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Le mendiant de Saint-Roch

On était en l'an de grâce 1723, et sous le règne de ce Louis, quinzième du nom, que le peuple aimait comme les mères aiment l'enfant qu'elles ont failli perdre, moins pour les espérances qu'il fait naître que pour les inquiétudes qu'il a données. Le régent était mort depuis un an, et le duc de Bourbon, qui l'avait

g LE MENDIANT

..:■ placé au ministère, n'avait guère signalé son apparition que par un renouvellement de rigueurs contre les protestants.

Ceux-ci, qui commençaient à respirer, s'étaient vus attaqués encore une fois dans leurs intérêts ou dans leurs personnes, et,, tandis que quelques-uns, à bout de patience, abandonnant une patrie où la tolérance ne pouvait s'acclimater, allaient enrichir de leur industrie la Suisse, l'Allemagne, la Hollande et l'Angleterre, le plus grand nombre suspendait toutes ses affaires et se retirait à l'écart, dans l'espoir d'être oublié.

Il en était résulté an sensible amoindrissement dans l'activité commerciale et manufacturière ; mais, depuis Colbert, les ministres de la France étaient de trop grande naissance pour prendre garde à ces intérêts roturiers. La monarchie donnait son festin de Balthazar! Enivrée de parfums et de 'voluptés, elle ne voyait pas la main mystérieuse qui commençait à graver la mençante inscription sur les murs de la salle de fête.

L'aveuglement, à vrai dire, n'était pas moindre à la ville qu'à la cour. Les philosophes donnaient tous les matins quelques coups de pioche à l'édifice social, au grand amusement de la noblesse, qui en occupait les

premiers étages, et à la grande surprise du peuple qui, logé dans les combles, écoutait le bruit de la sape sans comprendre. Mais personne ne prenait trop au sérieux l'attaque, pas même les assaillants. C'était pour eux une gymnastique divertissante, une sorte de tournoi, où les représentants des principes qu'ils combattaient leur distribuaient généreusement la gloire et les récompenses. On faisait la petite guerre à la religion, à l'aristocratie, à la royauté, sans s'apercevoir que les armes étaient chargées à balles, et que tous les coups tirés faisaient des blessures !

Et comment l'aurait-on soupçonné, en voyant cette société si gaie et si paisible ? Rien n'y était changé en apparence. A Versailles, la cour donnait des bals et des petits soupers; à Paris, on allait au spectacle et à la Courtille. Au fond, tout menaçait ruine; mais, h la surface, tout avait le même air que par le passé.

Nous nous trompons, tout semblait en meilleur état. Jamais noblesse n'avait laissé tomber plus abondamment cette pluie d'or dont s'enrichissaient les bourgeois ; jamais la foule affamée qui vit de corruption n'avait trouvé plus riche curée ! Le règne de Louis le Désiré semblait un long carnaval pendant lequel l.a

France se laissait aller joyeusement à tout faire et à tout dire, sans s'occuper du lendemain.

La vieillesse dévote du grand roi avait surtout contribué à cette folle réaction ! On se dédommageait des tragédies sacrées de Saint-Cyr, des retraites forcées et des sermons de cour! Les danseuses de l'Opéra avaient remplacé les directeurs.

On comprend que, par suite, leséglises se trouvaient abandonnées : on n'y allait plus pour voir le roi, mais seulement pour Dieu, ce qui avait singulièrement réduit le nombre des fidèles.

Au moment où commence notre récit, le curé de Saint-Roch venait d'en avoir une preuve qui, sans être nouvelle, lui semblait toujours aussi mortifiante. En descendant de l'autel, il avait promené son regard autour de lui, et n'avait aperçu qu'un petit nombre de paroissiens, pauvrement vêtus pour la plupart, et dispersés autour des bancs fermés et vides des gentilshommes, de la magistrature et de la bourgeoisie ! Il ne put retenir un soupir, et regagna la sacristie, en mêlant à sa dernière prière un anathème contre l'impiété toujours croissante.

Mais, tandis qu'il se contentait de le murmurer au fond du cœur, d'autres voix le répétaient tout haut,

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sur les tons de la plainte ou de la colère ; c'étaient celles des mendiants attitrés de la paroisse, qui se trouvaient rassemblés sous le grand portail de l'église. Le moyen âge, qui s'était principalement appuyé sur le système des associations partielles, formant autant de bataillons distincts dans l'armée sociale, avait légué à la monarchie absolue la plus grande partie de ses corporations. Celle des bons pauvres, connue sous le nom de grande guémanderie, n'était pas une des moins importantes : elle se distinguait des corporations de la libre aumône, de la truanderie, et de quelques autres d'ordre inférieur, qui, de proche en proche, finissaient par se rattacher aux associations les plus criminelles ou les plus corrompues. La confrérie des bons pauvres formait une sorte de haute noblesse de la gueuserie, qui, comme toutes les noblesses, avait ses privilèges et surtout ses vanités. Protégés par les fabriques des paroisses, ses membres étaient tenus à une moralité apparente dont ils se dédommageaient sous le manteau. Beaucoup d'eux joignaient, dit-on, aux bénéfices de leurs charges les profits d'intrigues privées dont ils se faisaient les agents directs, et les libéralités du lieutenant de police, qui les regardait comme de précieux auxiliaires d'espionnages.

Cette aristocratie de la mendicité formait donc, à tout prendre, une association médiocrement respectable, et nous éprouverions quelque embarras à introduire le lecteur en pareille compagnie, si notre histoire ne nous en faisait une nécessité : mais il en est des récits comme des voyages ; on subit la route, on ne la choisit pas. Avant d'arriver aux vallées riantes et aux riches cités, il faut souvent traverser la fange des marécages ou des faubourgs. — On nous pardonnera, j'espère, ce passage involontaire 'par les rues basses que nous ne pouvions éviter. Tout n'est point, d'ailleurs, à dédaigner dans de semblables traversées. Les personnalités infimes d'une époque la révèlent mieux peut-être que les personnalités élevées; il ne faut regarder l'homme ni les sociétés à la tête, mais aux pieds, pour savoir ce qu'il y a de boue dans le chemin qu'ils suivent.

Les mendiants alors réunis sous le grand portail de Saint-Roch étaient au nombre de trois, outre deux jeunes enfants. Ils avaient vu passer successivement les fidèles qui venaient d'écouter la messe, sans avoir reçu d'autre aumône que quelques liards acompagnés de demandes de prières. Chacun de ces maigres dons avait été accompagné de grimaces de mépris on de

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sourdes malédictions, bientôt interrompues pour reprendre les supplications psalmodiées qui constituaient l'exercice de leur profession.

Une vieille femme en haillons, qui sortit à son de l'église, leur fit signe de se taire :

— Vous égosillez donc pas davantage, pauvres gens, dit-elle d'une voix aigre ; tout le monde est parti; il n'y a plus là-dedans que monsieur le curé et le bedeau !

A cette annonce, le mendiant qui se trouvait le plus près du bénitier, se souleva sur ses béquilles, et, les faisant passer toutes les deux dans la même main, il se mit à se secouer et à allonger ses membres à la manière des chiens qui s'éveillent.

— Pour lors, mettons-nous à l'aise, dit-il ; d'être paralytique, ça finit, à la longue, par vous engourdir.

— En voilà une matinée de misère ! s'écria un second mendiant à la voix enrouée ; voyez-moi un peu ca! trois liards doubles ! — Et il les faisait tinter dans le creux de sa main. — Que Dieu me pardonne ! il n'y a plus dans le monde que des païens... Ah ï maître Miroton, la religion s'en va, et, avant. peu, la place de bon pauvre ne rapportera pas seulement de l'eau à boire.

— Pour lors, nous nous contenterons de vin, monsieur Riflou! dit le prétendu paralytique qui avait toujours le mot pour rire, et qui tira de sa gibecière une petite bouteille plate qu'il emboucha courageusement.

— Oui, oui, c'est bon de plaisanter, reprit la vieille femme; mais, pas moins c'est un scandale, savezvous! faire des journées de deux ou trois livres quand on est pauvre de la paroisse, patenté de la fabrique, et gradé dans la corporation de la guémanderie ! Non, voyez-vous, monsieur Miroton, je dis, moi, que ça finira mal pour le peuple de Paris ! faudra que Dieu et la Vierge fassent un exemple! S'il venait tant seulement de petite vérole ou un tout petit peu de peste, vous verriez les Parisiens faire des cierges à tous les autels, et les blancs marqués tomberaient dans notre giron comme la grêle en avril ! Aussi faut-il espérer qu'un jour ou l'autre la Trinité montrera comment elle châtie!

— Que tous les saints vous entendent, mère Rossignol, reprit Riflou, qui laissa glisser les trois doubles

' liards dans son gousset. Le diable m'emporte! si je ne fais pas dire une messe pour demander un bon fléau et corriger ces mauvais chrétiens ! —Les fléaux, c'est notre gagne-pain.

Une querelle qui se fit entendre à l'autre bout du porche les interrompit : c'était une mendiante qui gourmandait les deux jeunes enfants déguenillés assis à ses pieds dans une attitude languissante.

— Eh bien! s'avisent-ils pas déjouer à cette heure! disait-elle en les secouant rudement ; vous ne pensez donc pas qu'on peut vous voir, petits marauds; vite, voyons, reprenez l'air triste, ou je tape !

Madame Rossignol se retourna au bruit et parut surprise.

— Tiens, dit-elle, comment donc ça se fait-il? mademoiselle Céleste n'a plus que deux enfants.

La mendiante redressa la tête.

— Je crois bien, reprit-elle; pensez que ces gueux de parents veulent me les louer maintenant six deniers de plus!... Ils abusent de leur position.

— Et encore on dit qu'il n'y a pas de frais dans notre état! fit observer Riflou.

— Ah! je ne suis pas à me repentir d'avoir pris les rôles de mère de famille, dit Céleste, c'est bien moins avantageux!

Miroton se pencha vers la mère Rossignol.

— Elle aimerait mieux continuer ceux qu'elle jouait quand elle était comédienne de campagne, mumura-

t-il; mais le temps de rire est passé! l'âge lui a marché sur la figure, comme on dit; il a laissé au coin de l'œil la marque de ses deux pattes d'oie, et ça suffit, prétend la chanson :

Pour effaroucher les amours.

— Voulez-vous bien vous taire, mauvais sujet ! interrompit madame Rossignol avec un sourire édenté; si on allait vous entendre !

— Il n'y a pas de risque ! dit le faux paralytique en jetant un regard vers rentrée; nous n'aurons personne aujourd'hui.

— C'est pas comme mardi dernier! fit observer Riflou.

— Mardi ! répéta Miroton ; ah! Dieu me sauve! voilà un grand miracle ! On savait que monsieur le duc de Richelieu viendrait à l'office; toutes les dames de la ville et de la cour étaient accourues ! C'est comme quand le régent l'avait fait enfermer à Vincennes, vous vous rappelez bien? A l'heure où il se promenait au haut du donjon, toutes celles qui avaient eu des bontés pour lui venaient le voir, et ça faisait une foule qui remplissait le faubourg Saint-Antoine.

— Oui, oui, continua mademoiselle Céleste qui s'était approchée, monsieur de Fronsac est la fleur des gentilshommes; grandes dames, petites bourgeoises, simples grisettes, tout lui est bon ; il mène dix affaires d'amour en même temps.

— Aussi, dit madame Rossignol, quand sa voiture paraît dans un quartier, faut voir la terreur : mères, des tantes, des maris! C'est comme si, on criait au feu ! chacun regarde si l'incendie est chez soi.

— Eh bien, fit observer Riflou, ils vont être tranquilles à cette heure que le duc part pour l'armée.

— C'est donc certain ? demanda Céleste»

— Puisqu'il a fait vendre tous ses équipages de ville ; même qu'hier vous avez pu voir son petit carrosse orange qui a été acheté par monsieur Moreau... Vous connaissez bien?... l'intendant de Saint-Lazare,

— Oui, oui; un vrai saint homme du bon Dieu l

— Qui est lancé dans les grandes affaires avec les fermiers généraux.

— Tiens! interrompit Riflou qui s'était avancé à l'entrée du porche; ce que c'est que de parler des gens!... le voici!

— Monsieur Moreau ! répéta Miroton en se racornissant sur ses béquilles; peut-être bien qu'il vient h

l'église! Faut pas avoir l'air désœuvré, les enfants, reprenons nos infirmités !

Tous s'étaient remis en place, l'air dolent et résigné, comme il convenait à leur profession; les femmes armées de leurs chapelets et les hommes murmurant à demi-voix des prières d'un latin singulièrement modernisé, quand l'intendant de la prison de Saint-Lazare parut à quelques pas du porche.

Monsieur Moreau ne paraissait avoir guère plus de cinquante ans, encore ses manières et son costume devaient-ils vieillir sa figure. Vêtu de drap noir, il ne portait ni bijoux ni dentelles; mais un simple jabot d'organdi, une cravate roulée de mousseline épaisse et une canne à pomme d'écaillé. Le tricorne rabattu sur les yeux, les deux mains dans ses manches, et rasant les maisons, il semblait moins marcher que se glisser. Toute sa personne , tous ses mouvements avaient quelque chose de timide, et pour ainsi dire de fuyard. Il vous parlait toujours à trois pas de distance, les yeux baissés, d'une voix humble et embarrassée. Sa piété était de notoriété publique. Alors que tout le monde quittait Jéhovah pour Baal, monsieur Moreau avait persisté dans ses saintes pratiques, et, bien qu'on l'eût raillé d'une pareille bizarrerie, la confiance s'en

était accrue. Les plus audacieux incrédules voyaient avec plaisir que leur homme d'affaires eût de la religion; aussi nobles et bourgeois lui apportaient-ils leurs fonds a^ec un égal empressement. La corporation de la grande quémanderie faisait elle-même partie de sa clientèle, et c'était à lui que les bons pauvres de presque toutes les paroisses de Paris confiaient leurs épargnes, sous la seule garantie de sa bonne renommée.

Le dévot intendant de Saint-Lazare arriva jusqu'aux marches de l'église sans être sorti de sa méditation ; la voix de madame Rossignol, qui le saluait par son nom en multipliant les souhaits de bonheur, finit pourtant par l'y arracher. Il releva la tête en tressaillant; une expression de contrariété crispa ses traits; mais ce fut un éclair. La placidité soumise qui était le caractère habituel de sa physionomie reparut aussitôt; il sourit d'un air de bénignité, porta une main à son tricorne et l'autre à la poche de sa veste.

Les mendiants, qui avaient compris la signification de ce dernier geste, se rapprochèrent tous avec de grands témoignages de respect : monsieur Moreau mit dans la main de chacun une petite pièce d'argent, munificence qui fit éclater autour de lui les bénédictions.

— En vous remerciant, mon cligne monsieur, dit Riflou, qui porta la pièce à ses lèvres.

— Que Dieu vous le rende dans son Paradis ! continua Céleste.

— Qu'il vous conserve la santé ! gémit Miroton replié en double.

— Et qu'il donne un bon mari à votre fille ! acheva madame Rossignol.

Monsieur Moreau remercia d'un ton d'humilité et entra dans l'église.

Dès qu'ils eurent cessé d'entendre le bruit de ses pas, les bons pauvres se remirent à l'aise.

— Parbleu ! votre souhait vient trop tard, madame Rossignol, dit gaiement Miroton en se tournant vers la mendiante, le bon mari que vous demandez pour mademoiselle Moreau est trouvé depuis longtemps.

— Elle est donc promise? demanda la vieille femme.

— Au pupille de l'intendant, monsieur Gaston de Vignolles.

— Je le connais, interrompit Céleste ; c'est un beau jeune homme...

— Qui a des qualités solides, poursuivit Miroton... Vingt mille écus de rente !

Et baissant la voix :

— Après ça, reprit-il, monsieur Gaston était obligé de reconnaissance. Il paraît que maître Moreau a rendu autrefois un grand service à sa mère... — J'ai entendu parler de ça quand j'étais porteur de cédules chez mon procureur du Châtelet... — C'est pourquoi madame de Vignolles l'avait choisi, au lit de mort, pour tuteur de son fils, et maintenant celui-ci achève de payer la dette en devenant son gendre...

— Tant il est vrai, dit sentencieusement mademoiselle Céleste, qu'un bienfait n'est jamais perdu !

Riflou haussa les épaules.

— On dit ça dans les pièces de théâtre et au sermon, répliqua-t-il brusquement; mais à la pratique, bonsoir, c'est autre chose ! A preuve, moi qui vous parle, que j'ai introduit le vétéran dans la corporation, et qu'à cette heure il ne me considère pas plus que le cheval de bronze du Pont-Neuf!

— Ah ! ne me parlez pas du vétéran, s'écria mademoiselle Céleste ; quand vous pensez qu'à la dernière distribution qui a été faite l'autre jour, à la noce du contrôleur des fermes, on nous a donné à chacun une pièce de quinze sous, tandis que lui a eu un petit écu !

— - Eh bien, ça ne m'étonne pas! reprit Miroton ; il

y a des gens, voyez-vous, qui sont destinés à réussir ; on naît avec la chance comme avec un nez aquilin. Qui est-ce qui aurait dit qu'un bon pauvre du petit porche comme le vétéran gagnerait plus à lui seul que nous tous, les ceux du grand portail?

— Dame! fit observer Riflou, c'est un vieux soldat... qui a des cheveux blancs sans perruque, dixsept blessures pour de bon, qui est manchot et quasiaveugle!... Vous comprenez; il abuse de ses avantages !

— Et voilà pourquoi on Ta fait syndic de la corporation, dit Céleste.

— 11 peut se vanter de n'avoir pas eu ma voix ! répliqua son interlocuteur; — un ladre qui ne vous ferait jamais une politesse au cabaret ! . . . qui parle morale quand on n'est qu'entre soi !

— Et qui a empêché de recevoir mon neveu Coquillard parmi les bons pauvres! s'écria madame Rossignol. — Le garçon le plus adroit de tous les valets de place de Versailles ! — Car il n'y a pas son pareil pour remettre un billet sans qu'on le voie, et savoir ce qui se passe dans une maison ; — enfin, c'est ce qu'on appelle un sujet!

— Ouï, oui, il a tout plein de moyens! dit sérieu-

sèment Miroton ; s'il évite la corde, il fera son chemin ! c'est une vraie bonne graine de coquin !

— Plaît-il? Qui est-ce qui parle de moi? s'écria une voix joviale.

Et un gros garçon de bonne mine, portant la souquenille des laquais de louage, frappa sur l'épaule de Miroton. Les mendiants se retournèrent.

— Tiens, le neveu ! s'écria madame Rossignol.

— À vous rendre mes devoirs si j'en étais capable, v répondit le nouveau venu en saluant du pied comme les serviteurs qui voulaient se donner l'air naïf des campagnards.

— Et par quel hasard te trouves-tu à Paris ? demanda la vieille femme.

— C'est pas un hasard! répliqua le garçon de place confidentiellement : je suis venu pour un particulier qui m'a demandé des renseignements, et comme il me donnait rendez-vous dans une église, j'ai choisi Saint-Roch, rapport que ça me procurait l'occasion de causer de mon affaire avec vous...

— Ah, ah ! tu veux donc toujours entrer dans notre corporation? demanda le faux paralytique, qui prit Pair protecteur.

Coquillard plia les épaules.

— Dame! vous concevez, monsieur Miroton, dit-il d'une voix câline, je voudrais être reçu pauvre... pour me trouver plus à mon aise.

— Possible ! reprit madame Rossignol ; mais on t'oppose que tu es trop jeune et que tu as un état.

— Un état! répéta le valet de place, puisque je le quitterai, j'en aurai plus! et quant à la jeunesse, c'est un défaut dont je me corrigerai tous les jours.

Les mendiants se mirent à rire.

— Allons ! tu es un bon drille ! s'écria Riflou en lui frappant sur la joue.

— C'est connu, ajouta Miroton; mais ça ne suffit pas! Pour être admis à la mendicité, faut avoir de l'argent? Une place de bon pauvre, ça se vend comme une charge au Parlement.

— Je sais, je sais, dit Coquillard; aussi j'avais proposé d'acheter à la veuve la survivance du manchot qui est mort le mois dernier. Ils m'ont opposé que j'avais mes deux bras, comme si c'était une raison quand on ne veut pas s'en servir!... Mais je viens de savoir qu'il y avait un sourd et muet ambulant qui s'est noyé hier... Celui qui jouait du flageolet... Et je me suis dit que je pourrais le remplacer !

— Faudrait avoir la protection du syndic, objecta

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madame Rossignol, et il est contre toi! J'ai eu beau lui parler, inutile ! Le vétéran est un vrai tigre, voistu ! Il oppose toujours la justice, la conscience...

—Il parle de conscience? s'écria Coquillard; alors, 'c'est qu'il veut de l'argent. Je connais la chose, tante Rossignol; je m'en sers aussi au besoin...

— Delà conscience?

— Non, du mot. — Si je pouvais seulement parler au syndic, gage que ça s'arrangerait.

— Pour lors, tu n'as qu'à voir, il doit être au petit porche.

— Eh bien, c'est dit! Je vais le trouver; je reviendrai vous raconter ce qu'il m'aura répondu; et si je réussis, je paye un vin épicé Au Chat qui file.

Miroton lui fit de la tête et de la main un geste d'approbation.

— A la bonne heure, dit-il, tu as mon estime, Coquillard! Va, mon petit, va, nous t'attendons.

— Un moment ! reprit madame Rossignol en se rapprochant de son neveu et parlant h demi-voix; dans le cas où le vieux ne voudrait rien entendre, viens me chercher. Depuis hier, je sais quelque chose qui peut-être bien le rendra plus gentil.

— Quoi donc? demandèrent les mendiants qui prêtaient l'oreille.

La vieille femme regarda autour d'elle.

— Eh bien, voilà ! dit-elle, tout est mystère avec ce vétéran ! Aussi il y avait longtemps que j'avais des soupçons. Je me disais toujours, un bon pauvre qui a l'air si rangé, si honnête, c'est louche!... Avec ça qu'on ne peut dire d'où il vient, où il va, ni ce qu'il fait de son argent. — Faut qu'il cache quelque vice !

— Ou quelque bonne action, hasarda Coquillard.

— Vaut mieux croire que c'est un vice, répliqua sentencieusement madame Rossignol ; c'est plus naturel! — Et puis, comme je vous disais, j'ai fait une découverte! Vous savez que le syndic demeure là aux mansardes de la maison qui fait le coin des deux rues... Hier soir, je voulais lui parler en particulier rapporta Coquillard; je monte chez lui, j'arrive au corridor d'en haut, je cherche sa porte, et, avant de frapper, je regarde au trou de la serrure, — par discrétion!— Au lieu du vétéran, savez-vous bien ce que je vois ?

— Une vétérante? demanda Miroton ironiquement.

— Non, reprit la vieille femme; un bourgeois en lunettes, en culottes de velours et en habit violet.

Les mendiants firent un geste de surprise.

— Vous comprenez que ça m'interloque ! continua madame Rossignol; je crois que je me suis trompée et je vais aux autres portes, — personne ! — Pour lors je reviens à la première, je regarde encore, et, qu'est-ce que j'aperçois cette fois ? le vétéran vêtu de son vieil uniforme !

— Et le bourgeois? demandèrent en même temps mademoiselle Céleste et Riflou.

— Disparu ! répondit la pauvresse avec une énergie mystérieuse.

— Sans qu'on l'ait vu sortir? demanda Coquillard.

— Et j'avais pas quitté le corridor ! acheva sa tante. Les bons pauvres se regardèrent en poussant une

exclamation de surprise.

— Vous comprenez qu'au premier moment ça m'a confondue! continua la vieille femme; mais à la réflexion je me suis dit : c'est incompréhensible, ça m'explique tout ! Si le vétéran se déguise, c'est pour se cacher, et s'il se cache, il fait quelque chose qu'il ne veut pas qu'on sache. Donc j'ai barre sur lui, et faudra qu'il file doux !

— C'est clair ! répondirent toutes les voix.

— Seulement, continua madame Rossignol, comme

il faut parler avant de mordre, je veux que Coquillard essaye encore les moyens de douceur et les petits écus ; si ça ne prend pas, je ferai savoir au syndic qu'on connaît son numéro !

— Vrai, ma tante, s'écria Coquillard avec une admiration singulière, vous êtes une femme..., mais une femme... qui serait digne d'être un homme !

— C'est bon! interrompit la pauvresse d'un ton péremptoire; ne t'attarde pas et va faire ce que tu as dit.

— Voilà! dit le valet de place tournant les talons. Et il entra dans l'église pour la traverser et gagner

plus vite le petit porche où se tenait le vétéran.

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