‹ Le mémorial de la vie chrétienneChapitre 166 sur 170 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Seconde oraison ou seconde méditation sur le Pater nos ter.

Qui êtes dans les cieui.

Les paroles du Pater qui suivent celles dont nous venons de donner l'explication, ne sont ni moins douces, ni moins riches, ni moins expressives dans leur brièveté. En effet, Seigneur, s'il est vrai que vous soyez dans les cieux , vous qui êtes mon Dieu, mon Père, mon héritage; s'il est vrai que mon trésor soit dans les cieux, qu'ai-je à faire désormais sur la terre ? S'il est vrai que vous soyez dans les cieux, vous qui êtes mon

Père, ne s'ensuit-il pas que je suis étranger, que je suis exilé en ce inonde, que je n'ai point ici de cité permanente, et que je cherche la cité future? Quand un exilé est en marche vers sa patrie, son corps parcourt bien les longues routes qui' l'en séparent, mais depuis longtemps son cœur et sa pensée sont dans la maison où il a vu le jour pour ia première fois. Et moi aussi, Seigneur, je suis un pauvre exilé séparé de vous par d'immenses distances: n'est-il donc pas juste que je porte vers vous toutes les pensées de mon esprit et tous les désirs de mon âme !

Ces paroles augmentent encore ma confiance, et m'enlèvent toute crainte pour l'avenir; car si vous, mon Père, vous êtes dans les cieux, les cieux m'appartiennent; si vous habitez dans les cieux, si vous êtes le Maître des cieux, je puis dire en toute vérité que j'ai déjà un pied dans les cieux. Est-ce que les enfants ne doivent pas se trouver là où est leur père? les maîtres là où est leur chef? Est-ce que les aigles ne se rassemblent pas là où est le corps? Assurément le Père n'exclut pas de sa maison ceux auxquels il a donné le titre d'enfants, et qu'il a constitué ses héritiers!

Ces paroles remplissent mon âme d'une sainte fierté, et relèvent au-dessus de toutes les choses du monde. Quel plus grand honneur, en effet, quelle plus grande gloire que de demeurer sur la terre et d'avoir un Père qui est dans les cieux?

que dis-je ! de pouvoir, à l'aide de sa grâce, devenir soi-même roi des cieux?Ovous qui désirez les honneurs et la gloire , pourquoi vous acharner à poursuivre une fumée que le moindre vent emporte , et ne pas faire cas de la gloire qu'il y a à être les enfants du Roi des cieux ! Si vous ne croyez pas ce que je dis , vous n'êtes pas chrétiens ; et si vous le croyez , d'où vient que vous ne cessez de courir après de faux honneurs qui vous échappent toujours, tandis que vous repoussez celui qui s'offre à vous de lui-même , et qui est le seul solide et le seul véritable? « Justes, réjouisce sez-vous dans le Seigneur, et tressaillez d'allé- « gresse; glorifiez -vous en lui, vous tous qui « avez le cœur droit» (Ps. xxxi, 14), puisque vous avez un tel gage dans les cieux , et que Dieu est votre Père. J'emprunterai donc les ailes de l'aigle, Seigneur, et, m'élevant au-dessus de toutes les bassesses de la terre , je volerai en haut ; car comment pourrais-je encore estimer quelque chose ici-bas, en sachant que je suis l'héritier du ciel? Comment pourrais-je m'attacher aux plaisirs et aux voluptés du monde , aux richesses périssables de la terre, en sachant que par vous, mon Père , je suis en possession du ciel? Ah ! ce serait pour moi un plus grand déshonneur que si l'on voyait le fils d'un roi passer son temps à nettoyer des écuries ou à panser des chevaux ! Quand un prince est appelé par sa naissance à succéder à un

trône, longtemps avant la mort de son père, tout le monde l'entoure de vénération et d'estime : eh bien! moi aussi, je suis l'héritier d'un royaume, non pas d'un royaume périssable, mais du royaume des cieux; j'en ai pour garant la parole du Dieu vivant : or, avec un tel droit et de telles espérances, comment ne m'estimerai s-je pas le plus riche et le plus fortuné des hommes?

§ il.

Que votre Nom soit sanctifié.

Oh! comme cette demande suit naturellement la première ! Si vous m'avez reçu , Seigneur, au nombre de vos enfants , qu'y a-t-il de plus convenable pour moi que de travailler à procurer la gloire de votre Nom, à étendre partout votre règne, à assurer l'accomplissement de votre volonté adorable ? Que fais-je en vous adressant cette demande, sinon me prévaloir de ma dignité, en prendre immédiatement possession, et me disposer à en remplir les devoirs? Lorsqu'un roi ou un prélat vient d'être élu , il n'a rien de plus pressé que de se rendre à son poste et de prendre au sérieux les devoirs de sa charge. C'est là, Seigneur, ce que je prétends à cette heure. Par votre grâce vous m'avez élevé à la dignité de votre enfant, et tout de suite je veux entrer en fonction, en vous demandant ce qu'un fils doit demander à un

Père tel que vous. Je désire que votre Nom soit sanctifié , que la gloire de votre règne se répande au loin sur la terre, c'est-à-dire que vous soyez connu , adoré et glorifié dans tout le monde : et en cela je suis sur de ne pas négliger mes intérêts; car, ainsi que le remarque le Sage (Prov., xvn , 6) , « la gloire du père rejaillit sur l'enfant, « comme celle des enfants rejaillit sur le père. » Mais , Seigneur, s'il est vrai qu'un fils aime naturellement son père; s'il est vrai que l'amour transforme tellement la personne qui aime en l'objet aimé, qu'elle s'oublie entièrement pour lui procurer ce qu'il désire, que pourrais-je désirer moi-Diême après que j'ai été transformé en vous par l'amour, sinon que tous vos désirs s'accomplissent? Et puisque votre désir le plus ardent est que votre Nom soit sanctifié, parce qu'en effet il n'y a rien de plus désirable, que puis-je faire sinon de désirer votre gloire , et d'y travailler autant que me le permettent mes forces? Je sais trèsbien, Seigneur, que vous n'avez pas besoin de cela; car alors même que les hommes se tairaient, toutes les créatures, comme dit le Psalmiste (ps. xvm), publient vos louanges et nous invitent à nous unir à elles pour vous chanter. Si nous élevons nos pensées jusqu'aux esprits bienheureux, nous voyons que leur unique occupation est de faire retentir des cantiques à votre honneur; si de là nous jetons les yeux sur l'immense structure

des cieux, sur les merveilles qu'ils renferment, sur l'accord qui règne entre les divers éléments , sur le flux et le reflux de la mer, qui se fait avec tant de régularité, sur les sources d'eau vive toujours si abondantes, le cours si majestueux des fleuves, la multitude si variée d'arbres et de plantes , les espèces si nombreuses d'animaux de toutes formes et de toutes dimensions; si, dis-je, nous jetons les yeux sur toutes ces choses , et sur les vertus qui leur sont particulières à chacune , que nous prêchent-elles, que nous annoncent-elles, sinon la gloire et la magnificence de votre Nom trois fois saint? Elles nous crient à haute voix que vous êtes le seul Dieu véritable , que vous êtes seul éternel , seul immortel, seul tout-puissant, seul sage, seul bon, seul miséricordieux, seul juste, seul vrai, seul admirable et seul digne d'être aimé d'un amour infini.

Disons pourtant que plus que toutes ces créatures l'homme est tenu de sanctifier et de glorifier votre saint Nom. Vous avez mis en lui toutes les propriétés et toutes les perfections qui les distinguent, à tel point qu'on l'appelle le petit monde. Mais si chacune d'elles vous doit des louanges pour la part que vous lui avez faite, quelles louanges ne vous devra point celui qui a reçu, et pour lequel vous avez créé tout ce qui existe ici -bas? Voilà pourquoi, Seigneur, je désire du plus profond de mon âme que votre Nom soit sanctifié

par toute la terre ; que toutes les nations , toutes les langues, tous les âges, toutes les conditions s'unissent partout pour louer et glorifier votre saint Nom. Je ne vous demande ni les richesses de la terre , ni les honneurs du monde , ni les plaisirs de la chair : je demande seulement que votre Nom soit sanctifié et glorifié dans l'univers entier. Que ce soit là toujours ma première et ma plus instante prière, mon principal souci et le plus ardent de mes vœux ; car il n'est pas d'affection qui puisse entrer en comparaison avec celle que vous méritez. Si après cela je vous demande d'entrer un jour dans votre gloire, que ce ne soit pas seulement pour mon avantage particulier, mais que ce soit aussi pour votre gloire ; d'autant plus que , à mon avis , le bonheur des habitants de votre royaume consiste principalement en ce qu'ils auront à vous louer pendant tous les siècles des siècles.

§ III

Que votre règne arrive.

Seigneur, une multitude de rois, ou, pour mieux dire, de tyrans , se sont emparés de nous : le démon, par sa puissance; le monde, par ses pompes; la chair, par ses plaisirs et ses séductions, et notre volonté propre, par ses appétits. Tous ces maîtres cruels nous ont fait sentir la pesanteur de leur joug; ils nous ont soustraits à votre

juridiction et à votre empire, en nous excitant à faire leur volonté et à vivre conformément à leurs lois, au mépris de l'obéissance que nous vous devions. 0 Roi du ciel, prenez en main la défense de votre gloire , et ne permettez pas que l'on usurpe ainsi les droits de votre royaume ! Chassez ces tyrans ; « levez - vous , et que vos « ennemis soient dissipés; que ceux qui vous « haïssent fuient devant votre face! » (Ps. lxvii, 1.) Régnez seul en nous, Seigneur; conduiseznous , gouvernez-nous, et que nous ne reconnaissions pas d'autre sceptre , d'autre empire que le vôtre ! Que votre volonté soit notre loi ; votre parole, notre lumière; votre commandement, notre joie ! Que notre richesse soit de vous appartenir, et notre gloire, de souffrir pour vous ! Que votre providence nous dirige; que votre droite nous défende ; que votre esprit préside à toutes nos actions ! Enseignez-nous par votre parole; gouvernez-nous par vos lois ; enrichissez-nous de vos dons, et châtiez-nous, s'il le faut, de votre main toute miséricordieuse ! Que nous n'ayons plus rien à faire ni avec le monde , ni avec la chair, ni avec notre volonté propre, ni avec le démon! Que le prince de ce monde soit banni à jamais de mon cœur : régnez , commandez , demeurez seul dans mon âme, et que votre règne occupe seul ma pensée; soyez seul la lumière de mon intelligence, la réfection de ma volonté , et que je n'aime et ne

désire que vous seul ! Mais pourquoi tant parler? pourquoi vous demander tant de choses à la fois, lorsque votre règne me suffit? Faites, Seigneur, qu'à partir de cette heure je ne pense plus à autre chose, je ne désire et ne cherche plus autre chose ; que ce soit là mon unique occupation et l'unique sujet de tous mes entretiens. Vous seul êtes bon , beau , aimable ; vous seul aimez véritablement nos âmes : voilà pourquoi, Seigneur, je vous prie de me diriger, de me posséder, de me redresser. Que mon cœur ne cherche qu'en vous sa consolation et son repos, et que je coure après vous, qui êtes ma fin dernière , mon centre , et le royaume où les âmes pures jouissent enfin des douceurs de la paix.

Que votre règne céleste nous arrive, Seigneur, ce règne , qui est la fin de toutes nos espérances , et le but auquel tendent tous nos désirs, ce règne où nous aurons le bonheur de vous voir, vous , notre Roi et notre Père , de contempler votre beauté, et de jouir éternellement de votre présence; car qu'y a-t-il de plus naturel pour des enfants que de voir leur Père dans son royaume ? Oh ! quand viendra cette heure , quand apparaîtra ce jour? Quand verrai-je cette lumière? « Quand irai-je apparaître devant la face de Dieu?» (Ps. xli, 3.) Quand arrêterai -je mes regards sur ces palais d'or, sur ces jardins émaillés de fleurs éternelles, sur ces fontaines d'eau vive, sur ces

murailles, sur ces portes couvertes de pierreries, sur ces millions d'anges, sur ces chœurs de vierges qui suivent l'Agneau partout où il va, sur ces chantres qui entonnent constamment des cantiques et ne cessent de faire retentir des louanges en l'honneur du Dieu souverain et de notre commun Père? 0 Jérusalem notre mère ! quand te verrai-je? Quand viendra le jour où il me sera donné de frapper à tes portes toutes resplendissantes d'or, d'admirer tes murailles de jaspe, d'entendre les concerts et les chants de louanges qui de toutes parts s'élèvent de ton sein ? « Que vos tabernacles sont aimables , « Seigneur, Dieu des vertus ! Mon âme aspire aux « parvis du Seigneur ; elle a défailli de désir. » (Ps. lxxxiii, 1.) « Comme le cerf, » poursuivi par les chasseurs , « soupire après l'eau des tor- « rents, ainsi mon âme soupire après vous, ô « mon Dieu. » (Ps. xli, 1.) C'est là le désir naturel des enfants; c'est là la propriété naturelle de cette eau rejaillissant jusqu'à la vie éternelle, et qui élève le cœur de l'homme de la terre au ciel ; c'est là ce qui faisait dire au bienheureux saint Ignace , quand il s'en allait au martyre : « Mon amour a été crucifié, et il n'est plus en moi ; mais je sens au dedans de moi-même une certaine eau , qui me dit : Va à ton Père. » Voilà le Père que nous désirons , après lequel nous soupirons dans ce lieu d'exil , et auquel nous crions de toutes nos forces : Seigneur, que votre règne nous arrive!

§ iv.

Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel.

« La volonté dont il s'agit ici, dit saint Cyprien, est celle que votre Fils unique est venu nous faire connaître. Cette volonté pour nous, c'est l'humilité dans le commerce de la vie, la constance dans la foi, la modestie dans les paroles, la justice dans les œuvres, la miséricorde à l'égard du prochain, la discipline dans les mœurs; cette volonté de la part de Dieu, c'est que nous ne fassions d'injures à personnes que nous supportions celles que Ton nous fait, que nous gardions la paix avec tout le monde, que nous aimions Dieu de tout notre cœur, que nous l'aimions comme Père et que nous le craignions comme Dieu, que nous ne préférions rien enfin à l'amour de Jésus-Christ, puisqu'il n'y a rien que Jésus-Christ n'ait sacrifié pour le nôtre. » Eh bien î Seigneur, voilà précisément ce que je veux, ce que je désire du fond de mes entrailles. Oui, qu'en moi et par moi votre volonté soit faite, que je vous appartienne tout entier, et que tout entier je m'emploie à votre service; que désormais je ne sois plus l'esclave de mes appétits déréglés; que je ne me préoccupe plus ni de mes intérêts, ni de mes parents, ni de mes amis, ni du dire et de l'opinion du monde , ni des affections de la chair

et du sang; que je n'examine plus si une chose est douce ou amère, facile ou difficile, honorable ou peu honorable , mais que toute mon ambition se borne à faire votre sainte volonté ; que je n'aie pas d'autre joie, d'autre plaisir, d'autre consolation que d'accomplir en tout et partout cette volonté adorable. Oh! s'il m'était donné de pouvoir vous rendre tout seul les hommages qui vous sont dus ! Je le confesse, Seigneur, alors même que l'on me mettrait en pièces pour vous, je devrais préférer un pareil tourment à tous les plaisirs de la terre , à moins pourtant que ces plaisirs ne tournassent au profit de votre gloire ; car alors, décidé comme je le suis à sacrifier ma volonté à la vôtre, j'aimerais ces plaisirs non pas pour eux-mêmes, mais à cause de l'honneur qui vous en reviendrait. Que pourraitil y avoir pour moi, en effet, de plus grand, de plus doux, de plus aimable que de m'immoler tout entier à votre gloire? Oh! que je serais heureux si une pareille faveur m'était accordée! Vous servir parfaitement, se conformer en tout à votre volonté sainte, n'avoir d'autre souci que celui de votre honneur, mais c'est là ce qui fait la joie des anges, le désir des saints et la félicité des justes! Je vais plus loin encore, et je dis que les anges et les bienheureux se réjouissent bien plus de la magnificence de votre gloire que de leur propre bonheur. Or, de même que votre volonté s'accomplit parfaitement dans le ciel, faites que

sur la terre nous l'accomplissions avec une ferveur qui ne se démente jamais; que nous nous attachions à elle, dans la gloire et l'ignominie, dans la mauvaise et la bonne réputation, dans la prospérité et l'adversité, et que nous renoncions à toute idée, à tout projet qui ne serait pas selon vos vues, ô notre seul Dieu, notre Père par excellence, seul Roi des rois, Seigneur des seigneurs, à qui sont dues l'obéissance, la vénération, la gloire et la louange pendant tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

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