes spirituels et à mériter le nom d'anges terrestres ou d'hommes célestes.

C'est là, comme je l'ai dit, la plus haute perfection à laquelle une créature puisse s'élever ici-bas ; c'est là la doctrine que le Fils de Dieu est venu nous enseigner; c'est là le but qu'ont poursuivi les saints , et en particulier ceux qui , détachés du monde et vivant dans les déserts, où ils n'avaient d'autre nourriture que des racines

ou quelques aliments aussi grossiers , se sont appliqués à repaître leur esprit de la contemplation et de l'amour des choses célestes, à la manière des anges; c'est là la perfection de la vie évangélique , que nous trouvons non- seulement dans les apôtres, mais dans une foule d'hommes apostoliques et évangéliques, tels que saint François, dont tout le monde connaît le détachement, le dénûment, la pauvreté, et qui passait nonseulement les jours, mais la plus grande partie des nuits, dans la contemplation des choses divines. Yeut-on savoir maintenant en quoi consiste la fin et l'abrégé de toute la philosophie de l'Évangile? que l'on se persuade bien que c'est dans la perfection, que nous venons d'esquisser en peu de mots , et au delà de laquelle l'imagination ne saurait rien concevoir. En effet, comme dans le monde il n'y a rien qui soit meilleur que Dieu, il n'y a pas non plus de meilleure doctrine que celle qui , en nous inspirant le mépris des créatures, nous enseigne à nous unir à lui et à devenir un même esprit avec lui , ainsi que nous l'avons expliqué tantôt.

Disons néanmoins qu'un tel changement ne peut s'opérer en nous qu'avec le concours de toutes les vertus : car nous avons besoin des unes pour nous éloigner du monde, et des autres pour nous rapprocher de Dieu; des unes pour réprimer le penchant qui nous porte vers les choses de la

terre, et des autres pour nous exciter à l'amour des choses du Ciel ; des unes pour renverser les obstacles qui nous empêchent de monter , et des autres pour nous servir d'échelons. Or l'Évangile ne se tait sur aucune ; mais comme il y a entre elles divers degrés, et que les unes nous sont plus avantageuses et les autres moins, il commence par parler de la foi , de l'espérance et de la charité, et il recommande ensuite successivement l'humilité , la chasteté , la douceur, la patience , l'obéissance, la miséricorde, l'amour, l'oraison, la pureté d'intention , la pureté de cœur, la pauvreté d'esprit, le mépris du monde, la mortification des sens, l'amour de la croix, l'abnégation de soi-même et de sa propre volonté, et autres vertus semblables, sans lesquelles on ne peut être un homme évangélique, disciple et imitateur de Jésus- Christ.

Que si vous voulez acquérir ces vertus, jetez les yeux sur la vie du Sauveur ; il savait que les exemples font plus d'impression que les meilleurs préceptes , et c'est par ses œuvres , bien plus que par ses paroles, que vous apprendrez à les connaître. En examinant sa conduite, vous les y rencontrerez toutes; mais, parmi celles qui brillent d'un plus vif éclat , vous remarquerez sa profonde humilité, son immense charité, son incomparable douceur, le charme de sa conversation , la bonté que respirent ses discours ,

sa patience et sa modération en toutes choses.

Il y a aussi de nombreuses considérations à faire sur les courses et les voyages continuels du Sauveur, lorsque, pour sauver les âmes, il s'en allait de province en province , de ville en ville , de bourgade en bourgade, tantôt dans la Judée, tantôt dans la Galilée, et tantôt dans la Samarie. Admirez avec quelle charité ce bon Pasteur courait à travers les monts et les vallées après la brebis perdue, afin de la ramener au bercail sur ses épaules, et tout ce qu'il lui fallait endurer pour cela de pauvreté, de froid, de chaud , de fatigues , de persécutions , de contradictions et de calomnies de la part des Pharisiens; admirez avec quelle persévérance il s'occupait de notre salut, passant les jours à prêcher et consacrant ses nuits à prier, ainsi qu'il convenait à notre Père, à notre Pasteur, à notre Sauveur et à notre Rédempteur; avec quelle bonté il traitait les pécheurs, entrant dans leur maison et s'asseyant à leur table, afin de les gagner par ses discours, de les attirer par ses bienfaits , de les édifier par ses exemples et de les instruire par sa doctrine ! Qu'il suffise de rappeler ici Matthieu le Publicain , Zachée le chef des Publicains, Madeleine à laquelle il permit de baiser ses pieds, et la Femme adultère qu'il renvoya avec des paroles de pardon.

lùifin il est impossible de ne pas fixer son attention sur le bien que faisait le Sauveur à

l'occasion de ses nombreux voyages ; il rendait la santé aux malades, la vue aux aveugles; il guérissait les paralytiques, chassait les démons, ressuscitait les morts, et, ce qui est bien plus admirable encore, arrachait les pécheurs au pouvoir de Satan. C'est de cette manière qu'il conversait avec les hommes et qu'il parcourait le pays en répandant partout des bienfaits. Certes, on concevrait difficilement une autre idée de Celui qui s'était fait homme pour sauver les hommes , et qui était descendu du ciel pour visiter la terre ; et tout dans sa doctrine, dans sa vie, dans ses exemples , dans ses œuvres , dans ses bienfaits, nous prouve sa puissance et sa bonté infinies : un Dieu ne pouvait s'incarner, et paraître au milieu des hommes, qu'à la condition de vivre et de mourir comme il l'a fait.

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