‹ Le mémorial de Saint-BreladeChapitre 56 sur 139 · COMPLOT ROYALISTE · texte numérisé non relu

COMPLOT ROYALISTE

Pour renseigner le général, j'avais dû me former un service d'informations.

J'appris, par des confidences émanant directement

du personnel employé par les princes, que. les monarchistes doutaient de leur succès dans la situation telle qu'elle était faite, et que, gour l'assurer, il faudrait un événement qui soulevât le payt.'

Quel pouvait être cet événement? On le devine. Ce ne pouvait être que le retour du général Boulanger. Mais ce retour, qui avait ses avantages, avait aussi ses inconvénients.

La rentrée du général en France pouvait ressusciter le boulangisme et lui rendre toute sa popularit'é. Les candidats de la liste d'opposition en profiteraient et obtiendraient la majorité. Mais les monarchistes se trouveraient dans cet embarras, d'avoir à reviser le procès de la Haute-Cour, ou à prononcer l'amnistie ; et dans ce dernier cas, ils auraient un redoutable rival, étant moins en situation encore que les républicains pour le combattre.

Ces diverses conséquences avaient 6té éxaminécps par les chefs de la Droite, et elles entraînèrent cette conclusion, qu'il faudrait que le général rentrât, — et qu'il mourût. La rentrée du général devait troubler profondément l'opinion publique, le pays tout entier. Elle ravivait les espoirs des découragé?, et ramenait un certain nombre d'électeurs dont le vote est déterminé par les circonstances.

Mais la mort du général était bien autre chose. Elle supprimait tous les embarras, elle faisait disparaître toute crainte de dictature militaire, le dictateur n'étant plus; et Pimmense majorité du pays, indignée, n'obéissant qu'à un sentiment spontané, votait comme un seul homme pour la liste d'opposition, qui devenait la liste vengeresse. C'était Fhistoire d'Octave se faisant acclamer en montrant les blessures de César.

Pour que le général rentrât, il fallait son consentement. Pour qu'il mourût, c'était autre chose. On

LE HËHORUL DB SAINT-BRE L ADE croyait pouvoir compter sur la colère des parlementaii'es républicains qui, surpris, rendus impitoyables par la peur, n'hésiteraient pas à le mettre hors la loi, et (1 la faire fusiller, s'il était pris dans une bagarre. Et pour qu'il fût pris, il n'y avait qu'à le livrer.

l'our un beau projet, c'était un beau projet.

Il s'agissait de l'exécutep ni trop tôt ni trop tard, juste h temps pour qu'il produisit tout son elTet et qui) les électeurs n'eussent pas le temps de revenir de lejr émotion. Un retour trop brusque eût pu faire échouer la partie la plus iaiportante du projet. Il faikit que les éléments militants ou tapageurs du boulangisme fussent mis en mouvement et tenus' dans l'attente de façon â. produire la bagarre nécessaire. Il fallait aussi que les adversaires fussent suflisammeot avertis et menacés pour être prêta à prendre des mesures extrêmes.

Un me raconta alors, et je répèle que les informations étaient prises autour d'un comité de la Droite — qu'un yacht appartenant à M. M... devait transporter !c général d'Angleterre en France, qu'un asile lui sr.rait donné h proximité de l'Ecole militaire, là où lus nombreuses et larges avenues ordinairement désertes permettent une facile concentration d'hommes, et qu'on se mettrait ensuite en marche pour l'Ellysée, relativement proche.

Qu'y avait-il de vrai dans ce projet qui aujourd'hui paraîtra sans doute fantaisiste et auquel on ne voudra pas croire? 11 est bien difQcile de le savoir, car ses auteurs ont tout intérêt à n'en rien avouer. Ce qui est certain, c'est que, k ce moment, des fractions de la Ligue des patriotes reçurent des convocalioos en vue d'un but resté mystérieux et que l'attlrmation du retour du général leur fut donnée; c'est qu'il parut dans la Cocarde deux notes successives apportées par M. Le Hérissé, exigeant leur insertion,

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faisant allusion à ce retour, en « yacht ou en ballon, " disait l'une d'elles; c'est que de son côté la Bataille annonçait également ou plutôt dénonçait le projet en termes très précis, et naturellement en menaçant le général de la i'usillade, s'il le tentait.

Il y a là, on l'avouera, un concours de circonstances attestant que le complot des monarchistes, pour si machiavélique et odieux qu'il pût paraître aujoui:'d'hui, n'en existait pas moins.

Enfin, vers le 12 ou ie 14 septembre, une personne dévouée au général qui lui avait été attachée, m'annonça que, au siège du Comité, était venu un émissaire de M. de Mackau, déclarant que le général avait formellement promis par lettre à MM. do Mackau, Jolibois et Dugué de la Fauconnerie de rentrer avant les élections. En même temps l'émissaire remetlait à un agent de M. Dillon un pli en lui demandant décharge d'un chèque de 40,000 francs.

Emu, comme on le pense, j'écrivis à lu hâte au général, le suppliant de revenir sur saprumcssede rentrée dans ce moment cl dans ces conditions, le meouçantmême, en lui disant qu'il allait k un piège, et que en se faisant tuer, il se déshonoicrait du même coup.

Je ne reçus pas de réponse. Mais plus tai\l, quand je rappelai ce souvenir au général, il mo dil :

— Quand je reçus votre lettre, je me dis : " EsL-ce que Denis devient fou? » Je n'avais rien promis, ce qui ne veut pas dire qu'on ne m'avait rien demandé. C'est Dillon le premier qui, dans une promenade à cheval, me parla un peu évasivemeot de l'iiLilité de mon retour. Comme Je lui répondis très ncltemenl, il n'insista pas. Mais dans la Journée ce fut .-Arthur Meyer qui vint, et qui insista si longtemps que je dus me fâcher et le mettre à la porte. Comme j'ai résisté, on ne m'a pas dit ce qu'on entendait i'uJre.

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Mais je savais parbleu bien que c'était un piège, et (ju'oD voulait faire les élections sur mon cadavre. Je commençais h voir clair dans le jeu des royalistes. Il n'y avait pas de danger que j'y tombe ', »

Depuis, M. de Cassagnac, l'un des chefs alors de la Droile, mais n'ayant pas connu le général, a exprimé pour lui parce qu'il n'avait pas su agir, un dédaia dans lequel se percevait une évidente déception ; et lora de la retraite de M. de Breleuil en parlant de ce dernier, de M. de Mackau et de lui-même et de leur conduite pendant la période boulangiste, n'a-t-il pas écrit dans l'Autorité, cette phrase qui est un avi:u : « Nous avons conspiré ferme. »

11 me semble bien en etlet que c'était là. une couspii'ation autrement ténébreuse et criminelle que le complot imaginaire pour lequel le général Boulanger et Henri Rochefort ont été condamnés par la Haute- Crjur.

N'ayant pu le décider b. se déshonorer en servant Icucs projets et en devenant leur victime, les monarchistes, pour se venger, ont tenté de le déshonorer par leurs calomnies, en les faisant endosser par un l'olliculaire encore moins méprisable qu'eux après Loui puisqu'il avait l'impudence d'affronter le mépris tandis que, eux se tenaient cacbés derrière les coulisses,

(]e qui prouve bien que le complot existait, c'est l'amer et insultant regret que j'ai entendu exprimer plusieurs fois par des amis de M. Dillon ou de M. Dtiroulède reprochant au général de n'Stre pas revenu pour les élections. Les mômes un peu plus lard

i. Il m'a été pourtant affirma par des témoins oculaires Il (les préparatifs de départ avaient été faits au point qu'on ■uyaiL bu retour eo France pour le 16 septembre et que c'est L'uaquemBDt que le général avait pris une détermination cou-

se pâmaient d'admiration pour l'escapade du jeune ^ duo d'Orléans.

On n'en a pas fini d'ailleurs avec cette histoire et avec les tentatives de ce genre qui reviendront un peu plus loin.

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