CHAPITRE XLVIII
Paroles attribuées au Crucifix que l'on place ordinairement audessus de la porte des églises, et composées en vers par Lactance
Qui que tu sois qui gravis les degrés de ce temple, arrête toi quelques instants, et jette les yeux sur moi. J'étais innocent, et néanmoins, pour expier tes fautes, je me suis livré à une mort cruelle; touché de pitié à la vue de l'état misérable où le péché avait réduit le genre humain , je suis venu dans ce monde pour être un médiateur de paix, et offrir à tous le pardon. C'est ici le foyer de la lumière qui remplit l'univers de son éclat; c'est ici la vraie image du salut; c'est moi qui suis ton repos, ta voie, ta rédemption; je suis la bannière du Tout-Puissant , et l'étendard royal digne d'un éternel souvenir.
Pour toi, pour ton amour, je me suis enfermé dans le sein d'une Vierge, je me suis fait homme, j'ai souffert la mort la plus cruelle; nulle part je n'ai trouvé le repos, mais partout la menace, les afflictions et les peines.
C'est dans une étable délabrée de la Judée que ma pauvre Mère m'a donné le jour ; et c'est sur un peu de paille, dans une étroite crèche, qu'elle m'a couché, entre deux animaux. Chassé de mon
pays par le roi Hérode, j'ai passé mes premières années dans la terre d'Egypte, et, de retour en Judée, j'ai eu à supporter le jeûne, la fatigue et les autres inconvénients de la pauvreté. Malgré cela, je n'ai pas cessé d'exhorter les hommes à la vertu, et je me suis efforcé de leur prouver ma doctrine en l'appuyant sur des prodiges sans nombre. Ma douceur et ma mansuétude ont excité la haine et la jalousie de Jérusalem. Aveuglée par la rage, cette ville coupable n'a pas craint de porteries mains sur moi, et de m'attacher cruellement à un gibet infâme. Si tu veux connaître cette histoire, m'accompagner et partager mes douleurs, souviens-toi d'abord du conseil que mes ennemis tinrent entre eux , des embûches qu'ils me dressèrent , et du prix auquel ils estimèrent mon sang innocent ; souviens-toi du baiser de mon disciple Judas, de l'arrivée et des cris de ceux que le traître s'était chargé de conduire , des coups que je reçus dans la flagellation, des mensonges et des calomnies dont je fus l'objet, de l'inique sentence que prononça l'aveugle Pilate, de la lourde et pesante croix que l'on jeta sur mes épaules, et du trajet douloureux qui m'amena chancelant au Calvaire. Après cela, contemplemoi élevé en haut, loin de ma douce Mère, et examine-moi des pieds jusqu'à la tête. Vois mes cheveux et mon cou ensanglantés, ma tête déchirée par les épines, et mon visage ruisselant de
sang. Mes yeux sont fermés et obscurcis, mes joues portent l'empreinte de la tristesse, ma langue desséchée est abreuvée de fiel , et la pâleur de la mort s'est répandue sur mes traits. Vois mes bras étendus , mes mains percées de clous , et cette liqueur précieuse qui s'échappe par l'ouververture de mon côté; vois enfin mes pieds attachés à la croix , et tous mes membres noyés dans le sang.
Qu'un tel spectacle ne te trouve point insensible ; fléchis le genou, et adore le bois sacré de la croix ; colle humblement tes lèvres sur la terre sanglante, et arrose -la de tes larmes! Ne me perds jamais de vue ; ne m'éloigne point de ton cœur ; efforce-toi d'imiter mes exemples ; médite constamment les douleurs de ma Passion et de ma mort ; supporte avec patience les troubles de l'adversité , et, en toutes choses, veille au salut de ton âme !