‹ Le ménage du pasteur NaudiéChapitre 89 sur 126 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

à la vertu suprême du sacrifice. Cette foi-là est dans mon sang : c'est Théritage des ancêtres. Elle est la vôtre aussi, car elle est celle de tous les cœurs qui conservent à travers la vie leur noblesse et leur dignité. C'est parce que je ne veux ni la froisser ni l'atteindre que je vous le répète : nous ne pouvons pas rompre le lien qui s'est formé entre nos cœurs ; du moins pouvons-nous agir avec droiture et courage...

Ils se turent. Des réverbères apparaissaient, visibles à peine à travers le brouillard. De rouges lumières pointaient derrière les fenêtres des premières maisons. Sans qu'ils eussent distingué les aspects noyés dans la brume du parc et des fortifications, ils se retrouvaient dans la ville. Enveloppés dans leur nuée, ils échappaient aux yeux curieux ; mais, sûrement, des oreilles attentives guettaient les pas . connus de leurs chevaux. Une vague impression de mystère les forçait au silence : chacun croyait entendre battre le cœur de l'autre, parce qu'il écoutait le sien; bien que leurs voix intérieures fussent plus dissonantes que les violons d'un orchestre désaccordé, Henri gardait obstinément son illusion d'harmonie. Ils passèrent sous la devise des Defos qui veillait dans la nuit : Omnia bene, Deo juvanle. Ils s'arrêtèrent quelques portes plus loin. Un domestique ouvrit la grille. Il fallait se quitter. Jane dit:

— Nous ne nous sommes pas tout dit... Il faut

que je vous revoie... Ne parlez pas!... Venez demaÎD !

Il repondit :

Jï • • irai.

Elle pensait : « Il m'aime : il ne partira pas! »

Au coup de sonnette annonçant le retour de sa femme, M. Naudié apparut au haut du perron. Jane ne remarqua pas qu'il avait les yeux pleins de larmes. Elle passa vite devant lui, en le saluant à peine d'un léger « bonjour ». Il la suivit dans sa chambre. Irritée et belliqueuse, elle allait prendre l'offensive, lui reprocher sa démarche auprès de M"' Defos, sa fatigante jalousie, ses soupçons, sa maladresse. Mais, avant qu'elle eût commencé, il lui tendait une lettre ouverte, en disant :

— Mon père est très malade. Il va peut-être mourir. Lisez ce que m'écrit ma sœur.

Elle prit le papier que couvrait l'écriture d'Angélique, et le parcourut. Quatre pages de détails sur la maladie du vieillard, qui durait depuis quelques jours et s'aggravait; des phrases pieuses les émaillaient sur la bonté de Dieu, sur la confiance qu'il faut garder en lui, même à travers les épreuves

qu'il nous envoie. Les frères et sœurs étaient tous avertis : ceux qui le pourraient viendraient sans doute; on comptait sur Siméon, qui était, avec Guillaume, le plus rapproché.

Môme lointaine, la vision de la mort préparant son œuvre éteint nos colères; subitement calmée, Jane revit dans sa mémoire, où deux rencontres l'avaient gravée, l'image du grand vieillard robuste et magnifique avec sî\ barbe d'empereur, son front plein de pensées, l'éclat de sa belle vie, si longue et si pure.

— Vous allez partir? dit-elle.

— Naturellement. Est-ce que vous ne m'accompagnerez pas?

Cette simple question dissipa l'émotion de Jane : car déjà, avec l'égoïsme des êtres de passion quand la passion les tient, elle calculait le danger de quitter Henri sur la résolution qu'il venait d'annoncer.

— Il me semble, dit-elle, que vous feriez mieux d'emmener les enfants, au moins les aînées. Moi, voire père me connaît à peine, votre sœur de même : je ne pense pas que ma présence puisse être utile. Dans de tels moments, on ne cherche autour de soi que des ligures familières.

Elle parlait avec douceur, comme on parle d'instinct aux alfligés ; sa voix prit même un accent de pitié ou de tendresse qui atténua la dureté du refus. Tout à son ailliction, M. Naudié ne songea pas d'abord à insister.

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