LA. MORT
Le 30 septembre, vers une heure, je reçus ce télégramme :
« Denis, 39, Didot, Paris.
» C'est fini. »
Je ne puis dire que je fus attéré, puisque les lettres précédentes m'avaient averti; mais je ne croyais pas que ce dénouement pût être si brusque. La résolution seule était-elle prise ou l'acte accompli? Il était trop tard pour prendre le train de Bruxelles. Je courus chez une amie intime et commune avec la plus cruelle anxiété et le désespoir de penser que je ne pourrais arrivera temps, s'il avait pu y avoir du temps encore.
Elle avait reçu en môme temps que moi une dépêche semblable, sans signature, également comme il était convenu entre nous. Et cette amie, avec son instinct de femme, me dit : « Tout maintenant est inutile. Il est mort! »
A trois heures, en effet, des crieurs de journaux annonçaient la fatale nouvelle et les feuilles donnaient
le récit de Tévénement, trop connu aujourd'hui pour que je le raconte •
Sur la tombe de la chère et ûdèle compagne de son exil, le proscrit désespéré s'était tué, mourant frappé d^une balle à la tête, debout, en soldat.
Le drame dans lequel, comme dans celui de la Passion, les douleurs d'un pénible calvaire avaient succédé aux ovations triomphales, venait de s'achever dans un cimetière.
.La France venait de perdre l'homme de guerre qui pouvait lui donner la revanche, le peuple venait de perdre le défenseur le plus sincère et le plus dévoué, quoique méconnu, de sa cause.
LA JUSTICE DE l'HISTOIRE
Cette fln tragique ne désarma pas les adversaires qu'il avait tant effrayés et qui insultèrent sa mort de leurs outrages ou de leurs lazzis, tant la rancune de la peur est féroce. La haine politique des parlementaires qui avaient été menacés dans leurs prétentions électorales flt oublier même devant le cadavre les services rendus à la patrie, en trente ans de vie militaire, parle soldat, la guerre épargnée par l'énergie de son attitude et l'échec moral infligé à l'Allemagne qui, à la veille de sa mort, reprit sa revanche en faisant représenter sur la scène subventionnée de l'Opéra le Lohengrin, dont la musique allemande jouait la marche pendant le défilé de nos soldats prisonniers h Sedan.
Les parlementaires ont prétendu qu'il rêvait la dictature. Pour condamner ou proscrire un homme, on peut invoquer tous les prétextes, môme les plus faux, quand on a cyniquement déclaré qu' a en politique
LE MÉMORIAL PE SAINT-BRELADP 3q7
il n*y a pas de justice ». Mais il serait bien impossible à ceux qui ont invoqué ce prétexte d*en prouver la réalité par un seul document, tandis que je crois avoir prouvé d'une façon certaine que le général Boulanger n'eut jamais les intentions qu'on lui a prêtées gratuitement.
Ceux qui se sont si hautement félicités d'avoir: sauvé contre des entreprises imaginaires, la République, qu'il n'attaquait pas et qu'il servait mieux qu'eux, n'ont eu qu'un médiocre mérite. 11 leur a été facile de le vaincre, parce qu'il ne s'est pas défendu. Il ne les a pas vaincus, parce qu'il n'a pas voulu, parce qu'il avait l'aversion du césarisme et l'horreur de la guerre civile. Et son seul tort est peut-être de n'avoir pas su vouloir, quand il aurait suffi qu'il voulût pour que la France fût débarrassée du parlementarisme qui fera sa ruine et sa perte, et pour que s'ouyrît l'ère de la rénovation nationale en laquelle maintenant il ne faut peut-être pas plus espérer que sur le retour à la mère-patrie des provinces perdues.
Déjà, ses proscripteurs, les Floquet, les Reinach, les Clemenceau, les Rouvier, ont vu s'effondrer leurs ambitions dans l'un des plus grands scandales qu'on ait encore vus et qui sera certainement suivi d'autres. Quant à ceux qui, ayant été ses conseillers funestes, se firent ses calomniateurs, il faudrait se baisser trop bas pour les aller chercher dans le mépris où ils sont tombés. On peut juger ce que valaient les accusations en sachant ce que valent les accusateurs.
Le général Boulanger avait fait un rêve de réconciliation des Français et de rénovation sociale qui lui paraissait facile à réaliser, puisqu'il ne fallait pour sa réalisation qu'une commune bonne volonté et l'amour de la patrie à laquelle il voulait rendre sa suprématie glorieuse. Ce rêve ne s'accomplira pas.
3j8 le Mémorial de saint-brelade
Ce qui s*accomplira, c'est la décadence des peuples dévorés du mal social, corrompus par la richesse, abêtis par la politique, dominés par Targent, n'ayant plus de foi nationale, et dont les historiens futurs raconteront les convulsions comme les historiens passés ont raconté celles du Bas-Empire.
Quelques jours avant que le général Boulanger n'exécutât sa suprême résolution, j'avais dans la Voix du Peuple parlé de la foi en la justice qui sui'vit aux victoires passagères des partis, aux succès d(3s prescripteurs souvent proscrits à leur tour et aux civilisations disparues.
En perdant le courage et l'espoir, le général Boulanger avait du moins conservé la foi en cette justice qui m'a dicté ce livre, car il l'affirmait dans ces lignes écrites quelques jours avant sa mort et par lesquelles je veux terminer :
« Vous avez bien raison de le dire, la foi en la justice subsistera. »