‹ Le ménage du pasteur NaudiéChapitre 63 sur 126 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

La sécheresse de son cœur, son égoïsme, sa dureté avaient éclaté dès longtemps, dans sa hâte à se désintéresser des enfants commis à sa garde, et surtout dans la cruelle rancune dont elle poursuivait la petite Zélie — rancune d'autant plus inexplicable que les causes s'en cachaient plus bas, dans ces parties obscures du cœur où rampent les passions mauvaises. M. Naudié ne voulait ni voir ni comprendre. S'il avait d'abord mêlé ses enfants à ses premiers rêves d'avenir, entraîné maintenant dans l'engrenage de sa passion légitime, il n'avait plus d*yeux et de cœur que pour elle. Tout au plus gardait-il assez de forces pour cacher aux yeux étrangers ses ravages intérieurs. Mais, retenu par le sentiment honteux de son esclavage, il n'intervenait jamais dans les querelles qui éclataient au jour le jour entre sa femme et ses filles. Les premiers temps, Berthe ou Zélie, la tête en feu, sûres de leur bon droit, venaient lui demander justice :

— Papa, croirais- tu que...

Il interrompait leurs plaintes, en leur prêchant la douceur :

— Il faut obéir, mes chéries ; il faut obéir comme à votre mère, comme à moi-même : tout ce qu'on vous dit, c'est toujours pour votre bien...

Elles battaient en retraite, avec de grands regards où passaient leur étonnement, leurs indignations, leur désespoir : la justice se dérobait, elles se sentaient deux fois orphelines, elles couraient pleurer

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dans les bras d'Esther, qui n'avait pour les consoler que de muettes caresses, et souffrait avec elles.

Un vendredi — jour réservé à ce travail — M. Naudié préparait son sermon du dimanche. Il venait de choisir son texte dans VEpîlre aux Romains :

c( Je prends pourtant plaisir à la loi de Dieu selon rhomme intérieur , mais je vois une autre loi dans mes membres, qui combat contre la loi de mon esprit et qui me rend captif de la loi du péché, laquelle est dans mes membres, »

D'abondantes pensées se pressaient en confusion dans son esprit agité : non pas celles qu'il pouvait proclamer du haut de la chaire, passées au crible de conventions raisonnées et bonnes à tous les usages ; mais d'autres, tout intimes, qui venaient s'appliquer à son cas. Guidé par le rigoureux Apôtre, il pénétrait dans ces chambres secrètes de l'âme, dont les portes closes nous font si souvent reculer : voici qu'au lieu d'y trouver les méditations augustes que son texte aurait dû susciter, il y lisait un poème éperdu, beaucoup plus proche des chants du royal amant de la Sulamite que des leçons de Paul de Tarse, un poème de désir et de douleur, un poème d'angoisse et d'amour. Pareil au cerf altéré du psaliiiiste, il bramait après le Dieu vivant — et ne le trouvait plus sur sa route. Aux heures où sa pensée devait l'emporter vers le ciel, elle le rejetait lourdement sur la terre, sur la terre que peuplait

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