DEUXIÈME PARTIE
une seule créature, aimée comme on idolâtre, d'un amour inconnu, d'un amour proscrit, d'un amour de sang et de chair : tant triomphait en lui la « loi du péché ».•. Et ses yeux demeuraient fixés sur le cahier de papier blanc, placé là pour accueillir les édifiantes pensées.
Soudain, des cris éclatèrent! une de ces querelles fréquentes, sans doute, auxquelles il évitait avec soin de se mêler. Il attendit : le bruit ne s'apaisait pas ; dans le murmure des voix grondantes qui se mêlaient, il distingua, montant aussi, la voix d'Esther. Son cœur se serra d'angoisse : que pouvait-il se passer, pour qu'elle aussi cédât à la colère ?
Il se dirigea vers le lieu du tumulte. Une bonne écoutait, la mine curieuse : elle disparut à son approche. Zélie sanglotait dans les bras de Berthe, qui la serrait avec un geste de Niobé, tandis qu'Esther et Jane se dressaient l'une contre l'autre, la menace aux yeux, l'invective aux lèvres. D'un même mouvement, elles se retournèrent ensemble vers lui; la voix d'Esther prononça, haletante :
— Papa, elle l'a frappée... Elle a frappé Zélie... sans cause. . . , pour rien. . .
Avec plus de violence, Jane interrompit :
— Oh I pour rien...
Pendant un instant, leurs voix se hachèrent en démentis injurieux, racontant les rancunes accumulées, les colères contenues qu'un futile incident
venait de soulever. Cet incident, M. Naudié n'en avait pas encore compris le récit contradictoire, que déjà ces deux phrases se croisaient devant son émoi :
— Mon père, tu dois nous défendre ! Il en est temps...
— Vous allez leur donner raison, je parie !...
11 tâcha de parler avec douceur, d'une voix calme et qui pacifie :
— Je n'ai pas compris votre querelle, je suis sûr que c'est si peu de chose ! Plutôt que de vous aigrir encore en racontant, oubliez ! Les torts sont toujours réciproques...
Un double cri de protestation l'interrompit :
— ... Ou bien, celui qui a le plus tort, n'est-ce pas toujours celui qui ne pardonne pas?... Comment voulez-vous que je juge entre vous? Tout ce que je voudrais savoir, c'est que vous êtes ma via et mon sang, et que je vous aime, et qu'il vous faut vous aimer aussi.... Je sais cela, je voudrais ignorer le reste...
— Lâche ! dit Jane.
Et, se retournant vers Esther, elle voulut recommoncer. Mais Esther avait repris son sang-froid i elle s'écarta, la lèvre méprisante. Jane, qui frémissait encore, revint à son mari :
— Ah ! je le vois bien, vous èles avec elles!... contre moi !... Je m'en doutais !... Eh bien,restez..., restez...