TROISIÈME PARTIE
point d'espace aux sensations confuses des âmes agitées.
'Depuis le commencement de la promenade, Henri avait quelque chose à dire; et les paroles s'arrêtaient sur ses lèvres. Pourtant, quand ils eurent laissé derrière eux le bassin désert du port en formation, les quelques maisons plantées autour de sa solitude, le long des rues futures, il rassembla son courage et dit :
— Notre promenade n'est pas gaie. Nous en avons eu de meilleures. Celle-ci est peut-être la dernière, du moins pour longtemps.
D'un mouvement involontaire, Jane arrêta son cheval en s'écriant :
— La dernière!... Pourquoi?
Les yeux fixés sur la longue route grise, Henri expliqua :
— Mon père désire que je commence mes nouvelles fonctions, et je n'ai aucune raison de tarder davantage. Lire, flâner, babiller, c'est bon pour un malade. Je suis guéri maintenant. La vie active reprend ses droits.
— Mais, dit Jane, vous n'allez pas être à l'attache comme un simple commis.
— Mon père exige beaucoup de travail.
— Oh ! j'espère bien que vous ne vous laisserez pas accaparer comme votre frère! Pour lui, c'est bien : il est homme d'affaires. Mais vous 1
Ce « vous » vibrait d'enthousiasme. Henri répondit tristement :
— Moi, je le deviendrai.
Elle répliqua aussitôt :
— Sans rien sacrifier de notre affection, j'y compte. 11 ne releva pas ces paroles amicales. Ce qu'il
avait à dire encore lui semblait maintenant si difficile ! Après un silence que scandèrent les pas des chevaux sur la route sèche et sonore, il reprit, sans oser lever les yeux :
— Je ne vous ai pas tout dit, ma cousine... Mon père... vous le connaissez, vous savez comme il est strict et rigoureux... Mon père estime que notre amitié finirait par être remarquée, qu'on en pourrait jaser... Sans doute, de mauvais propos lui seront déjà revenus... Vous savez, nous sommes dans une petite ville : avec vos libres habitudes anglaises, vous ne soupçonnez pas ce qu'il y a d'étroit dans nos mœurs...
Le front de Jane se plissait, irritée déjà : n'auraitelle donc jamais affaire qu'à des timides et des faibles?
— Et vous trouvez, s'écria- t-elle avec un beau geste de volonté, que nous n'avans qu'à nous incliner aux premiers commérages de ces sottes gens?
— Ah ! s'il n'y avait qu'eux en cause I...
— Mais avec eux?...
— Ce ne sont pas seulement les propos des indiflërentsqui menacent notre amitié, Jane. Votre mari liii-mùme en a pris ombrage. Il s'est expliqué avec ma mère, qui m'a rapporté ses paroles...