LA CHAPELLE DES TREPASSES
Lorsque monsieur Moreau était arrivé, environ un quart d'heure auparavant, les derniers fidèles dont les prières s'étaient prolongées au delà de l'office avaient tous disparu, et l'église se trouvait déserte. Le soleil, qui n'avait pu se dégager du brouillard ce jour-là, ne répandait dans la nef qu'une lueur douteuse encore assombrie par l'ombre des colonnes, et les chapelles latérales formaient ça 'et là des retraits obscurs où descendait un vague rayon teint parles vitraux coloriés. Le parfum de l'encens flottait au-dessus de ces demi- ténèbres, enveloppant les aulels et les saintes images d'une légère vapeur,
L'intendant traversa d'abord l'église de son pas mesuré ; puis il promena un regard perçant et rapide autour de lui, comme s'il eût voulu s'assurer de sa solitude, gagna la chapelle des trépassés et s'agenouilla devant la balustrade de fer qui entourait les marches de l'autel.
Il y demeura quelque temps, le front appuyé sur ses mains jointes et murmurant à voix basse une prière ; enfin, l'accent faiblit; les paroles devinrent plus confuses; il y eut comme des intermittences pendant lesquelles ses lèvres continuaient à s'agiter sans faire entendre aucun son.
Qui eût pu apercevoir alors ses traits cachés, eût été saisi de leur âpre expression d'angoisse; mais qui eût entendu les mots inarticulés qu'il entremêlait à sa prière, eût bientôt deviné la cause de son agitation !
Ces mots étaient des chiffres qu'il combinait en vain pour la millième fois san§ pouvoir y trouver autre chose que la constatation d'une ruine amenée par ses audacieuses entreprises.
En renonçant volontairement aux voluptés mondaines, l'intendant de Saint-Lazare avait reporté ailleurs son activité et ses ambitions. Ce que d'autres . donnaient aux plaisirs bruyants, il l'avait donné aux
spéculations hasardeuses ; c'était là que s'étaient concentrées toutes ses ardeurs. Le roman que chaque homme bâtit en imagination avec les joies de l'amour, de la puissance ou de la sensualité, lui l'avait bâti avec des nombres ! Devenir le plus riche financier du royaume; remuer les millions d'un trait de plume, recommencer ce Jacques Cœur ou ce célèbre Ango, qui faisait la guerre au Portugal pour son compte, et régner par le crédit de l'or comme le roi par droit de naissance, tel avait été son unique rêve! Il l'avait poursuivi avec la ténacité silencieuse des gens qui n'ont qu'une idée et qui y subordonnent tout le reste. Monomane téméraire, il était allé droit vers sa chimère, sans s'inquiéter de ce qu'il fallait fouler aux pieds, et, dans sa course au clocher vers cet étrange idéal, tous les sentiments d'honneur, de tendresse et de pitié, s'étaient successivement éteints dans son âme. Pareil au sauvage qui, pour frapper l'ennemi, multiplie les artifices et épuise les trahisons, il n'avait reculé devant aucun moyen ; le devoir à ses yeux et ai t devenu le succès ! C'était pour l'assurer qu'il avait revêtu ces habitudes de piété apparente qui doublaient la confiance et attiraient l'argent des dépositaires. La religion n'avait été pour lui qu'un instrument de crédit.
Et ce crédit, il le voyait perdu sans retour ! Encore quelques semaines, au plus quelques mois, et les pertes jusque-là connues de lui seul allaient être révélées ; les dernières ressources qui l'aidaient à déguiser son désastre seraient épuisées; à bout d'expédients, il devrait tout avouer! Cet édifice de fortune, si longuement construit pierre à pierre, croulerait dans la honte !
A cette pensée, tout son être se révoltait. Tant d'obstacles surmontés, de si durs sacrifices, une si longue patience ! tout inutile, faute d'un répit qui permît de retrouver la chance plus heureuse ! Il ne voulait point y croire, il ne pouvait l'accepter !
C'est que quelques jours auparavant rien n'était encore désespéré. L'union de sa fille avec son pupille qu'il prenait pour associé lui apportait une somme avec laquelle il pouvait faire face aux premiers embarras, masquer ses pertes, s'en relever presque certainement. Cette union, convenue depuis longtemps, n'attendait que la fixation d'une époque pour s'accomplir. Monsieur Moreau feignit de céder à l'impatience supposée des fiancés et choisit un terme très-prochain, en engageant Gaston à hâter ses préparatifs ; mais, à son grand étonnement, le jeune homme parut se
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troubler, balbutia de vagues objections et finit par demander un délai.
Monsieur Moreau n'insista pas; comprenant que ces tergiversations inattendues cachaient quelque mystère, il s'informa avec adresse et apprit que depuis deux mois monsieur de Vignolles faisait de fréquents voyages à Versailles sans qu'on pût lui en expliquer les motifs. Il mit aussitôt en campagne un de ses hommes de confiance, Lavarane, et découvrit que Gaston se rendait chez une dame Armand qui habitait seule avec sa nièce l'impasse la plus solitaire d'un des faubourgs. Tremblant de comprendre, mais voulant pousser jusqu'au bout, il prit prétexte d'un procès dans lequel le jeune homme se trouvait intéressé, pour l'envoyer à Orléans où l'affaire devait se juger, et, sûr d'avoir le champ libre pendant son absence, il chargea Lavarane de tout découvrir.
Trop connu pour se présenter lui-même, ce dernier eut recours au neveu de madame Rossignol dont il avait déjà expérimenté l'adresse, et c'était lui que monsieur Moreau attendait à Saint-Roch.
En traversant l'église, comme nous l'avons dit, pour gagner le petit porche, Coquillard passa devant la chapelle des trépassés et aperçut l'intendant âge-
nouille à la grille de l'autel. Bien qu'il ne l'eût jamais vu, le lieu, l'attitude et le costume semblaient lui indiquer la personne désignée par Lavarane. Il tira du gousset de sa culotte de panne une grosse montre de cuivre, et reconnaissant que l'heure du rendezvous était sonnée depuis longtemps, il ralentit le pas en hésitant. Quelle que fût l'utilité de son entrevue avec le vétéran, celle pour laquelle il venait à Paris avait une importance plus immédiate ; en la retardant il risquait de la manquer, et, par suite, de perdre la récompense convenue ! Cette dernière raison lui parut décisive. Ajournant sans balancer sa négociation avec le syndic de la corporation des bons pauvres, il s'approcha de l'autel et s'agenouilla à côté de monsieur Moreau.
Celui-ci fit un léger mouvement, mais ne changea point d'attitude. Coquillard, qui s'était signé, se mit à murmurer à demi-voix une prière avec une sorte de sincérité naïve. Chez lui, comme chez la plupart de ses pareils, la corruption n'avait point supprimé les pratiques pieuses, et, en perdant ses croyances, il avait gardé sa dévotion! Ce fut seulement après l'oraison achevée qu'il se pencha vers l'intendant de Saint-Lazare et dit à demi-voix :
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— Que Dieu protège les hommes de bonne volonté!
— Qui vous envoie? demanda monsieur Moreau très-bas.
— Lavarane !
L'intendant tressaillit, se redressa brusquement et enveloppa d'un regard le valet de place, comme s'il eût voulu s'assurer de son identité.
Qui l'eût remarqué quelques instants auparavant, au moment de son entrée dans l'église, l'eût à peine reconnu. La sérénité composée de ses traits avait fait place à une expression de dureté inquiète; ses yeux s'étaient arrondis et allumés; un tremblement d'impatience agitait ses lèvres .v
— Eh bien, que sais-tu? parle ! dit-il en élevant la voix et en avançant le bras vers le valet de louage.
Celui-ci regarda derrière lui pour s'assurer qu'on ne pouvait les entendre. Ce mouvement rappela monsieur Moreau à sa prudence. Il s'interrompit brusquement, porta la main à ses lèvres comme un homme qui se rappelle lui-même au silence, et, faisant signe à Coquillard, il appuya de nouveau son front sur la balustrade, dans l'attitude d'une méditation t pieuse.
Le valet de place comprit son intention et se pencha lui-même vers la grille en disant :
— Le bourgeois n'a rien à craindre; il n'y a personne.
— N'importe, répliqua monsieur Moréau du ton bas et monotone de la prière; ne me regardez pas, ayez l'air de faire vos dévotions et n'élevez point la voix.
Coquillard tira de sa poche un chapelet garni de médailles de cuivre qu'il se mit à égrener d'un air de componction.
— Vous vous êtes bien fait attendre, reprit l'intendant.
— Je viendrai plus vite si le bourgeois veut me payer le coche de Versailles! répondit le valet de louage, qui ne perdait jamais une occasion de recommander ses intérêts.
— Enfin... quesavez-vous? interrompit monsieur Moreau.
— Tout ! répliqua Coquillard ; rapport que j'ai lié connaissance avec la servante, moyennant mes agréments personnels, et qu'à cette heure je suis employé comme commissionnaire dans la maison... où j'ai pénétré le fond des choses.
— Vite, alors, voyons !
— Eh bien, d'abord et d'un ! le jeune gentilhomme que vous appelez monsieur Gaston n'est connu chez madame Armand que sous le nom de monsieur Hubert.
L'intendant tressaillit.
— Hubert ! répéta-t-il en redressant la tête, pourquoi ce changement?... dans quelle intention?
— Minute ! vous allez le savoir, reprit le valet de place; mais tenez-vous tranquille, si vous ne voulez pas qu'on nous voie causer.
Monsieur Moreau reprit sa pose méditative.
— Pour lors donc, continua le valet de place, monsieur Hubert est maître de dessin et donne des leçons à la nièce de madame Armand... une jolie blonde qui. est très-portée à la peinture, faut croire, car ces leçons font son bonheur.
— C'est-à-dire... qu'ils s'aiment? demanda monsieur Moreau d'une voix altérée.
— Si fort que, depuis huit jours que le maître n'est pas venu, l'écolière en est triste à mourir, sans que madame Armand devine pourquoi.
— Et quelles sont ces femmes? d'où viennent-elles ? que font-elles?
— Inconnues! depuis deux ans qu'elles habitent Versailles, ça vit retiré comme les escargots dans leurs coquilles. Ni famille, ni amis,— sauf monsieur Marc, un vieux particulier dont ils parlent tous au logis, comme de leur saint patron, mais que je n'ai pas encore vu.
— Ainsi vous ne savez rien autre chose? Le valet de place fit un mouvement.
— Eh bien, mais ! dites donc, répliqua-t-il, m'est avis qu'en voilà pas mal comme ça, et plus que monsieur Lavarane ne m'en avait demandé. J'espère que le bourgeois s'apercevra que j'ai pas regardé h ma peine quand il payera la bonne-main.
Monsieur Moreau ne répondit pas. Il était facile de voir à son agitation qu'il se trouvait en proie à une perplexité douloureuse. .Évidemment son esprit balançait entre plusieurs résolutions. Il y eut une pause assez longue; enfin Coquillard le regarda de côté :
— Et à cette heure, demanda- 1— il, n'y a-t-il rien de plus à faire pour le service du bourgeois?... C'est-il monsieur Lavarane qui donnera les nouvelles instructions?... Et qui payera?... Il avait parlé d'un louis... mais...
— Veux-tu en gagner quatre? interrompit monsieur
Moreau qui parut avoir enfin pris son parti.
— Moi! s'écria Coquillard que la proposition fit sursauter... Parlez, notre maître, qu'est-ce qu'il faut faire ?
— Il faut, dit l'intendant qui appuyait sur ses paroles, que tu me conduises chez madame Armand.
Coquillard redressa la tête.
— Chez madame Armand, répéta-t-il ; mais le prétexte?
— C'est à toi de le trouver.
— Bien ! pour lors je préparerai la chose de longueur.
— Non, non, je veux profiter de l'absence de Gaston... de monsieur Hubert, comme tu l'appelles... Il faut que tu trouves moyen de m'introduire aujourd'hui même... sans quoi j'aurai recours à quelque autre.
— Un moment... attendez! j'ai votre affaire! interrompit le valet de place dont l'imagination s'exaltait à l'idée de la récompense promise; madame Armand veut quitter le pavillon de Y Impasse Verte ; l'écriteau y est de ce matin ; monsieur peut se présenter pour louer.
— Parfait! dit monsieur Moreau; tu dis Impasse Verte.
— C'est le pavillon du fond..., qui a un jardin entre les deux routes.
— J'y serai dans deux heures; repars sur-lechamp; il faut que je t'y trouve.... Je puis avoir besoin de toi.
Il s'était levé et se dirigeait déjà vers le petit portail ; Goquillard le suivit en jouant rembarras.
— Pardon, excuse, bourgeois, reprit-il à demivoix; mais pour être là-bas dans deux heures, faudrait prendre un carrosse de louage.
— Tu en prendras un, dit l'intendant, qui continuait à marcher; il y en a aux deux porches.
— Je sais, je sais, dit le valet de place; mais vu que je devais recevoir de monsieur Lavarane un à-compte..., je suis parti sans argent...
L'intendant tira de la poche de son gilet deux louis qu'il glissa entre les doigts de Coquillard. Celui-ci reconnut l'or au tact, referma la main avec un empressement convulsif et voulut remercier; monsieur Moreau l'interrompit par un signe.
— Le reste, ce soir... si je suis content, dit-il, mais il ne faut pas qu'on nous voie ensemble ; remonte
vers la sacristie et prends la porte de service ; je sortirai parle petit porche.
Le valet de place rebroussa vivement chemin sans autre observation, atteignit l'entrée des sacristains et disparut.
L'intendant, qui avait attendu sa sortie, passa alors la main sur son visage comme s'il eût voulu en effacer l'expression soucieuse; ses traits semblèrent reprendre à commandement leur sérénité modeste ; ses paupières abaissées éteignirent son regard, ses coudes se rapprochèrent, son pas prit une allure plus raccourcie, et quand il reparut au grand jour, il était redevenu tel qu'on avait l'habitude de le voir, c'està-dire la personnification de l'humilité calme et souriante.