‹ Le ménage du pasteur NaudiéChapitre 66 sur 126 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Par un bel après-midi d'octobre, encore tiède, Henri Defos fit sa première sortie, dans le jardin presque pareil à celui des Naudié. Compris entre le perron de Thôtel et le mur masqué par un rideau d'arbres, ce jardin possédait aussi son vieux cèdre, son magnolia, ses buissons de lauriers-roses; et il attenait à d'autres jardins, pareils encore, qui longent la lignée des fortifications et celle des hôtels, réguliers et paisibles comme la rue large, comme la confortable vie des familles qui se rassemblent sous leurs ombrages ou cueillent leurs belles fleurs.

Henri Defos revenait de très loin : la faitigue de son esprit tournant depuis trop longtemps dans le

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même cercle, rémotion d'une lutte contre la volonté paternelle où s'épuisait sa volonté plus faible, la tension continuelle de toutes ses facultés dans sa crise à la fois prolongée et violente, avaient préparé l'éclat d'une fièvre typhoïde, qui faillit l'emporter. En retrouvant le tiède soleil de l'automne encore gai et les dernières roses aux pétales frissonnants, il savourait cette douceur que les convalescents prêtent volontiers à la vie. Auprès de lui, les figures de ceux qu'il aimait redevenaient amicales, après la douloureuse période où il n'avait pu lire dans leurs traits que le désaveu, les reproches ou la colère. En ce moment, il marchait d'un pas faible de petit enfant, la main droite appuyée au bras de M"' Defos, dont l'énormité lui prêtait un appui robuste. A sa gauche, son autre garde-malade l'observait avec des sourires d'encouragement, comme en ont les jeunes mères : Jane. Elle venait de déployer avec ardeur ce besoin de dévouement qui parfois s'emparait d'elle comme une passion, infatigable à son chevet, presque sublime de courage et de foi : « admirable i selon le mot de toute la famille. Ce mot circulait dans la ville, accolé au nom de la jeune femme comme une épilhète homérique, répété par les amis qui venaient aux nouvelles, par les indifférents qui trouvaient en la maladie de Henri un sujet de conversation. Vingt fois par jour on répétait :

— La jeune M'"' Naudié est vraiment admirable!

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Quand M. Fridolin, M. Dehodecq ou tel autre abordait M. Naudiédans la rue et s'informait du malade, il finissait invariablement par dire :

— Votre femme est admirable!

M. Naudié répondait:

— Oui, c'est vrai, elle est admirable !

Et son exclusif amour saignait, sans qu'il osât se plaindre, et.il enviait cet heureux malade, et il songeait, avec une douce amertume : « Si j'étais à sa place?... »

M. Defos, l'air affectueux, traversa le jardin.

— Eh bien, te voilà debout, mon garçon? ça marche ?

— Pas encore bien fort, mon père.

— Bah ! à ton âge, on est vite remis. Moi aussi, j'ai eu la fièvre typhoïde, quand j'étais jeune : au bout d'un mois, il n'y paraissait plus.

David apparut au haut du perron, et cria, un peu facétieux :

— -On dirait que tu rapprends à marcher, Henri ! Mais c'était l'heure du bureau : les deux hommes

ne s'attardèrent pas auprès du convalescent. Vite épuisé par son effort, il s'assit dans un fauteuil d'osier. Jane, attentive, s'empressa d'étendre sur ses genoux son propre châle, dont elle se défit d'un geste rapide et gracieux.

— Prenez garde, ma cousine, dit-il, vous aurez froid.

• Elle haussa les épaules.

— Froid, par un jour pareil?...

Il la regardait avec reconnaissance, en retenant le chale, frileusement, de sa main amaigrie.

— Comme vous avez été bonne pour moi ! dit-iK Vous m'avez donné vos forces, votre temps, comme un morceau de voire vie. Si je puis admirer encore ce beau soleil d'automne, c'est à vous que je le dois, et à ma chère mère... Oh ! n'essaye pas de dire non, maman! je sais par où j'ai passé!...

Après un court silence, il ajouta, en retenant mal un soupir de regret :

— Maintenant, ma cousine, vous allez reprendre votre liberté !

— Oh ! répondit Jane aussitôt, pas avant votre guérison complète! ainsi, soignez-vous bien, s'il vous tarde de vous débarrasser de moi.

Elle souriait, de ce beau sourire triomphant des jolies femmes qui se savent toujours agréables. Henri ne répondit pas par la protestation qu'elle attendait peut-être. Mais M""" Defos dit :

— Jane est un ange ! Jamais, non jamais, je n'aurais cru qu'elle pût se dévouer ainsi. Et non plus qu'elle fut aussi forte. Elle est petite, elle est frêle, elle a l'air d'un oiseau : eh bien, quand je tombais . de fiitigue, moi, la mère, elle restait debout, aussi vaillante après deux nuits de veille que si elle sortait du lit!

— Ah ! dit Henri, la maladie a du bon. Comme on est plus aimé, quand on souffre, quand on a l'air

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