‹ Le mémorial de Saint-BreladeChapitre 98 sur 139 · ENTREVUE DE LONDRES · texte numérisé non relu

ENTREVUE DE LONDRES

On vient de voir ce que fut la première des entrevues; passons à la seconde. Dans la même lettre du 3 octobre, le général continue ainsi :

« Toute autre est la situation, si je passe à Tentrevue avec le comte de Paris. Là il y avait deux proscrits faisant des accords électoraux, et pas autre chose. Je suis donc beaucoup plus à mon aise pour l'expliquer.

» Cette entrevue eut lieu à un jour que je ne puis

exactement préciser, au commencement de septembre 1889, environ quinze à dix-huit jours avant les élections, qui furent le 2^. Ce fut madame d'Uzès qui l'arrangea et elle eut lieu en sa présence, dans un salon de rhôtel Alexandra à Londres.

» Depuis quelque temps, mes renseignements me démontraient que, dans un certain nombre de départements, les monarchistes résistaient aux instructions données, que dans leurs professioçs de foi ils ne prononçaient pas le mot de République, et que beaucoup ne voteraient pas pour les candidats de la liste du Comité républicain national.

» Je voulus en avoir le cœur net, et faire donner des instructions précises. Je résolus de voir le comte de Paris. J'en parlai à madame d'Uzès, alors à Londres, qui en parla au duc de Chartres. Celui-ci dit en avoir parlé à son frère, qui craignait que le secret fût éventé, et qui n^'était qu'à demi-partisan de cette entrevue.

» J'insistai dans une lettre à la duchesse, lettre qui, si je m'en souviens bien, était assez raide et où je ne me gênais pas pour dire que nos actions étaient en baisse, paraît-il, car, quelques semaines auparavant, le comte de Paris eût acquiescé à mon désir avec empressement.

n Le résultat de ma lettre fut que, le jour même, à neuf heures et demie du soir, je me rencontrai avec le comte de Paris à Alexandra hôtel. Il arriva avant moi et partit le premier. L'entrevue dura au moins trois quarts d'heure. Nous parlâmes surtout de la carte électorale, entrant dans le détail des candidatures de certains départements.

» La possibilité de me faire nommer président de la Chambre, si nous obtenions la majorité, fut envisagée; et je promis formellement la rentrée en France

pour tous les proscrits. Pas autre chose; pas une al-

lusion à une forme monarchique do gouvernement ne fut faite. Nous nous quittâmes en nous serrant la main.

» Notez bien, je vous prie, que jo n'ai jamais revu le prince Napoléon ni le comte de Paris depuis cette unique rencontre avec chacun d'eux, et que je n'ai jamais plus eu avec eux de relations d'aucune sorte. »

De son côté, dans une interview^, madame la duchesse d'Uzès a déclaré que le comte de Paris n'avait demandé, « si la politique du général triomphait à la Chambre, que le retrait de la loi d'expulsion des princes. » Comme trois personnes assistaient à Tentrevue, et que Tassertion de deux d'entre elles est conforme et n'a pas été contredite par la troisième, il y a beaucoup plus lieu de les croire que d'accorder créance à des racontars de courtisans ou d'adversaires intéressés, faisant œuvre de scandale.

Comme on le voit, le général n'attachait pas à la seconde entrevue une grande importance ni une sérieuse gravité. En effet, le tort capital avait été de conclure aveclôs réactionnaires une alliance électorale doublement fautive, parce qu'elle était inutile et compromettante. Seul, le général ne l'aurait sans doute pas conclue, et n'aurait pas songé à la conclure, par cette bonne raison qu'il n'en avait pas besoin, et que, en servant les intérêts de candidats, elle ne faisait que le desservir.

Un homme politique n'a certainement pas le droit de se laisser duper et exploiter, et de compromettre ainsi sa cause et son parti. Malgré toute l'amitié que j'eus pour le général Boulanger, et à laquelle je reste fidèle, je le reconnais.

Mais le général n'était pas, en réalité, un homme politique comme on l'entend ; il était capable de lo devenir tout comme un autre, peut-être môme mieux. Mais quand il fut poussé, entraîné dans là politique

LE MÉMORIAL DE SAINT-BRELADE ^|j;j

par des adversaires perfides elde faux amis, connuissatit son inexpérience et en abusant, il n'était qu'un militaire de grandevaleur, qui, si on l'eût laissé tranquille, pouvait rendre de grands services à son pays.

Dois-je ajouter à propos de ces entrevues que los militaires ont & cel égard des habitudes d'esprit qui ne sont pas celles des civils. Des chefs d'armée, non pas seuJement en teoips de paix, mais en pleine guerre, ne se font aucun scrupule pour se rencontrer avec des chefs d'alliés, même d'ennemis, sans manquer i leurs devoirs, pour régler avec eux des conditions d'armistice, de combat, de traitement des prisonniers ou des blessés.

La politique est plus perfide et plus hypocrite, l^es démarches auxquelles elle donne lieu sont plus inavouables, non à cause des personnes, mais h cause des mobiles. Les débats de l'afTaire du Panama nnl révélé celles auxquelles se livraieat les ministres près des directeurs do la Compagnie du Canal de Panama et qui étaient moins désintéressées que les entrevues du général Boulanger avec le prince Napoléon ulle comte de Paris. Et ceux qui les lui ont tant reprochées se sont bien gardés d'apprécier la conduite de M. Clemenceau, allant s'entendre avec M, Henri Rochefort qu'il avait fait proscrire pour que ce dernier servît ou tout au moins ne contrariât pas ses agissements pohtiques.

Page 1