‹ Le ménage du pasteur NaudiéChapitre 88 sur 126 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

se voyaient à peine comme deux ombres dans un nuage.

— Moi aussi, continua Jane, je suis seule, je suis triste. Vous me rendrez cette justice que je ne me plains jamais. Écoutez-moi pourtant. Je suis une étrangère à ce foyer dont je me suis follement approchée, avec l'étourderie de mes vingt ans et l'illusion que j'y pourrais faire du bien. Oh! Henri, est-ce ma faute? je ne sais pas ; mais on ne m'y aime pas, on m'y hait... Oui, oui, les enfants me haïssent !... Pourquoi? 11 n'importe 1 la haine est là. J'en souffre. Je n'ai que vous. Et vous voulez me quitter !

Très grave et ferme, il répondit après un lonjr silence :

— Je le veux davantage encore, Jane. Après ce que je vous ai dit, après votre réponse, ne sentezvous pas qu'il le faut? J'ai trop besoin de vous, Jane ; peut-être aussi vous de moi. Le départ est un acte de courage. Il m'en faudra beaucoup.

Peut-être en aurai-je assez aujourd'hui ; mais demain!...

Elle ne répondit pas tout de suite : sa petite âme ne montait pas si haut. Les paroles de Henri la contrariaient dans sa volonté, l'humiliaient dans son amour-propre.

— Demain, dit-elle enfm,je ne pense pas à demain. Je sais seulement que je serais triste sans vous. N'est-ce pas assez pour vous retenir?

Tout ce que Jane aurait pu dire, Henri Teût interprété dans le sens de ses illusions.

— chère âme pure que vous êtes ! s'écria-t-il... Mais moi, ces jours-ci, je suis descendu jusqu'au fond de mon cœur, j'ai vu ce qu'il demande, ce qu'il demande avec ardeur, ce qu'il demande avec folie!... Et puis, j'ai observé la voie où nous entrons, je me suis rappelé le peu que je sais de la vie... C'est ainsi, Jane, que j'ai compris combien je vous aime ..

Elle tressaillit : l'aveu s'échappait enfin. Henri poursuivit :

— Et c'est ainsi que j'ai compris qu'il faut que je parte, pour vous rendre un peu du bien que je vous dois : car je vous aime assez pour vouloir qu'aucun soupçon ne vous effleure, qu'il n'y ait que pureté dans votre air comme dans votre âme.

Comme, en l'écoutant, Jane le trouvait faible et pusillanime, elle qui disait volontiers : < Je fais ce que je veux! j) Si tendre pourtant, si sincërcnient épris, si complètement possédé, qu'elle lui pardonna de se tromper sur elle.

— Chrétien! fit-elle.

Il répondit aussitôt :

— Peut-être!... Chrétien quand même... Un chrétien qui n'a plus la foi, mais qui garde le même idéal... Je ne crois plus au Christ, vous le savez : je crois toujours à la grandeur de ses leçons, à la lumière qu'il a fait rayonner sur le monde, je crois

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