‹ Le mémorial de la vie chrétienneChapitre 167 sur 170 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Troisième oraison ou troisième méditation sur le Pater-

Ponaez-nous aujourd'hui notre pain quotidien.

Seigneur, comment ne pas admirer l'ordre qui existe dans les différentes demandes que nous vous adressons! Quoi, en effet, de plus naturel pour des enfants que de désirer que leur Père soit honoré, que son règne s'étende au loin et que sa volonté s'accomplisse. Mais une chose qui ne leur est pas moins naturelle, surtout lorsqu'ils sont encore jeunes, c'est de lui demander du pain.

Du pain, du pain, lui disent-ils, quand la faim les presse, et celui-ci, touché jusqu'au fond des entrailles, se hâte de leur en donner. A mon tour, ô mon Père, moi qui suis un tout petit enfant, non pas sous le rapport des années, mais sous celui des mérites, je viens à vous pressé par la faim et le besoin, et je vous demande du pain, c'est-à-dire ce qui m'est nécessaire pour conserver la vie que je tiens de votre bonté; et comme il y a en moi deux substances, Tune corporelle et l'autre spirituelle, je vous demande du pain pour toutes les deux : le pain de la terre pour mon corps, et pour mon âme le Pain du ciel, ou le Pain des anges, lesquels, en qualité de purs esprits, ni vivent que de vous, qui êtes la nourriture des esprits. C'est ainsi, ô mon Père, qu'après m'être assis longtemps en Egypte près des vases remplis des délices du monde, je ne sens plus que du mépris pour ces aliments impurs et je soupire après le Pain des anges qui est descendu du ciel. Yoilà le Pain que je cherche à cette heure, le Pain que je désire, le Pain que je vous demande très-humblement. O grâce inestimable, ô miséricorde inouïes. Le Dieu des dieux, le Seigneur des seigneurs, la Récompense des saints, la Joie des anges, le Verbe du Père, la Sagesse éternelle, la Lumière du monde, le Soleil qui éclaire le ciel devient ma nourriture : que me reste-t-il encore a désirer ou à estimer sur la terre? Loin de moi,

Seigneur, les désirs d'ici-bas, maintenant que j'ai trouvé l'aliment précieux qui convient à mon âme; car, quoique je ne puisse pas toujours le recevoir sacramentellement, je puis du moins toujours le recevoir spirituellement, en demeurant en lui par l'amour, et en l'ayant toujours présent à ma mémoire. En vérité on ne comprend pas comment le cœur de l'homme est capable de résister à tant de douceur. Quant à moi, ô bon Jésus! puisque vous avez daigné devenir ma nourriture, je proteste que je ne veux plus me nourrir que de vous, que je ne veux plus avoir faim que de vous, et que c'est là un désir dont il m'est impossible de me défaire. En effet, si l'odeur seule que vous exhalez est assez puissante pour conserver la vie à tout ce qui existe , combien votre chair ne le sera-t-elle pas davantage ? et si nous vivons tous, si nous sommes tous alimentés par la parole qui sort de votre bouche, combien nos âmes ne vivront-elles pas, ne serontelles pas alimentées davantage par la réception sacramentelle de votre corps? Hélas! Seigneur, comment se fait-il que nos cœurs ne se fondent pas en votre présence? comment se fait-il que nos âmes ne se réjouissent pas en vous au point de s'oublier elles-mêmes et d'oublier toutes choses pour votre amour? Si les objets de la terre, que dis-je? si les simples ligures ouïes simples images de ces objets m'occupent parfois tellement, que

je ne pense plus à vous, comment se fait-il que votre présence, qui est très-certaine et très-réelle, ne me ravisse pas jusqu'à me faire oublier tout le monde pour vous?

0 Père céleste , donnez-nous donc ce Pain, afin que nous le possédions maintenant et toujours. Souvenez-vous que votre Fils l'appelle « pain quo- « tidien, » et qu il nous ordonne de le demander aujourd'hui. Dites-moi, bon Jésus, quel est cet empressement, et d'où vient que vous voulez que nous le demandions aujourd'hui sans attendre à demain? Qu'est-ce qui vous attire ainsi vers nous , et qu'y avez-vous découvert de si attrayant, que vous ne puissiez différer d'un jour votre venue? Si, n'étant mù par aucune espèce d'intérêt, vous avez un si grand désir de vous unir à nous, quel désir ne devons-nous pas avoir de nous unir à vous, ô Bien souverain, ô Miroir sans tache, joie et félicité des anges, nous qui ne sommes que de misérables vers de terre , et qui avons tant à gagner en votre compagnie? Mais, bon Jésus , puisque vous ne souffrez pas de délai , ainsi que vous nous le donnez suffisamment à entendre, nous non plus, nous n'en souffrirons pas. Yous voulez que nous demandions notre pain aujourd'hui, et non pas un autre jour : eh bien ! oui , nous le demandons aujourd'hui ; nous demandons aujourd'hui cette grâce, et nous avons la ferme espérance de l'obtenir aujourd'hui : car si nous ne

devions pas l'obtenir aujourd'hui, vous n'insisteriez pas tant sur ce point. Nous vous désirons donc maintenant; nous voulons vous posséder tout de suite. Ce que nous désirons, vous le désirez aussi : hâtez- vous , par conséquent , de venir dans notre cœur, qui soupire après vous. Vous êtes enivré de notre amour : nous sommes enivrés du vôtre; le même amour qui vous attire vers nous, nous élève jusqu'à vous : c'est pourquoi, je vous en conjure , faites qu'après avoir triomphé de toutes les difficultés , notre âme aille s'unir à vous de la manière la plus étroite, et tombe défaillante entre vos bras , ne pouvant plus supporter l'excès de votre douceur. Votre volonté est que chaque jour nous vous demandions cette grâce parce que votre volonté est de toujours demeurer avec nous : de notre côté nous n'avons pas d'autre désir que d'être avec vous, et de ne jamais nous séparer de vous , ô Pain suave, ô très- doux Époux des âmes pures.

Pardonnez-nous nos offenses , comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés.

O bon Jésus ! bien que chaque jour vous m'offriez avec la plus grande bonté et les plus vives instances ce Pain de chaque jour, je tremble néanmoins de m'en approcher ; car je redoute le sort

d'Aman, qui, en sortant du festin auquel la reine Esther l'avait invité, fut conduit à la potence. Je sais très-bien que ce n'est pas là votre intention; mais je tremble à cause de mes dispositions et à cause de la multitude de mes péchés , que surpassent en nombre les grains de sable de la mer. Qui pourrait compter, en effet , la multitude de mes pensées vaines , de mes œuvres coupables, de mes paroles inconsidérées, quand à à peine les justes savent retenir leur langue? Qui pourrait compter mes péchés d'omission et mes négligences? Hélas! Seigneur, au milieu d'un si grand embarras, à quel parti faut-il que je m'arrête? D'un côté vous m'invitez à votre Table; les anges m'y appellent , la faim me force de la désirer, et de l'autre mes péchés me retiennent et me font perdre courage. Eh bien ! je sais ce que je ferai, puisque vous m'autorisez à vous appeler mon Père : j'irai à vous avec le repentir et le cœur d'un fils, et je vous demanderai la rémission de mes péchés, que je considère comme une véritable dette, parce que celui-là est débiteur qui s'approprie ce qui appartient à autrui. Oui, Seigneur, nous sommes vos débiteurs, en ce sens que tout ce que nous sommes et tout ce que nous possédons vous appartient , et qu'au lieu de l'employer à votre honneur et à votre service, nous l'avons employé , au contraire , à vous offenser de La manière la plus indigne. Faites-nous remise de

notre dette, et accordez-nous une grâce, que le premier vous nous ordonnez de vous demander. 0 merveilleuse clémence de notre Dieu ! Nous l'avons méprisé; nous lui avons préféré les objets les plus vils, et, malgré cela, il nous engage à lui demander pardon; il oublie les injures qu'il a reçues, et il nous convie lui-même à la paix. Ah ! certes, ce n'est point ainsi qu'il en a usé avec les anges coupables, lesquels demeurent et demeureront éternellement dans leur malice. Seigneur, il me souvient que déjà, au prix de son sang, votre Fils unique vous a offert satisfaction pour toutes mes dettes. Vous voulez que je vous demande pardon : eh bien ! « pardonnez - nous nos offenses , « comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. » Heureuse offense, que celle dont nous sommes l'objet ! heureuse dette, que celle que nous pouvons faire valoir au tribunal de Dieu , afin de nous ménager une sentence favorable ! Au lieu de nous attrister quand les hommes nous offensent, qu'ils nous persécutent ou qu'ils cherchent à nous faire du mal, nous devrions nous réjouir et désirer ces sortes d'outrages, parce qu'en les pardonnant nous sommes certains qu'à notre tour nous serons pardonnes. Nous en avons pour garant la parole de Celui qui est tout à la fois notre avocat et notre juge, et c'est aussi la raison pour laquelle David se montra si patienta l'endroit de Sémeï, qui le maudissait, sachant combien cette condescendance

lui vaudrait pins tard à lui-même pour faire sa paix avec Dieu.

§lll.

Et ne nous laissez pas succomber à la tentation , mais délivrez-nous du mal.

Ainsi soit-il.

Mais, Seigneur, de quoi me servira-t-il de me libérer de mes dettes anciennes , si j'ai le malheur d'en contracter de nouvelles ? Que m'importe de me laver pour avoir touché un mort, si tout de suite après je le touche encore? Yoilà pourquoi, je vous en conjure, si c'est votre bon plaisir que nous soyons tentés , afin que nous ayons l'occasion de nous affermir dans l'humilité, de nous éprouver nous-mêmes, de nous exercer à la patience, de mériter la couronne qui nous est destinée, de recourir à vous, enfin, comme à notre Père, ne permettez pas que nous soyons vaincus dans la tentation. Notre faiblesse est si grande que , sans votre grâce, il nous est impossible de ne pas tomber, et que , même avec votre grâce , il nous est impossible de persévérer, à moins d'un secours spécial qui n'est pas accordé à tout le monde, puisque beaucoup reçoivent la grâce , qui ne persévèrent pas. Vous savez à quelles contradictions nous sommes en butte, et avec quels ennemis nous avons à combattre : la chair, cet ennemi domestique, est sans cesse là, qui cherche à nous se-

duire; le monde est faux, menteur et plein de trahison; le démon est cruel, puissant, astucieux et très -habile dans l'art de la guerre. Or, Seigneur, au milieu de tant d'ennemis, parmi tant de gens qui vivent selon la chair et se montrent acharnés contre l'esprit, que ferai-je, si vous vous éloignez de moi? Que fera une pauvre brebis au milieu de tant de loups ravissants ? une créature si faible au milieu d'une armée entière qui a le bras levé pour la frapper? Ce que je ferai, Seigneur, ce sera de crier vers vous, ô mon Père, a comme le petit de l'hirondelle » (Is., xxxvm, 14), et de gémir comme la colombe ; ce sera de a lever les yeux vers la montagne d'où me vien- « dra le secours. » (Ps. cxx, 1.) Je lève donc les yeux, et je lève aussi mon âme vers vous, qui êtes dans les cieux ; j'espère en vous , et je ne serai pas confondu. « Mon Dieu, venez à mon aide, « hâtez- vous de me secourir. » (Ps. ixrx, 1.) « Jusques à quand, Seigneur, m'oublierez-vous ; « jusques à quand détournerez-vous de moi vos « regards?» (Ps. xn, 1.) « Jusques à quand mes « ennemis prévaudront-ils contre moi?» (Ibid., 3.) «. Combien de jours d'amertume votre service teur comptera-il encore? Quand me ferez-vous « justice de mes persécuteurs? » (Ps. cxvm, 64.) Quand serai -je libre de m'envoler vers vous? Quand ne rencontrerai- je plus d'obstacles qui me détournent de vous? Quand mourrai-je à toutes

choses et à moi-même, pour me réfugier en vous? Quand oublierai-je toutes choses pour m'absorber en vous avec tous mes sens et toutes mes pensées? Quand est-ce que je ne trouverai plus de goût qu'en vous? Quand est-ce que je vous appartiendrai tout entier, volontairement et de moi-même, comme je vous appartiens à titre de justice? 0 Père des miséricordes, ô Dieu de toute consolation, accordez -moi de mourir à tous mes appétits, de mourir à moi-même , de mourir à tous ceux qui me persécutent, et de ne plus vivre que pour vous. 0 Père, ô Roi, ô Seigneur, ô mon souverain Bien , ô le Centre de mon âme, que je meure en vous ! Que je me repose en vous, et que je n'aie d'autre gloire et d'autre trésor que vous seul !

Seigneur, nous vous demandons toutes ces grâces au nom de votre Fils unique, qui est notre avocat, notre prêtre, notre sacrifice et notre médiateur auprès de vous ; « nous ne répandons pas « nos prières devant votre face» , comme dit un de vos prophètes, « selon nos justices, mais selon la « grandeur de vos miséricordes » (Dan., ix, 18) et les mérites de votre Fils; car tout ce que votre Fils a fait et souffert en ce monde , il l'a fait et il l'a souffert pour notre amour. C'est donc par lui, Seigneur, que nous vous demandons d'être miséricordieusement délivrés de nos maux. Par lui vous avez créé toutes choses, et par lui vous les avez relevées de leurs ruines; par lui vous avez

créé l'homme à votre image et à votre ressemblance , et par lui vous lui avez rendu cette image et cette ressemblance après que le péché les avait détruites. Il est le fondement de notre justice, la cause première de nos mérites, notre intercesseur, notre avocat, et le plus ferme appui de notre espérance. Yoilà pourquoi, Seigneur, nous osons solliciter de vous tant de faveurs, sachant trèsbien que ce qui n'est pas dû à notre justice est dû à la grâce dont votre Fils est rempli ; que si vous n'avez pas à tenir compte de nous, vous avez à tenir compte de lui , et que si nos mérites sont nuls , les siens sont surabondants. C'est donc par lui et en son nom que nous vous prions , que nous vous supplions. Oh ! daignez honorer votre Fils en nous. On donne au chef tout ce que Ton donne aux membres : tout ce que vous nous donnerez, c'est donc à lui que vous le donnerez. Nous n'avons rien qui nous appartienne ; mais pour ne pas paraître les mains vides devant vous , nous vous offrons votre Fils avec tous les travaux qu'il a endurés et tous les devoirs qu'il vous a rendus depuis la crèche jusqu'à la croix, travaux et devoirs qui sont à nous , puisqu'il a bien voulu lui-même nous en rendre participants. Tels sont, Seigneur, les titres et les gages sur lesquels nous nous appuyons pour vous demander justice et miséricorde : justice si vous avez égard à votre Fils, et miséricorde si vous ne considérez que nous seuls.

0 Père éternel , remarquez que si nous venons à vous, c'est votre Fils lui-même qui nous envoie ; c'est lui qui nous a ordonné de vous prier en son nom , et qui nous a enseigné la formule dont nous nous sommes servis. Reconnaissez les paroles de votre Fils, qui ont toutes trait à notre salut; souvenez-vous que lorsque la prétendue veuve deThécua se présenta à David pour solliciter le pardon d'Absalon , David , comprenant que la main de Joab , lieutenant général de ses armées , était dans toute cette affaire, se rendit aussitôt à ses vœux, et lui accorda ce qu'elle désirait : sur quoi Joab remercia le roi, comme s'il eût lui-même obtenu cette faveur. Eh bien! me voici, Seigneur, envoyé par votre Fils ; lui-même m'a enseigné les paroles que je vous adresse , lui-même prie par ma bouche : ce que vous m'accorderez, c'est à lui que vous l'accorderez , et lui-même vous en rendra des actions de grâces et des louanges éternelles.

Souvenez - vous aussi, Seigneur, que loin de condamner l'Économe infidèle, vous le louâtes, au contraire , d'avoir su se faire des amis qui , lorsqu'il viendrait à manquer, le reçussent dans leur maison. Je suis, je l'avoue, la plus pauvre de toutes les créatures, celle qui a fait le plus mauvais usage de vos dons ; mais voilà aussi pourquoi je cherche à mettre votre Fils dans mes intérêts , et à me prévaloir de ses mérites, qui seuls peuvent suppléer au défaut des miens. Vous ne voulez pas

que nous paraissions devant vous sans être accompagnés de notre frère Benjamin, c'est-à-dire de votre Fils unique : le voici donc; nous vous le présentons dans l'espoir que, par égard pour lui, vous nous recevrez et nous traiterez avec bonté. Et vous, Fils unique de Dieu, qui êtes en même temps Fils de l'homme, « étendez votre manteau sur nous « en qualité de proche parent. » (Ruth, m, 9.) Couvrez notre nudité et notre misère, et n'excluez pas de votre grâce ceux que vous avez admis au nombre de vos frères, et rendus participants de votre propre nature.

Page 1