CHAPITRE XIX
De la Samaritaine.
Dans l'histoire de la Samaritaine , ce que nous devons considérer en premier lieu, et ce que nous ne saurons jamais assez admirer, c'est la soif ardente que le Sauveur avait de notre salut. On rapporte de sainte Catherine de Sienne que, lorsqu'elle voyait passer un prédicateur, elle sortait de sa maison pour baiser avec dévotion les traces de ses pieds ; or, comme on lui demandait un jour la
raison de cette conduite, elle répondit que, Notre- Seigneur lui ayant fait connaître la beauté des âmes qui sont en état de grâce, elle enviait le bonheur des hommes qui travaillent à les ramener à Dieu , et que dès lors elle ne pouvait s'empêcher de coller ses lèvres à l'endroit où ils mettaient le pied, de baiser la terre qu'ils foulaient sous leurs pas. Mais si tel était le zèle de cette Sainte, qui, après tout, n'avait que les lumières et les grâces compatibles avec la faiblesse d'une créature, que faut -il penser de Celui qui est la source même de la grâce , de Celui qui avait un si grand amour pour nos âmes, qui devait être le Père du siècle à venir , et dont les entrailles étaient consumées du zèle de la gloire de Dieu ? L'amour l'avait fait descendre du ciel sur la terre , et c'est à cause de ce même amour qu'on le vit se fatiguer, veiller, suer, travailler, courir partout où il y avait des âmes à sauver.
Ce fut dans une de ces courses que le Sauveur arriva, vers la sixième heure du jour, dans une ville de Samarie, fatigué, brûlé par le soleil, couvert de sueur, succombant de lassitude. Ainsi donc, Celui qui donne le repos est fatigué ; Celui qui rafraîchit les âmes est baigné de sueur; Celui qui nourrit les anges endure la faim ; Celui qui est la fontaine de vie a soif; Celui qui est la source des eaux vives s'assied près d'un puits, comme le plus pauvre et le plus faible des hommes ; et ne croyez
pas qu'il s'asseye pour boire, car l'Évangile ne nous dit pas qu'il ait bu. Il est là pour prendre une âme, comme un oiseleur qui tend ses filets près le courant d'une onde pure. Il est fatigué du cbemin qu'il a parcouru, mais il n'est pas fatigué de faire du bien ; aussi, dès qu'il voit une femme pécheresse s'approcher du puits, il lui demande à boire, comme un homme qui est à bout de forces, et il lui offre en retour la grâce , tant il est désireux, tant il a soif de son salut ! « Femme, » lui dit-il, « donnez-moi à boire. » (Jean, iv, 7.)
Considérez l'humilité, la bonté, l'affabilité du Sauveur, qui entre tout de suite en conversation avec cette âme, l'instruisant, l'éclairant, répondant à ses interrogations, l'attirant par sa grâce , l'engageant à la lui demander, et obtenant qu'elle la lui demande, bien qu'elle ne comprenne pas au juste ce qu'elle demande. Si cet entretien avait lieu avec une personne discrète et d'une réputation bien établie, il n'y aurait certes pas lieu de s'étonner. Mais la femme dont il s'agit est une femme de basse condition, une Samaritaine, une idolâtre qui a eu cinq maris , et qui actuellement vit dans le crime, ce qui est le comble du déshonneur, et, malgré cela, le Sauveur lui parle avec tant de bonté, que dis-je? il se découvre à elle avec tant de clarté, que, nulle part ailleurs dans l'Évangile, il n'avoue aussi ouvertement qu'il est le Messie. Il ne s'en tient point là ; à cette faveur il en ajoute
une autre, et d'une Samaritaine il fait un évangéliste, un apôtre de Samarie, et cela au moment où, sans penser à rien, sans avoir aucun dessein particulier , sans soupçonner le moins du monde ce qui allait lui arriver , cette femme venait purement et simplement puiser de l'eau. 0 merveilleux jugements de Dieu ! ô secrets de sa bonté et de sa sagesse ! qui n'admirera, dans cette œuvre, la clémence et la miséricorde du Sauveur ! qui ne s'apercevra que c'est une œuvre de grâce, de clémence et de miséricorde ! En vérité, lorsque la créature n'a aucun mérite qui lui soit propre, lorsqu'elle est chargée de péchés et qu'elle oppose à Dieu de la résistance, il faut bien que Dieu soit clément et miséricordieux, pour la traiter de la sorte î
Mais le Sauveur, ne voulant laisser aucun doute sur sa bonté, va plus loin encore, il est ravi de ce qu'il vient de faire, et lorsque ses disciples s'approchent de lui pour l'inviter à manger : « Moi, » leur dit-il, « j'ai à manger une nourriture que « vous ne connaissez point. » (Jean., iv, 32.) « Ma « nourriture,» ajoute-t-il, « est de faire la vo- « lonté de Celui qui m'a envoyé, et d'accomplir « son œuvre (Ibid., 34), c'est-à-dire l'œuvre de la « rédemption des hommes. » La rédemption des hommes ! voilà donc la nourriture du Sauveur : quelle plus grande bonté ! quelle plus grande miséricorde î