CHAPITRE II
Comment la perfection de la vie chrétienne consiste dans la charité parfaite. — Ce qu'il faut entendre par cette dernière.
Tous les saints s'accordent à dire que la perfection de la vie chrétienne consiste dans la charité parfaite, que l'Apôtre appelle tantôt « le lien « de la perfection » (Coloss., m, 14), et tantôt « la fin des préceptes. » (I Tim., i, 5.) C'est qu'en général , comme le remarque saint Thomas , une chose est parfaite quand, parvenue à son terme et à la fin dernière pour laquelle elle a été créée, elle se trouve dans l'impossibilité de monter plus haut : or, comme Dieu est la fin dernière , et en quelque sorte le centre de la créature raisonnable ,
comme, en sa qualité de Bien universel, il renferme tous les biens que l'entendement de l'homme est capable de comprendre, et tous ceux que sa volonté est capable d'aimer, il s'ensuit que la perfection de la créature raisonnable consiste dans la vertu qui a pour objet de l'unir à ce Bien et de la faire une même chose avec lui , c'est-à-dire dans la charité , dont le propre est d'unir l'homme avec Dieu par l'amour, de telle façon que Dieu et l'homme ne soient plus qu'une seule et même chose. C'est ce que nous assure l'apôtre saint Jean , lorsqu'il dit : « Dieu est charité, et qui demeure dans « la charité demeure en Dieu , et Dieu en lui. » (I Jean, iv, 16.) Mais si la charité est la vertu qui unit notre âme avec Dieu , qui la met dans son centre, qui la conduit jusqu'à sa fin dernière, il est évident que c'est en elle que consiste la perfection de la vie chrétienne ; que le plus ou moins de perfection de la vie chrétienne dépend du plus ou moins de perfection de la charité, et que celui qui a la charité parfaite est arrivé au dernier terme de la vie chrétienne.
Yous me demanderez peut-être : Mais en quoi consiste la charité parfaite? A cela je réponds avec le même saint Docteur, que cette vertu réunit trois sortes de perfections, dont la première n'appartient qu'à Dieu seul, la seconde n'appartient qu'à ceux qui voient Dieu face à face, et la troisième appartient à ceux qui , avec le secours
de la grâce, s'efforcent ici -bas d'arriver jusqu'à Dieu. La première, qui n'appartient qu'à Dieu , et qui est la charité à son plus haut degré , consiste à aimer Dieu autant qu'il le mérite : or, comme il n'y a que lui qui se connaisse parfaitement, il n'y a aussi que lui qui s'aime parfaitement. La seconde perfection appartient à ceux qui voient Dieu face à face et dans toute sa beauté , qui l'aiment de toutes leurs forces, et cela actuellement et toujours, sans jamais cesser ni pouvoir cesser de l'aimer; car de même qu'un homme qui a les yeux ouverts ne peut s'empêcher de voir l'objet qu'il a devant lui; ainsi, dès l'instant que la volonté se trouve en présence du Bien souverain , elle est tellement ravie , tellement transportée , qu'il lui est impossible de ne pas l'aimer toujours, actuellement, de toutes ses forces et de toute la puissance qui est en elle. La troisième perfection appartient à ceux qui aiment Dieu pendant cette vie , et bien qu'elle ne puisse jamais atteindre au même degré que celle des bienheureux, elle s'efforce néanmoins, non pas seulement d'éviter tous les péchés, mais encore de renverser tous les obstacles qui l'empêchent d'aimer Dieu actuellement , ou qui seulement sont de nature à diminuer son affection : or, comme ces obstacles viennent de l'amourpropre, c'est de ce côté qu'elle dirige tous ses efforts, et on peut dire qu'elle grandit en proportion des victoires qu'elle remporte, « Le poison
le plus funeste à l'amour de Dieu, dit saint Augustin, est l'amour- propre. » Attachez -vous à mortifier votre amour-propre , autant du moins que la chose tes possible, puisque ici-bas la concupiscence ne meurt jamais entièrement, et vous atteindrez nécessairement à la perfection de l'amour de Dieu. « La charité parfaite, conclut le saint Docteur, est donc celle qui résiste et s'oppose à tout ce qui peut attiédir l'âme et la détourner de l'amour actuel de Dieu, » c'est-à-dire au péché et aux obstacles qui surgissent de la trop grande estime de soi-même, et qui sont incompatibles avec cet amour ; de telle sorte que plus elle est ardente, plus elle est unie à Dieu par l'amour actuel, plus elle lutte avec succès contre les affections étrangères qui voudraient l'entraîner ailleurs, et plus elle devient parfaite, en ce sens qu'elle ressemble davantage à celle des bienheureux, qui aiment Dieu toujours, actuellement et de toutes leurs forces.
Telle est la manière dont nous devons aimer Dieu, et c'est à quoi tend le précepte qui nous ordonne de l'aimer de tout notre cœur, de toute notre âme et de toutes nos forces : non pas, certes, que ce précepte puisse s'accomplir littéralement ici-bas, mais parce qu'il nous indique le but vers lequel il faut que nous dirigions toutes nos actions et toutes nos pensées. Aussi , d'après saint Thomas , « la seule chose que la perfection de la
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charité exige actuellement, c'est que l'homme emploie tous ses soins, toute sa diligence à aimer Dieu , et qu'il renonce à tous les soucis et à toutes les affaires du monde, autant du moins que les obligations de son état et les nécessités de la vie le lui permettent. » Ceci est une vérité si patente , que les philosophes privés des lumières de la foi et n'ayant d'autre guide que la raison , l'ont reconnue. « Le commencement et la fin de la vie parfaite et bienheureuse, dit l'un d'entre eux, consistent à contempler Dieu , à s'unir à lui intérieurement, et à l'aimer d'une affection sans bornes. Aussi longtemps que l'âme demeure enracinée en lui, elle vit et se conserve dans la perfection qui convient à sa nature ; mais dès que par malheur elle s'en sépare, on la voit aussitôt se flétrir et se dessécher comme une branche qui, détachée de l'arbre , perd toute la beauté de son feuillage. » Un tel aveu dans la bouche d'un païen est bien fait pour dissiper tous nos doutes.
Si donc il se rencontre un homme qui , rempli de mépris pour toutes les créatures périssables, n'ait plus dégoût, ni d'affection désordonnée pour aucune ; un homme qui, ayant mis en Dieu tous ses goûts, toutes ses affections, tous ses soucis, tous ses désirs et toutes ses pensées, s'occupe continuellement de lui, ne cherche et ne trouve de repos qu'en lui; un homme enfin qui, mourant à toutes choses, ne vive plus que pour Dieu, et triomphe de tous
les autres amours par l'excès de l'amour qu'il lui porte, on pourra dire de lui en toute vérité qu'il est entré dans le cellier du véritable Salomon , et qu'enivré du vin délicieux de l'amour, il oublie tout et s'oublie lui-même.
Je n'ignore pas que très -peu de personnes sont capables de s'élever jusqu'à ce point, et que le plus souvent les nécessités de la vie, les obligations qu'imposent la justice et même la charité nous forcent, pour ainsi dire, de laisser Dieu pour Dieu ; mais il faut cependant que nous connaissions le but vers lequel nous marchons, afin de nous en ra pprocher le plus possible, et cela d'autant mieux, que ce sont toujours les plus hardis et les plus courageux qui réussissent dans Ce qu'ils entreprennent. «Lorsqu'il s'agit de choses bonnes, dit un Sage, visons à ce qu'il y a de plus parfait, et nous arriverons au moins à ce qui est passable. » C'est ce qui faisait dire à saint Bernard : « Seigneur, que mon àme meure non pas seulement de la mort des justes, mais de celle des anges ! » c'est-à-dire qu'elle meure aux choses du monde , qu'elle leur devienne étrangère , non pas seulement comme les justes, mais, s'il est possible, comme les anges, parce que quand une fois on est en proie à un désir violent, on ne calcule plus ses forces, on ne reconnaît plus de bornes, on ne se règle plus sur la raison et sur la mesure du possible; mais on va de l'avant,
tout préoccupé de ce que Fou veut, sans s'inquiéter de ce que l'on peut.
Les théologiens mystiques appellent cet amour « amour unitif, » parce qu'il est dans sa nature de produire une union telle, que celui qui aime ne pouvant plus trouver de repos en dehors de ce qu'il aime, y concentre toutes ses affections. Tel était l'amour que Moïse attribuait à Benjamin, lorsque, sous un langage figuré, il disait : « Que le « bien- aimé du Seigneur habite en lui avec conc< fiance : le Très-Haut tous les jours le couvrira « de ses ailes , et il habitera en sûreté à son om « bre. » (Deut., xxxm, 12.) « Plus l'amour est fort, dit saint Denis, et plus l'union qu'il opère est étroite. » Tel était encore l'amour du Prophète, ainsi que cela ressort de ses psaumes; car tantôt il nous assure que son « âme est atta- « chée au Seigneur * (Ps. lxii, 9), tantôt qu'il « a « toujours le Seigneur présent devant les yeux » ( Ps. xv, 8) , et tantôt que « ses yeux sont toujours « élevés vers le Seigneur. » (Ps. xxiv, 15.) Tel était l'amour du prophète Isaïe, qui s'écriait: « Seigneur, votre nom et votre souvenir sont les « délices de mon âme ! Mon âme vous a désiré « pendant la nuit; et dès l'aurore je m'éveillerai « pour vous chercher par mon esprit et par mon « cœur. » (ls., xxvi, 8, 9.) Tel était l'amour de saint Bernard, duquel on raconte que dans les commencements de sa conversion il s'en allait
tellement absorbé en Dieu, tellement élevé audessus des sens, qu'il ne s'apercevait ni de la nourriture qu'il prenait, ni des vêtements qu'il portait, ni de l'endroit où il était , ni du chemin par où il passait. Ceci s'explique sans trop de peine. Nous disions tantôt que le propre de l'homme parfait est d'unir celui qui aime à l'objet de son affection; or, comme le nœud de cette union consiste précisément dans la douceur et la suavité, qui sont les propriétés naturelles de cet amour, il s'ensuit que lorsque le cœur a goûté celles-ci , tout le reste ne lui inspire que de la répulsion. On raconte de saint Augustin qu'il avait en horreur toutes les affaires du siècle , tant il éprouvait de joie à penser à Dieu et à contempler les magnificences de sa maison : eh bien î nous aurions tort d'en être surpris. En effet, pour peu qu'en s' aidant des lumières de 1 Esprit -Saint, on veuille réfléchir à la miséricorde, à la libéralité, à la douceur et à la tendresse dont Dieu a coutume d'user avec ses amis, non seulement en ne verra là rien d'iucroyable , mais on comprendra qu'il est permis d'espérer beaucoup plus encore de tant de bonté , de tant de charité et de tant de noblesse. Et qu'on n'aille pas mesurer la perfection des saints et de la charité sur sa propre froideur ou sur sa propre faiblesse; qu'on les mesure , au contraire , sur la grandeur de Dieu et sur la charité elle-même; car s'il pst vrai, comme on le dit, qu'il faut être père, (chose
d'ailleurs fort commune, pour savoir de quelle nature est l'amour des enfants, quel est celui qui pourra savoir en quoi consiste l'amour surnaturel de Dieu, s'il n'est pas lui-même embrasé de cet amour ?
Ce principe posé, on comprend facilement ce que dit un Saint, et ce que nous venons de dire aous-même , à savoir que le serviteur de Dieu doit employer tous ses soins , et faire tout ce qui dépend de lui pour tenir son âme en union avec Dieu par la prière , par la contemplation et par l'amour actuel. Mais comme pour arriver là il y a des moyens à prendre et des degrés à parcourir, nous allons consacrer les dernières pages de ce livre à les indiquer sommairement ; nous parlerons d'abord des choses qui nous aident à acquérir la charité, ou bien qui nous en empêchent, et afin d'exciter cette charité dans nos cœurs, nous ajouterons ensuite quelques oraisons et quelques considérations tirées des bienfaits de Dieu et de ses perfections.