CHAPITRE I
Ce que c'est que la charité. — De ses fruits et de son excellence.
Après avoir, conformément au but que nous nous étions proposé , discouru sur les différentes vertus qui sont nécessaires pour former un parfait chrétien , il ne nous reste plus qu'à parler de la charité, qui en est comme le couronnement, et sans laquelle il n'y a pas de perfection possible. Nous dirons donc quelle est l'excellence de cette vertu , quelle est la perfection dont elle est susceptible, et par quels moyens on arrive à cette perfection.
« La charité , dit saint Prosper dans son livre de la Vie contemplative , est une volonté droite, séparée de toutes les créatures périssables, intimement unie à Dieu , embrasée du feu de l'Esprit- Saint, de qui elle procède et vers qui elle tend, exempte de toute souillure, étrangère à toute
espèce de corruption, à l'abri de tout changement, élevée au-dessus de tout ce qui peut être l'objet d'une affection charnelle, ardente au delà de toute expression, avide de contempler les choses de Dieu, triomphant de toutes les difficultés , tenant lieu de toutes les bonnes œuvres. Elle est la fin des préceptes célestes, la mort des vices, la vie des vertus , la force des combattants , la couronne des vainqueurs, l'armure des âmes saintes, la cause de tous les mérites, sans laquelle personne ne peut plaire à Dieu et avec laquelle personne ne peut lui déplaire; elle est une source de grâces pour ceux qui commencent, une source de joie pour ceux qui ont fait des progrès, un trésor de gloire pour ceux qui persévèrent, un gage assuré de victoire pour les martyrs, un appui constant pour tous les fidèles. » Ces paroles de saint Prosper expliquent en peu de mots ce que c'est que la charité, quels sont ses fruits et quelle est son excellence.
L'excellence de la charité consiste principalement en ce qu'elle est la première, la fin et l'abrégé de toutes les vertus. Nous avons la preuve de cela dans la dignité même des Séraphins , lesquels ne sont élevés au-dessus des autres chœurs angéliques que parce qu'ils ont plus de chante. Saint Grégoire ne fait pas de difficulté de ranger au nombre des Séraphins tous ceux qui, îcibas i sont embrasés de l'amour de Dieu. « Il y
a des personnes, dit-il, qui, après s'être livrées avec ardeur à la contemplation des choses célestes, n'ont plus d'autre désir que d'être unies à leur Créateur : les choses de ce monde les touchent peu, et seule la pensée de l'éternité les soutient. Pénétrées d'un profond mépris pour tout ce qui tient à la terre , elles se transportent en esprit dans une région plus sereine ; elles aiment , elles brûlent, elles trouvent le repos dans l'amour. Plus leur amour s'accroît, plus la flamme qui les consume devient violente; cette flamme, ils la communiquent aux autres par leurs discours, et ceux-ci ne tardent pas à en éprouver les effets. Or, des hommes dont le cœur tout de feu embrase à ce point leurs semblables, que sont-ils, sinon de véritables Séraphins? »
Une autre excellence de la charité, c'est, dit saint Augustin, que Dieu , étant appelé charité , il y a nécessairement entre elle et lui une trèsgrande ressemblance : comme Dieu se trouve partout, la charité se trouve aussi partout, en ce sens qu'elle est utile à tout, et qu'à tout elle donne la perfection et la vie. Et d'abord c'est la charité qui fait les saints, puisque, d'après saint Bernard, la charité est la mesure de la sainteté, et que l'on est d'autant plus saint que l'on aime Dieu davantage. La charité fait les snges; et c'est le Psalmiste qui nous l'assure : « Les préceptes du Seigneur « sont purs? » dit -il, « ils éclairent les yeux. »
(Ps. xvni, 9.) « Que celui donc qui désire connaître Dieu de façon à lui être agréable, ajoute saint Augustin, commence par l'aimer, et il le connaîtra de la sorte. » La charité fait les bons prélats, les prélats véritablement dignes de ce nom. Lorsque le Sauveur voulut mettre saint Pierre à la tète de son Église, il ne l'examina que sur un seul point : a M'aimez -vous plus que les autres? » lui demanda-t-il par trois fois. (Jean, xxi.) La charité fait les martyrs, et ce n'est que par elle qu'il y a eu des martyrs; car, comme dit saint Augustin , « il n'existe rien de plus fort en ce monde que l'amour. » La charité fait les vierges : « Celui-là est chaste, dit saint Jean Climaque, qui triomphe de l'amour par l'amour, qui éteint le feu de la chair avec le feu de l'esprit. » La charité met à néant toutes les tentations, de quelque part qu'elles viennent. « 0 homme , s'écrie saint Pierre de Ravenne, aime Dieu, et aime -le de tout cœur, parce que de cette manière tu repousseras sans peine toutes les tentations de l'ennemi. C'est une guerre bien peu redoutable , une lutte bien facile que celle où, pour terrasser le vice, il suffit de lui opposer la douceur de l'amour. » Entin la charité est la perfection et l'accomplissement de la loi et des prophéties, selon cette parole si expressive de l'Apôtre : «L'amour est donc la pièce nitude de la loi. » (Rom., xm, 10.) Ce ne sont pas là les seuls traits de ressem-
blance que la charité ait avec Dieu , il en est d'autres encore. En effet, comme dit un Docteur, « la charité est noble , généreuse , remplie de beauté et de sagesse; elle opère de grandes choses; elle est douce , forte , féconde , simple , chaste , invincible et victorieuse en toutes circonstances. La charité est gaie, gracieuse, attrayante, admirable; elle pénètre, elle brise, elle élève, elle abaisse , elle renverse toutes les difficultés. La charité est haute et profonde ; elle frappe, et elle guérit; elle tue, et elle vivifie. C'est en vain que l'on voudrait la cacher, en vain que Ton voudrait y répondre autrement que par l'amour : elle donne tout ce qu'elle possède pour l'amour, parce qu'elle ne cherche, qu'elle ne désire rien autre chose que l'amour. Le cœur du véritable amant ne pense qu'à l'amour; sa langue ne parle que de l'amour. La charité absorbe la mémoire, illumine l'intelligence, enflamme la volonté, ravit les sens, sanctifie l'âme, et transforme en Dieu l'homme tout entier. »
La conclusion à tirer de tout ceci, c'est que nous devons apporter tous nos soins et toute notre diligence à acquérir une vertu qui amène tant d'autres vertus à sa suite. Nous lisons que Notre- Seigneur en fît la recommandation à une sainte Ame; et, parmi les divers avis qu'il lui donna, celui-ci mérite toute notre attention : «Quand vous réciterez le Pater, lui dit-il , arrêtez-vous à ces
paroles , « que votre volonté soit faite » , et dans tout ce qui vous arrivera , dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, efforcez-vous de conformer votre volonté à la volonté divine. Quand vous réciterez VAve Maria, arrêtez-vous au nom de « Jésus, » et gravez -le dans votre c'œur, afin qu'il soit votre bouclier, votre guide et votre consolation pendant tout le cours et au milieu de toutes les vicissitudes de votre vie. Quand vous lirez les saintes Écritures , ne retenez que le mot « amour » , et avec ce seul mot vous irez droit votre chemin : vous serez pure, dégagée, attentive, diligente; car l'amour se porte à tout, sans éprouver ni peine, ni crainte, ni fatigue, ni besoin de repos , au point que le martyre même lui paraît agréable. » On ne saurait dire ce que peut une étincelle du véritable amour, ni les grandes œuvres qu'il est capable de produire : il vous aidera à détruire tous vos vices , tous vos mauvais penchants, toutes les affections déréglées que vous pourriez avoir pour les choses d'ici-bas.
S'il faut encore ajouter àl'éloge que nous venons de faire de la vertu de charité, nous dirons qu'elle renferme non-seulement tout ce qui constitue la perfection de la vie chrétienne , mais encore la plus grande partie de la félicité à laquelle le cœur de l'homme puisse prétendre en cette vie. « Au milieu de tous les mouvements que se donnent les hommes, dit Boéce, au milieu de
toutes les fatigues qu'ils endurent, leur unique but est d'arriver au bonheur, c'est-à-dire à un état où la volonté étant en possession d'un bien qui les renferme tous , n'ait plus rien à chercher, plus rien à désirer. Or, quoique le bonheur ainsi entendu ne soit pas autre chose que Dieu, en dehors duquel il est impossible de trouver le repos, de même qu'avec lui il est impossible de ne pas le trouver; quoique Dieu nous réserve ce bonheur pour la vie future, alors que nous jouirons complètement de sa gloire , il est vrai de dire néanmoins qu'à un certain degré nous pouvons l'obtenir dès maintenant par sa grâce ; c'est d'ailleurs ce que nous assure saint Bernard dans son Traité de l'amour divin ;« Lorsque je me retire dans la solitude, dit-il, comme un animal qui habite de préférence les lieux déserts et écartés, et qu'ouvrant la bouche, j'aspire le souffle de votre amour, pendant que je suis là les yeux fermés et soupirant après vous, il arrive parfois que vous mettez dans la bouche de mon cœur quelque chose que j'aurais tort de vouloir connaître; mais je sens une telle saveur, j'éprouve une telle douceur, qu'un rien suffirait pour mettre le comble à tous mes désirs. » Ces paroles , bien que présentant des images différentes, s'accordent avec celles de l'Épouse des Cantiques (v, 2) : « Je dors, et mon cœur veille. » Quelle signification faut il donner à ce langage? La voici, si je ne me trompe : De même que pendant le
sommeil , nos sens demeurant suspendus et comme dans le silence, nous n'entendons, nous ne voyons, nous ne disons, nous ne désirons rien; ainsi , lorsque Dieu se communique à nos âmes , il y répand un tel sentiment de douceur et d'amour, une telle abondance de paix, que, contentes , satisfaites , rassasiées , elles paraissent endormies, tant les choses de ce bas monde les touchent peu , tant elles en ont peu de souci et peu de désir !
Mais 1 Épouse ne se contente pas de comparer l'amour à un sommeil, elle lui donne le nom de « mort. » a L'amour, » dit-elle, « est fort comme « la mort. » (Cant., vin, 6.) C'est qu'en effet, selon la remarque d'un Saint, lorsque l'amour divin est parvenu à sa perfection, il s'empare tellement des facultés de notre âme, qu'il les rend insensibles à tous les plaisirs et à toutes les satisfactions de la terre , et qu'on les dirait véritablement inertes. Les Maîtres de la vie spirituelle appellent cet amour charité violente , parce que, bien qu'il remplisse l'âme de suavité et de joie, il l'attire néanmoins si doucement et si fortement tout ensemble, qu'elle se sent comme arrachée aux jouissances d'ici-bas, et transportée tout d'un coup jusque dans le sein de Dieu même. Ils appellent encore cet amour charité qui blesse, parce qu'en réalité il blesse et perce le cœur qui en est épris, qu'il l'absorbe tout entier, et l'empêche de
songer à autre chose. Il en est de celui qui aime comme de celui qui souffre des suites d'une blessure : sa pensée se porte constamment sur le même objet, par la raison que le plaisir et la douleur, étant deux contraires et agissant avec une égale force, produisent ordinairement des effets qui se ressemblent. A ce propos nous lisons dans les Vies des Pères du désert que l'un de ces saints solitaires ayant reçu la visite d'un Frère qui venait lui emprunter quelque objet, et étant entré jusqu'à trois fois dans sa cellule sans jamais pouvoir s'en souvenir, finit par prier celui-ci d'entrer et de le chercher lui-même : or, pour en arriver là, jugez combien il fallait que son âme fût ravie et absorbée en Dieu ! Mais ceci n'a rien qui doive nous surprendre : les choses spirituelles se présentent avec un tel caractère de dignité et de noblesse, que lorsqu'une âme éclairée des lumières de T Esprit-Saint est parvenue à les comprendre et à les goûter, c'est à peine si elle peut encore arrêter ses regards même sur ce qu'il y a de plus excellent sur la terre. On raconte de l'abbé Sylvain , qu'en sortant de l'oraison il avait coutume de marcher les yeux fermés : « Fermez-vous, fermez-vous, mes yeux, se disait-il en lui-même, n'allez pas voir ce qui se passe dans le monde; car il n'y a rien là qui mérite d'être vu ! »
Quels exemples! quelles preuves plus fortes de ce que peut l'amour divin, et de la douce sa-
tiété qu'il produit dans les âmes ! Mais si ce n'est point encore assez, écoutez ce que dit saint Jérôme en parlant des délices que le Seigneur lui faisait éprouver dans ce désert où, pour me servir de ses expressions , le soleil le brûlait de ses feux. « S'il m'arrivait, dit-il, de rencontrer un rocher très -escarpé ou une vallée très- profonde , c'était le lieu que je choisissais pour faire mon oraison. Là, après avoir versé beaucoup de larmes, après avoir tenu longtemps mes yeux fixés vers le Ciel (Dieu m'en est témoin!), souvent il me semblait que j'étais transporté parmi les chœurs des anges, et que ravi de joie je chantais : « Nous a courrons sur tes pas à l'odeur de tes parfums. » (Cant., i,4.) Ces paroles sont tirées d'une lettre que le Saint écrivait à la vierge Eustochium. Mais dans une autre lettre, s'adressant aussi à des Vierges consacrées à Dieu , il leur dit : « Croyezen, mes filles, à un vieillard expérimenté. S'il vous arrive jamais de goûter combien le Seigneur est bon , oh ! alors vous l'entendrez vous dire : Venez, et je vous montrerai tous les biens; et il vous montrera des choses que personne , à moins d'en avoir fait l'expérience, ne peut connaître. Je sais ce que je dis, mes très-chères filles, et tout en confessant mon ignorance je déclare que, malgré ma misère, malgré l'humble rang que j'occupe dans la maison du Seigneur, malgré ce corps où je suis encore emprisonné, il m'est arrivé
de me trouver plus d'une fois au milieu des anges, et de me nourrir pendant plusieurs jours dune nourriture toute céleste. Revenu plus tard à moi-même, gardant un profond souvenir du spectacle qui s'était offert devant moi, je pleurais en pensant à ce que j'avais été forcé de laisser. Vous dire maintenant le bonheur dont je jouissais, la joie dont je me sentais inondé, c'est, j'en appelle à l'adorable Trinité, aux esprits bienheureux qui étaient là présents, à ma propre conscience qui nageait dans les délices , c'est ce qu'il ne sera jamais donné à une langue de pouvoir exprimer, même de la manière la plus imparfaite. » Et un peu plus bas il ajoute : « Jamais le cœur qui se préoccupe des affaires de la terre ne pourra s'élever à ce degré de contemplation. 11 faut auparavant qu'il meure au monde , et que , ne vivant plus que pour Dieu , il se rapproche de lui, autant que possible, par de saintes méditations et de fervents désirs. Car, comme dit le Sauveur, « si le grain de froment tombant à terre ne « meurt pas, il reste seul; mais s'il meurt, il « porte beaucoup de fruits. » (Jean, xn, 24, 25. )
Je ne sais s'il convient de parler ici de saint Thomas d'Aquin, dont le corps, pendant la méditation, s'élevait quelquefois au-dessus de terre, ou bien qui demeurait privé de sentiment pendant des heures entières.
On rapporte qu'une fuis ayant été ravi en es-
prit tandis qu'il tenait un cierge à la main, le cierge se consuma et sa main fut brûlée sans qu'il en eût conscience. Ce ne fut qu'après, lorsqu'on s'aperçut des traces de la brûlure, que l'on comprit l'accident qui avait eu lieu. Une autre fois, ayant à subir une opération, il se mit en prières, et tout à coup il se trouva tellement absorbé en Dieu , qu'il ne ressentit aucune douleur.
Mais si ces exemples sont admirables, ce que dit Aristote en parlant de la contemplation à laquelle se livre l'homme sage et parfait ne l'est pas moins assurément. « La vie du sage, dit-il, peut par moments ne différer en rien de la vie du premier principe, qui est Dieu; en ce sens que par moments elle participe à la paix, à la tranquillité et à la félicité dont Dieu est constamment en possession. » Or, quand un philosophe qui ignorait ce que c'est que la grâce , ce que c'est que l'amour surnaturel de Dieu dont le Saint-Esprit même est la source, tient un semblable langage, quel langage, je vous le demande , ne seront-ils pas en droit de tenir ceux qui connaissent et qui sentent en eux-mêmes les effets et les œuvres admirables de l'Esprit- Saint? Certes, s'il suffit de quelques habitudes morales , d'une certaine sagesse et d'une certaine application pour que l'homme arrive à un état de paix, de contentement et de complète satis-
faction, qui égale en quelque sorte celui de Dieu, jusqu'à quel degré ne sera-t-il pas capable de s'élever, lorsqu'il aura en plus les grâces et les dons du Saint-Esprit, et la doctrine si parfaite de l'Évangile? Eh bien! mon frère, vous semble -t -il qu'il soit raisonnable de vouloir acheter cette pierre précieuse, sans lésiner sur le prix? En vérité, à voir les hommes s'exposer à tant de fatigues pour acquérir des biens qui au lieu d'apaiser leur soif ne font que l'augmenter, je crois que l'on ne saurait trop faire, lorsqu'il s'agit d'un bien dont le propre est d'éteindre en nous toute espèce de convoitise. « Eh quoi ! s'écrie saint Augustin, on serait riche en ayant un peu d'or dans ses coffres , et on ne le serait pas en possédant Dieu dans son cœur! »
Si.
Comment l'âme ne doit point se donner de relâche jusqu'à ce qu'elle ait acquis l'amour divin dans toute sa perfection. — Effets que cet amour produit en elle.
Entre autres raisons, celles qui précèdent me semblent suffisantes, pour vous convaincre que vous ne devez point vous donner de relâche jusqu'à ce que vous ayez acquis le précieux trésor qui fait le sujet de cet entretien. Voici d'ailleurs en quels termes un saint Docteur vous y exhorte : « Comme il n'y a que Dieu , dit-il ,
qui, étant le bien infini et souverain, puisse satisfaire les désirs de lame raisonnable, il est évident que pour arriver à ce bien, et pour entrer en possession de ce bien , l'homme doit soupirer ardemment après sa propre perfection. » Qu'il parvienne une fois jusqu'à ce haut degré, et aussitôt Dieu viendra dans son âme avec une grande abondance de grâces; par sa présence il en fera disparaître toute trace de pauvreté et de misère, il lui prodiguera les richesses véritables et il l'accablera de joie. Alors on ne le verra plus courir après les créatures pour leur demander de faux plaisirs et de fausses jouissances; car désormais tout ce qui n'est pas Dieu ne lui inspirera que du dégoût.
L'âme raisonnable est si noble et si vaste , que rien de ce qui est caduc ne peut la satisfaire. C'est en vain que l'on voudrait remplir un grand vase avec l'eau que contient un vase de moindre dimension ; or, comme le ciel, la terre, la mer, toutes les choses visibles sont moindres que l'homme, qu'on les prenne séparément ou bien qu'on les prenne toutes ensemble, jamais elles ne parviendront à combler le vide de son cœur. Il n'y a que Dieu qui, étant plus grand que lui, puisse le remplir et le contenter. Aucune créature , pas même les anges, bien qu'étant d'une nature supérieure, ne saurait y suffire. Yoilà pourquoi tant que l'homme ne possédera pas ce Bien souverain et
unique, tant qu'il ne le pressera pas amoureusement sur sa poitrine, il se sentira troublé, inquiet, affamé, sans jamais trouver un moment de paix et de repos, sans jamais pouvoir rassasier la faim qui le dévore. Toutes les richesses et tous les plaisirs du monde ne parviendront pas à lui procurer le calme qu'il désire : à l'amour divin seul est réservé ce miracle. Mais quand une fois il aura trouvé ce Bien suprême , oh ! alors il n'aura pas de peine à renoncer aux créatures, et il s'écriera avec le Prophète : « Pour moi , mon « bien est d'approcher du Seigneur» (Ps. lxxii , 28), ou bien avec le saint homme Job (xxix, 18) : « Je mourrai dans ma demeure, et je multiplierai « mes jours comme le palmier. » Il ne cherchera plus au dehors les consolations terrestres , parce qu'au dedans de lui il apercevra comme un immense océan de consolations ineffables, et que véritablement son cœur n'aura plus rien à désirer. Il aura sur Dieu des connaissances si justes, il se sentira pour lui un goût si prononcé, il verra les mystères de la foi entourés de tant de clarté, que si tout le monde se réunissait pour lui dire : Malheureux, tu te trompes, tu es dans l'erreur, la foi que tu professes n'est pas la foi véritable ; il répondrait aussitôt avec la plus grande assurance : C'est vous qui vous trompez, malheureux, c'est vous qui êtes dans l'erreur, ce que je crois est indubitablement la vérité. Et il dirait cela non pas seulement sous
l'influence des lumières et de l'habitude de la foi qui seraient en lui , mais encore avec un profond sentiment de la présence de Dieu , lequel n'entre jamais dans une àme sans lui donner des preuves admirables de sa bonté et de sa toute-puissance. Ceux qui sont unis à Dieu de la sorte ne peuvent être que ses amis ; aussi est-il vrai de dire que souvent, en une heure , ils obtiennent beaucoup plus de grâces à l'Église par leurs prières, qu'une foule d'autres en plusieurs années.
Ajoutez à cela qu'ils jouissent d'une merveilleuse tranquillité et d'une très-grande liberté d'esprit, liberté d'esprit qui les met au-dessus de tous les soucis et de toutes les agitations du monde, de toutes les craintes et de toutes les terreurs que cause la pensée de la mort, de l'enfer et du purgatoire , de tous les maux et de toutes les calamités qui peuvent leur survenir ici -bas, parce que la confiance qu'ils ont en Dieu , et l'appui qu'ils trouvent en lui, leur font mépriser toutes choses. Ni la compagnie des hommes, ni les occupations extérieures ne sont capables de les détourner de la présence intérieure de Dieu, parce qu ils ont appris et qu'ils se sont accoutumés à conserver le calme et la simplicité d'esprit au milieu de la multiplicité des affaires, et que leur cœur est irrévocablement fixé en Dieu. De tout ce qu'ils voient, de tout ce qu'ils entendent, ils prennent occasion de s'élever jusqu'à Dieu,
et on pourrait presque dire qu'ils retrouvent Dieu en toutes choses , puisque en toutes choses c'est vers lui que tendent leur intention et leur amour. Ils sont tellement absorbés en Dieu , qu'ils semblent ne plus s'appartenir; ils voient comme s'ils n'avaient point d'yeux , ils entendent comme s'ils n'avaient point d'oreilles, ils parlent comme s'ils n'avaient point de langue; uniquement occupés de Dieu, ils passent à travers les créatures, comme si pour eux les créatures, n'existaient pas. C'est ainsi qu'ils vivent d'une vie angélique et surnaturelle, et qu'on peut, à bon droit, les appeler les anges de la terre, car si leur corps touche encore à la terre, tout le reste est déjà dans le ciel. Tel a été l'esprit, telles ont été la vie et la conduite des Saints, et c'est à quoi les fidèles ne devraient cesser de viser en toutes circonstances.
Des huit degrés de l'amour divin.
Ici il est bon de remarquer qu'il ne suffit pas d'un degré quelconque de charité pour arriver à la paix et à la pleine satisfaction dont nous parlons, mais que la charité parfaite est absolument nécessaire. Plus la charité s'accroît en nous, et plus les effets qu'elle y opère sont grands et excellents. C'est ainsi qu'aidée de la grâce elle com-
mence par nous donner une connaissance expérimentale de la bonté, de la douceur et de la noblesse de Dieu; cette connaissance produit l'embrasement de la volonté, d'où naît une joie merveilleuse; cette joie produit à son tour un vif désir de Dieu; le désir de Dieu, une pleine satiété; la satiété, l'ivresse; l'ivresse, une inaltérable suavité; la suavité, le repos, c'est-à-dire une sorte de Sabbat spirituel pendant lequel on oublie toutes ses fatigues dans le sein de Dieu.
On voit par là l'enchaînement qui existe entre ces divers degrés , et de quelle manière on passe de l'un à l'autre. En effet, la connaissance expérimentale de Dieu est la porte principale par où ses grâces et ses bienfaits arrivent jusqu'à nous, et enrichissent notre âme. De cette connaissance qui réside dans l'entendement (bien qu'elle dérive en grande partie de la volonté), naît une flamme qui embrase la volonté, et qui, en l'embrasant , lui fait aimer avec ardeur la Bonté souveraine dont la présence Téblouit ; puis de cette flamme résulte une sorte de sentiment délicieux, véritable manne inconnue à ceux qui ne l'ont point goûtée , mais qui accompagne l'amour et qui vient de lui , tout comme la lumière vient du soleil. C'est là un des principaux instruments dont Dieu se sert pour nous détacher du monde et nous faire renoncer aux plaisirs sensuels ; et,
certes , comment n'y renoncerions - nous pas , quand d'autre part notre cœur surabonde ?
Mais comme les choses spirituelles sont si excellentes et si divines, que pins on les goûte, plus on les désire , il s'ensuit que l'âme souhaite d'autant plus d'entrer en possession du trésor auquel elle aspire, qu'elle a moins de goût et d'attrait pour tout le reste, et comme elle sait qu'elle n'y parviendra que par la pratique des vertus, les austérités de la pénitence , et l'imitation du Sauveur, qui a dit : « Je suis la voie , la « vérité et la vie; personne ne vient à mon Père « que par moi » (Jean, xiv, 6), elle se sent dévorée d'un autre désir, qui est non pas seulement de méditer la vie du Sauveur, mais de la reproduire en soi, en imitant son humilité, sa patience , son obéissance, sa pauvreté, sa mortification , sa douceur, sa bonté, et toutes ses autres vertus.
À ce désir succède la satiété (autant, du moins, qu'elle peut exister en cette vie); car Dieu n'excite pas les désirs des siens pour les tourmenter, mais bien pour les satisfaire et les préparer à de nouvelles faveurs ; et comme c'est lui qui tue et qui vivifie, c'est lui aussi qui donne le désir et la satiété , satiété qui produit dans l'âme un tel dégoût des choses de la terre, que son plaisir est de les fouler aux pieds; après quoi, elle demeure tranquille, contente, satisfaite, savourant une viande qui réunit tous les goûts et toutes les
délices, et sachant très-bien qu'en dehors il ne se trouve de repos nulle part.
Vient ensuite l'ivresse, qui est un degré supérieur encore, à laquelle nous convie l'Épouse des Cantiques, et avec laquelle lame oubliant toutes les choses périssables, s'oublie quelquefois elle-même, tant elle est plongée et abîmée dans la bonté et la suavité infinies de Dieu !
De cette ivresse naît la suavité , non pas parfaite , puisque cela ne peut avoir lieu que dans la gloire, mais aussi grande que le comporte cette vie, et plus grande que tout ce que l'on saurait imaginer, au point que l'homme ne craint pas de chanter avec le Prophète : a Seigneur, » comme traduit saint Jérôme, « c'est vous qui avez affermi a mon espérance.» (Ps. iv, 10.) L'expérience qu'il a faite de la bonté et de la providence de Dieu lui inspire une telle confiance , qu'aucun danger ne l'effraie, et qu'empruntant les paroles du même Prophète : ce Dieu, » s'écrie-t-il hardiment, « Dieu « est notre refuge et notre force ; dans l'affliction « nous trouverons en lui un puissant secours; a c'est pourquoi nous serions sans crainte, quand « la terre serait troublée , quand les montagnes « seraient renversées au milieu de la mer. » (Ps. XLV, 1,2.)
Enfin de cette sécurité et de cette confiance naît la tranquillité de lame, qui n'est autre chose qu'un repos complet, une jouissance spirituelle,
un silence intérieur, un sommeil pris sur la poitrine du Sauveur ; cette paix, en un mot, qui, au dire de l'Apôtre , « surpasse toute pensée » (Philipp., iv, 7) parce que, à moins de l'avoir goûtée , il n'y a point d'entendement humain qui puisse la comprendre. C'est ce que le Seigneur avait promis autrefois aux siens par la bouche du prophète Isaïe : ce Mon peuple , » avait-il dit , « trouvera sa joie dans les douceurs de la paix ; « et il habitera dans les tabernacles de la conte fiance et dans un repos opulent. » (Is., xxxn , 18.) Tel est, mon frère, le royaume de Dieu sur la terre , tel est le paradis de délices dont nous pouvons jouir pendant que nous sommes encore dans ce lieu d'exil, tel est le trésor caché aux yeux du monde , mais qui est renfermé dans le champ de l'Évangile , et que le sage marchand s'empresse d'acquérir, en vendant tout ce qu'il possède. (Matth., xm.)
Combien sout à plaindre ceux qui ne travaillent point à acquérir l'amour divin.
Mais quel est donc celui qui, en apprenant ces nouvelles, en sachant qu'il peut compter sur la grâce divine aussi bien que les saints, ne s'efForcera point de prendre, ses mesures pour jouir, dès ci tte vie, de ces biens ineffables?*) aveugles, ô
malheureux enfants d'Adam, pourquoi courezvous comme des insensés, cherchant çà et là, et au prix des plus grandes fatigues, ce que vous trouveriez sans peine, si vous le cherchiez en Dieu? Hélas! « les chemins de Sion pleurent, a parce qu'il n'est plus personne qui vienne à « cette fête, à cette solennité » (Jérém., Lament., i, 4), à ce Sabbat spirituel, où l'àme jouit de Dieu et se repose en Dieu. Certes , si , comme nous l'avons dit en nous appuyant du témoignage de Boëce , au milieu de tous les soucis que se donnent les hommes, au milieu de tous les travaux qu'ils endurent, leur unique but est d'arriver à un état de repos parfait, à un état où leur cœur n'ait plus rien à désirer, et qu'il soit prouvé que cet état est impossible en dehors de Dieu, qui est notre dernière fin, je vous le demande, peut-on agir plus follement que de le chercher là où il n'existe pas? Tous les jours on voit partir des hommes qui s'en vont jusqu'aux Indes, parcourant la mer et la terre , dans l'espoir de rencontrer quelque chose qui leur donne le repos, et aucun ne fait attention que c'est une grande erreur de chercher ainsi au loin , et avec des fatigues incroyables, ce qu'il lui serait si facile de trouver chez lui. Le Sauveur ne nous dit-il pas : « Voici « que le royaume de Dieu est au dedans de vous?» (Luc, xvii, 21.) Et en quoi consiste ce royaume, sinon, comme dit l'Apôtre, a dans la justice,
« dans la paix, et dans la joie que donne le Saintce Esprit?» (Rom., xiv, 17.) La justice en est la racine , et la paix et la joie que donne le Saint- Esprit, et d'où dépendent notre tranquillité et notre bonheur, en sont les fruits. C'est ce que signifient les deux noms de Melchisédech, appelé tout à la fois Roi de paix et Roi de justice : deux choses véritablement inséparables, puisque la paix ne va jamais sans la justice, ni la justice sans la paix. Comment prétendrions- nous donc trouver la paix et la joie véritable en la cherchant loin de la justice, et en dehors de la bonne conscience? Il y a des chrétiens qui, en entendant dire ceci, se sentent portés à chercher Dieu incontinent; mais les malheureux , ils n'ont ni l'humilité , ni la simplicité , ni la résolution qui sont requises pour une affaire de cette importance; et comme leurs bons propos et l'amour qu'ils ont pour Dieu n'ont pas laissé en eux de profondes racines, il suffit des premiers rayons du soleil, c'est-à-dire de quelques difficultés, pour les étouffer et pour les obliger eux-mêmes à rebrousser chemin. Il y en a d'autres qui tantôt tombent et tantôt se relèvent, qui tantôt perdent courage et tantôt se raniment, qui tantôt se désespèrent et tantôt se laissent aller à la plus douce confiance , mais qui au milieu de toutes ces alternatives finissent, Dû'u aidant, par obtenir ce qu'ils désirent. Il y en a d'autres, enfin, qui disent : 11 suffit que nous vivions comme
Ton vit généralement dans le monde. A quoi bon nous distinguer de la foule , et pourquoi viser à 1 extraordinaire, lorsqu'il est certain que nous pouvons nous sauver sans cela? C'est ainsi que dans les commencements les hommes se trouvent engagés dans la bataille que se livrent entre eux la volonté de la chair et la volonté de l'esprit, l'amour du monde et l'amour de Dieu. Or, comme d'un côté l'amour du monde est encore très-fort, et que de l'autre il ne veut perdre ni sa position , ni le droit que de tout temps il a exercé, il s'ensuit qu'il oppose une résistance très-vigoureuse à l'amour de Dieu, et que la lutte entre ces deux puissances est véritablement terrible. Cependant la volonté et la persévérance, aidées de la grâce divine, ne manquent pas de triompher de tous les obstacles; l'habitude des exercices spirituels fortifie la partie supérieure de l'âme, qui peu à peu goûte davantage les choses de Dieu; et tandis que, par contre, la partie inférieure se détache davantage des joies et des plaisirs de la terre, la nature corrompue succombe nécessairement sous les coups de la grâce divine. C'est ainsi que la lecture des livres de piété, la prière et la méditation, purifient et sanctifient notre cœur; que notre cœur une fois purifié goûte mieux combien le Seigneur est doux, et que, la chair perdant tous ses charmes, nous courons rapidement dans la voie de Dieu, à l'odeur de ses parfums. Plus nous
montrons de fidélité à nos exercices, plus nos bons désirs s'accroissent, plus notre âme acquiert de force , et plus nous éprouvons de satisfaction et de joie; mais c'est là une grâce que l'on obtient plutôt par la componction que par la spéculation, plutôt par les soupirs que par les raisonnements, plutôt par les larmes que parles paroles, plutôt enfin par la prière que par la lecture, bien que la lecture , lorsqu'elle est faite avec dévotion , offre certainement de très- grands avantages.