LA RÉSOLUTION SUPRÊME
C'est à ce moment que le général prit des dispositions significatives.
Il m'avait remis ou fait remettre à l'époque des Coulisses, les papiers pouvant être utiles à sa défense; et depuis, il m'envoyait les lettres ou dépêches de quelque importance et les coupures de journaux intéressantes pour nous.
En revanche, il possédait de moi une belle liasse de lettres et de notes, des lettres de Rochefort et de quelques intimes qu'il avait conservées, et, en outre, il avait, de son passage au ministère de la guerre, des épreuves sur plaques de verre de documents secrets, qui lui sont restées toujours.
Un matin, alors que le cuisinier venait d'allumer son fourneau, il alla à la cuisine avec un paquet de papiers, de plaques et un marteau, réduisit les plaques en miettes, en poussière, déchira les papiers et, peu à peu, jeta le tout au feu.
Cette opération, faite méthodiquement, avec la plus parfaite tranquillité du monde, dura deux heures. Le lendemain, elle recommença et se poursuivit de même pendant six jours.
. Le sixième jour, le cuisinier lui dit que, s'il avait su, il aurait allumé le calorifère.
— Vous voilà bien, brigadier, lui dit le général en riant et en lui tapant familièrement sur l'épaule; vous y pensez quand tout est fait.
Mademoiselle Griffith écrivit à son médecin, ami du général et le mien, une longue lettre pour lui dire toutes les inquiétudes que lui causait son cousin, pour lequel elle avait la tendre et dévouée affection d'une sœur.
LE MÉMORIAL DE S A I NT-BRE L ADE a53
Il avait des insomnies ; et quand venait le sommeil, il voyait en rêve sa chère morte qui l'appelait; il restait morne et abattu, pleurant dès qu'il croyait être seul. On craignait qu'il n'en vînt à une résolution extrême.
Pourtant je reçus une longue lettre du 25 septembre, traitant de divers sujets avec une grande liberté d'esprit apparente, mais exprimant les doutes de l'homme éprouvé.
Je lui avais parlé de réunir, avec une personne sûre qu'il connaissait bien, des fonds pour les dépenses ultérieures.
II répond :
— Organisez donc avec elle ce que vous jugerez convenable à cet égard, bien que je ne croie pas beaucoup aux résultats. Tant mieux si je me trompe.
Je lui avais également parlé d'une campagne à entreprendre pour réveiller, fût-ce parle souci des intérêts, le sentiment national.
A cet égard, il répond :
a Si j'en juge par l'indifTércnce qui, d'après les journaux belges, a présidé à la quatrième de Lohengrin. je crains bien que vous ne rencontriez le même avachissement. Enfin, je puis me tromper et j'en serai bien heureux! »
Mais il achève ainsi :
'.< Les quelques lignes qui terminent votre dernière lettre, mon cher ami, ont été un adoucissement à ma douleur. Elles ra^ont ému et m'ont fait pleurer de douces larmes.
» Vous avez bien raison de dire que je ne me consolerai jamais. Mais j'irai jusqu'à ce que les forces nie manquent complètement. Ce ne sera peut-être pas bien long. Mon courage et mon énergie sont partis avec elle.
» Mais puisque j'ai tant fait que de lui survivre,»
je sais quel est mon devoir et je le remplirai jusqu'à ce que je ne puisse plus aller plus loin I
» Alors je vous écrirai « C'est fini! » Vous saurez ce que cela veut dire. Jusqu'à ce que vous ayez reçu ces mots, comptez sur moi.
» Je vous embrasse avec toute Teffusion de mon aiïection. Pensez à moi, bien malheureux, bien à plaindre.
» Votre ami,
» Général Boulanger. »
On voit qu'à la douleur de la perte subie, se mêlait la désespérance inspirée par l'universel avachissement. Ce sentiment m'inquiétait encore plus que Texcès le plus violent du chagrin, car il était certain que le jour où le général croirait qu'il n'y avait plus rien à faire, il en finirait avec la vie.
Il aurait fallu être près de lui pour le réconforter, mais je ne pouvais aller le rejoindre, on a vu pourquoi. Des parents et d'autres amis Tentouraient.
Trois ou quatre jours après cette lettre, les premiers, M. et madame V..., prenaient congé de lui. Au moment de le quitter, ils lui demandèrent de leur promettre de ne pas se tuer.
— Je ne puis vous promettre cela, leur répondit-il simplement.
Madame V... prit alors ses enfants par la main et les poussa vers lui, disant : « Embrassez votre cousin et demandez-lui qu'il vous promette. »
Le général très ému, les larmes aux yeux, embrassa les entants de toutes ses forces, — et resta muet.
Le matin du 30 septembre, mademoiselle Griflîth, qui le surveillait avec une attention affectueuse et discrète, et qui savait ce que valait sa parole, s'étant trompée sur les dates et se croyant au 1" octobre,
lui demanda de lui promettre de ne pas se tuer dans le mois.
— Ma chère Mathilde, lui répondit le général en souriant, je vous promets de ne pas me tuer en octobre.
Il alla dans la chambre de sa mère et Tembrassa tendrement, descendit dans son cabinet et fit expédier deux dépêches. Puis il partit pour le cimetière à une heure inaccoutumée pour lui, onze heures du matin, devant être rentré pour le déjeuner.