L'ÉPÉE DE MARENGO
J'ai pesé, et je dis la vérité, ou plutôt je la laisse dire au général, maintenant qu'il n'a plus rien à craindre des hommes.
En allant à Prangins, il commettait plutôt une imprudence qu'une faute, et il était dans son humeur, parfois très téméraire, d'en commettre. Il y avait là un danger; c'était assez pour qu'il l'affrontât, surtout si on paraissait le défier de l'affronter. M. Thiébaud eut une éloquence assez persuasive pour le déterminer ou le tenter; et, en outre, des amis du prince lui avaient tant parlé de celui-ci qu'il désirait le voir.
Dans des conversations qui suivirent cette lettre, je m'étonnais qu'il eût commis cette imprudence, qui pouvait avoir de si graves conséquences pour lui, au point de vue disciplinaire :
— Que voulez-vous^ me dit-il ; il m'a pris par mon faible, par l'admiration que j'ai pour Napoléon P' comme capitaine, et par mes espérances patriotiques. Avec cela il ne serait pas difficile de me conduire au bout du monde.
» Je suis allé à Prangins, je vous assure, bien plus par entraînement de curiosité que dans un but déterminé; car il n'a rien été convenu de précis.
» Le prince m'a dit ce que je vous ai raconté ; c'était une opinion qu'il émettait; mais ii n'y avait pas d'engagements pris ni d'une part ni d'une autre. U connaît admirablement les campagnes de Napoléon !•'; il savait bien qu'en m'en parlant il serait écouté.
On avait raconté que dans cette entrevue avec le prince Napoléon, celui-ci ayant mené le général dans la salle où étaient placés comme en un musée, les objets ayant appartenu à Napoléon I" ou se rattachant directement à l'histoire du Consulat et de TEmpire^ il lui avait montré dans une vitrine une épée posée sur un coussin de velours en lui disant :
— G'estl'épéede Marengo. Général, elle sera à vous le jour où vous aurez rendu TAlsaee-Lorraine à la France.
Je demandais au général ce qu'il y avait de vrai dans ce récit.
— Tout, me répondit le général.
Il serait allé à Prangins rien que pour s'entendre faire cette promesse-là.
Voilà donc la vérité très sincère puisque ce récit n'est ni fait ni arrangé pour la publicité, sur l'entrevue de Prangins. C'était, je viens de le dire, une imprudence. Mais où donc est là l'ombre d'intention de conspirer avec un prétendant, comme on l'a dit? On remarquera môme que le prince Napoléon, dont le langage était si différent de M. de Martimprey, fît observer au général qu'il ne pouvait rien faire en ce moment puisqu'il appartenait à l'armée. L'agitation plébiscitaire à laquelle il faisait allusion ou quil entrevoyait était remise à une époque ultérieure, quand le général Boulanger aurait cessé d'appartenir à Tarmée et aurait par sa conduite déterminé un mouvement en sa faveur.
Ce fut M. Thiébaud qui, moins sage que le prince Napoléon, voulut presque immédiatement^ alors que le général Boulanger appartenait encore à l'armée, provoquer l'agitation qui devait amener la mise à la retraite du général et en ruiner l'avenir.
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