CHAPITRE XIV
Méditation après ft Communion.
Dieu de miséricorde , Roi des rois et Seigneur des seigneurs, vous êtes venu visiter mon âme, vous êtes entré dans ma pauvre demeure, et, par la vertu de votre divin Sacrement, vous êtes devenu une même chose avec moi. Quelles actions de grâces vous rendrai -je? Comment pourrai -je reconnaître cet honneur? De quelle manière vous témoignerai-je ma gratitude, et, pauvre comme je suis, que vous donnerai-je en retour d'un si riche présent? Non content de nous rendre participants de votre divinité souveraine , vous avez voulu que nous le fussions aussi de votre humanité, et
de tous les mérites dont elle a été l'instrument ; car avec votre corps et votre sang, vous avez mis à notre disposition tous les biens et tous les trésors qu'ils vous ont aidé à acquérir. 0 partage merveilleux! ô don incomparable, don méconnu, mais non moins digne d'être célébré par d'éternelles louanges! Divin réparateur de nos âmes, dans votre bonté et dans votre clémence, qu'eussiez vous pu faire pour les enrichir davantage? « Je « me sanctifie moi-même pour eux, » disiez-vous en priant votre Père, « afin qu'eux aussi soient « sanctifiés dans la vérité. » (Jean, xvu, 19.) 0 singulière manière de sanctifier, si coûteuse pourtant à Celui qui l'emploie ! La sainteté est à vous, et c'est moi qui en goûte le fruit ; vous avez la peine, et c'est à moi que revient le profit; vous vous mettez en frais, et c'est moi qui recueille le bénéfice ; vous subissez le châtiment , et c'est moi qui reçois le pardon ; vous avalez le remède, on vous tire jusqu'à la dernière goutte de sang, et c'est moi qui recouvre la santé et la vie. Vos douleurs, vos clous, vos soufflets, vos épines, le sang précieux que vous avez répandu, ont satisfait pour moi; vos larmes m'ont purifié, vos blessures m'ont guéri, les coups de fouet que l'on a déchargés sur vos épaules ont payé mes dfttfs. Heureux échange! heureux partage! heureuse société! Mais, Seigneur , pour quelle part y ai -je contribué moi-même? que vous ai -je
donné en retour de ce que vous m'avez donné? Àh! je le comprends, c'est votre bonté qui a tout pris sur elle. Le soleil éclaire, le feu échauffe, l'eau rafraîchit, parce qu'il est dans leur nature de produire ces effets ; mais votre nature h vous c'est d'exercer la miséricorde et de pardonner , de pardonner aux autres sans vous pardonner à vous-même. Votre nature à vous c'est la bonté, non pas une bonté quelconque, mais une bonté souveraine ; or, comme le propre de la bonté est de se communiquer, le propre de la bonté souveraine est de se communiquer souverainement, et c'est ce que vous avez fait en vous donnant à nous. En naissant vous êtes entré en société avec nous ; dans votre festin sacré vous vous êtes fait notre nourriture ; en mourant vous avez été le prix de notre rédemption; dans votre royaume vous serez notre récompense.
Enfin si tu veux comprendre, ô mon âme, tous les biens que t'apporte ce divin Sacrement, considère ceux que le Sauveur est venu t'apporter en descendant sur la terre; car dans l'un et l'autre cas ce sont la vie de la grâce et tous les trésors qui l'accompagnent. 0 Nourriture divine qui change les enfants des hommes en enfants de Dieu , et qui fait mourir notre pauvre humanité afin qu'il n'y ait plus que Dieu qui vive en nous! 0 Pain très -doux et très -suave, Pain digne de toutes nos adorations ! tu soutiens l'âme
sans charger l'estomac ; tu fortifies le cœur sans engourdir le corps ; tu réjouis l'esprit sans émousser l'intelligence ; avec toi il n'y a plus de sensualité possible, et s'il nous reste encore quelque volonté , c'est qu'en tout et partout la volonté de Dieu s'accomplisse.
Quelles actions de grâces, Seigneur, quelles louanges vous offrirai -je pour un bienfait semblable. Ah! si vous exigez que ma reconnaissance l'égale jamais, dès maintenant je déclare mon impuissance. Je lis dans l'Exode (xix) que vousdîtes autrefois à Moïse : Prends un vase d'or, mets-y de la manne, place -le dans l'Arche d'alliance, et qu'on le garde pour les races à venir, afin qu'elles sachent de quelle manière pendant quarante ans j'ai nourri leurs pères dans le désert ; voilà ce que vous avez ordonné pour que le souvenir de cet aliment corruptible ne s'effaçât pas de la mémoire des hommes ; mais alors quel cas ne devons -nous pas faire de l'Aliment incorruptible qui donne la vie éternelle à ceux qui le reçoivent, et quel souvenir n'en devons -nous pas garder? Autant l'Eucharistie l'emporte sur la manne, autant notre reconnaissance doit l'emporter sur celle des Hébreux. La manne était un aliment terrestre , l'Eucharistie est un aliment céleste ; la manne nourrissait le corps, l'Eucharistie nourrit l'âme ; la manne ne servait qu'à entretenir la vie naturelle, l'Eucharistie est la vie éter-
nelle de tous ceux qui s'en approchent. Mais à quoi bon poursuivre plus longtemps cette comparaison impossible, puisque la manne diffère autant de l'Eucharistie que la créature du Créateur? Toutefois, Seigneur, si pour avoir fait pleuvoir la manne sur votre peuple vous avez exigé de lui qu'il conservât le souvenir de cette nourriture périssable et qu'il vous en témoignât sa reconnaissance, que n'êtes -vous pas en droit d'exiger de nous à qui vous vous donnez vous-même en nourriture? Hélas! il n'y a ici ni actions de grâces ni louanges qui puissent suffire. Toute notre ressource c'est de prendre avec le Prophète « le « calice du salut, et d'invoquer le Seigneur » (Ps. cxv, 4); c'est-à-dire non pas de payer vos bienfaits, mais de vous demander d'y ajouter encore, et de nous accorder sans cesse de nouvelles grâces. Daignez donc accepter la Communion que je viens de faire, en satisfaction de toutes mes négligences et de tous mes péchés; et qu'à l'avenir je ne vous offense plus. Montrez que vous l'avez pour agréable en réparant mes chutes ; suppléez à ma misère, détruisez dans mon âme tout ce qui peut vous déplaire, et faites de moi un homme selon votre cœur. Que je m'attache fermement à vous; que je vous aime d'un amour parfait et inébranlable, et que pour l'honneur de votre saint Nom, je m'unisse et je m'incorpore à vous. Ayez aussi pitié de tous les pécheurs; ramenez
dans le giron de votre Église les hérétiques et les schismatiques. Éclairez les infidèles, afin qu'ils vous connaissent; secourez tous ceux qui sont dans la peine et dans la tribulation. Assistez tous ceux pour lesquels je suis obligé de prier. Consolez mes parents , mes amis , mes bienfaiteurs et mes ennemis. Faites miséricorde à tous ceux pour qui vous avez versé votre sang. Accordez aux vivants le pardon et la grâce , et aux morts le repos et la vie éternelle , vous qui vivez et régnez dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.