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LES CANDIDATS

Les élections législatives approchaient.

La meute des candidats était en mouvement. La fameuse liste de M. Naquet, qu*il avait mis tant de mois à préparer, n'existait pas. Le dossier électoral, classé par départements était à peu près vide. Les compétitions se manifestaient. Le général ne demandait qu*une chose, c'était que les candidats fissent une déclaration républicaine et il laissait au Comité le soin de faire les choix.

Celui-ci était entré en relation officielle avec le Comité de la Droite, afin de supputer en commun les chances de chacun des candidats. Naturellement c'étaient pour la plupart les candidats du dernier qui se trouvaient avoir le plus de chances.

Une circonscription de Paris, celle de Clignancourt avait donné au général une majorité considérable dans l'élection du 27 janvier. Les membres du Comité s'attribuaient naturellement les circonscriptions où ils paraissaient avoir des avantages personnels, et qui, en môme temps, s'étaient montrées favorables au boulangisme. Mais celle de Clignancourt était particulièrement convoitée, parce qu'il semblait que l'élection du candidat boulangiste, quel qu'il fût, y était sûre.

On sait que dans la Cène, Jésus dit cette parole tristement prophétique : « Celui qui mettra la main à ce plat avec moi est celui qui me trahira, u

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La circonscription de Clignancourt était le plat électoral réservé au général Boulanger, auquel d'autres depuis ont prétendu. Personne des membres du Comité n'osait donc s'y présenter. Il y eut quelqu'un pourtant qui le tenta : ce quelqu'un est M. Mermeix.

Dans l'une de mes notes au général, — celle qui fut soustraite et publiée, je racontais le fait en ces termes :

Dans une récente réunion du Comité révisioniste ^ républicain socialiste du XVIIP, la formation des deux camps apparaissaitd'une manière bien curieuse.

M. Mermeix, qui avait donné à dîner à sept ou huit membres qu'il croit les plus influents, se présentait avec eux en toilette de dîner, l'œillet rouge à la boutonnière, le cigare aux dents, assisté de deux ou trois collaborateurs et entouré de huit ou dix membres nouveaux, la plupart de la Ligue, qu'on avait fait inscrire pour la circonstance.

Tous étaient ensemble, tandis que les socialistes, de condition laborieuse et modeste, se groupaient tous à gauche. Il y avait là deux sociétés, deux momdes, deux camps : le camp des habits et le camp des blouses, comme disait autrefois Blanqui ; le monde du boulevard et le monde du faubourg; les gen« de noce, et les gens du travail ; les premiers parlant, manœuvrant, proposant des motions, les seconds, silencieux, s'abstenant, mais ressentant la jalouse colère des dé-] mocrates pour les politiciens. — ^

Quoique la note contenant cet avis eût été soustraite, le général n'en fut pas moins informé et se fâcha, D'ailleurs le Comité de Clignancourt fit à la candidature du futur auteur des Coulisses du boulangisme, un accueil qui ne lui permit pas de persister dans ses prétentions, — ce qui lui a fait affirmer sans qu'il mentît, qu'il avait été candidat non à Clignancourt, mais aux Grandes Carrières d'où le déloijgea son ami

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M. Laisant. U ne fut pas en efTet candidat dans la première de ces circonscrtplioas, parce que le comiLé do Cligaancourt, dont j'élaia l'un des membres, repoussa sa candidature.

Les rapports des préfets et les renseignements de députés et de sénateurs qui parvenaient au ministère de l'intérieur, étaient si défavorables au boulangisme, quo M. Constans, dans son scepticisme, n'y voulait pafi croire, craignant d'être abusé par le zèle des uns ou li's illusions des autreâ-

Li's informations que 'recueillait le Comité de la Dnjîte étaient, sans doute, semblables; car les réactionnaires commençaient à oo pas se gêner avec li^ur» alités électoraux, et montraient même trop, d:iiis leur propre intérêt^ que, si l'opposition, suivant ruiiphémisme employé, l'emportait, ils seraient la ' nKijririté de cette majorité.

-l'iivais écrit au général que si, par impossible, clN' opposition triomphait, les réactionnaires se gariloiMÎeat bien de lui rouvrir les portes de la France; qu'ils l'inviteraient, pour ne pas créer de oomplica- IJuii.-i nouvelles, à se tenir tranquille, et à prendre palii;nce jusqu'au moment oîi, ayani corrompu les (li'puLâs boulangistes corruptibles, ils seraient assez nKilIres du pouvoir pour n'avoir pas à le craindre.

D'autres informations du même genre lui parvenaient lui apprenant que les prétendus « ralliés » en pn-naient àleuraise avec la République et les républicains. C'est alors qu'il résolut de voir le comte de

11 raconte lui-même, dans une de ses lettres, l'en-

trevue qui eut lieu daas le salon d*une dame amie, et dans laquelle il se plaignit que les candidats n'obser- ^ valent pas la clause de déclaration républicaine, et dans laquelle il fut convenu que si Ton avait la ma- . jorité, les lois d'exil seraient rapportées *.

Pauvre général 1 qui croyait aux déclarations de candidats et aux paroles de prétendants !

Ayant /constamment combattu, comme on Ta vu, TalUance avec les réactionnaires, qu'ils feignissent ou non d'être « ralliés », j'ai le droit de l'expliquer sans prétendre la justifier.

Cette alliance était impardonnable de la part d'hommes politiques ou passant pour tels, connaissant rhistoire, la situation et les opinions des partis, et ne pouvant se faire aucune illusion sur les intentions des alliés. Mais tel n'était pas le cas du général qui, presque toujours absent de France, étranger aux « luttes et aux passions politiques, croyait naïvement et sincèrement à la possibilité de réconcilier tous les Français dans un régime de véritable liberté où le peuple serait le juge souverain.

. En outre, il avait été injustement et violemment attaqué et proscrit, et dans la lutte électorale qui devfiit le venger, il croyait, raisonnant en soldat; pouvoir accepter les alliés qui pourraient s'ofl'rir, sans plus manquer à son républicanisme qu'un chef d'arn?ée ne manque au patriotisme en marchant avec des soldats étrangers contre un ennemi commun.

Il est des pays où cette conduite paraît naturelle et légitime. En France où ce qu'on appelle la politique, est quel que soit le parti, faite de prétentions ou convoitises personnelles , d'intérêts de coteries et surtout de rancunes tenant lieu d'idées

\, Dans la correspondance se trouve le bref récit de cette entrevue, exactement conforme à celui que madame d'Uzés en g,- fait 4ai>s aiio interview du xix« Siècle^ du 8 septembre 1890.

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et prévalant sur les intérêts nationaux, ces sortes d'alliances deviennent des fautes . Pourtant ceux qui ont le plus vivement reproché au général Boulanger d'avoir commis cette faute lui avaient donné l'exemple ; les républicains en s'allîant aux monarchistes sous FEmpire, et les collectivistes en s'alliant à ceux qu'ils appelaient la veille avec tant de mépris « les bourgeois » et en venant s'associer dans le club de la rue Cadet à M. Clemenceau qui, quelques années avant, leur avait déclaré au cirque Fernando qu'il ne pouvait y avoir entre eux et lui rien de commun.

Quant à l'entrevue du général Boulanger et du comte de Paris, du moment où les amis ou partisans de l'un et de l'autre opéraient ce qu'on a appelé « la marche parallèle, » elle était aussi naturelle que la rencontre de deux chefs de troupes dont les unes sont étrangères aux autres, opérant contre un même ennemi, à l'effet de veiller à ce que les unes ne tirent pas sur les autres.

La moralité n'a rien à voir dans ces sortes d'afifaires. Si je blâmais, comme on l'a vu, cette alliance, ce n'est parce qu'elle était immorale; c'est parce qu'elle ne pouvait rien produire et que, en supposant qu'elle eût pu donner une victoire électorale monientanée, elle n'aurait pu servir à rien fonder puisque les alliés de la veille seraient devenus fatalement des ennemis le lendemain.

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