CONCLUSION
Un mois après les événements racontés dans le chapitre précédent, les bons pauvres de Saint-Roch étaient tous rassemblés sous le grand portail, comme au début de cette histoire. Rifflou, dont la voix était plus éraillée que jamais, avait ajouté, en guise d'embellissement, un emplâtre de taffetas sur son œil gauche ; Miroton se courbait plus que d'habitude sur ses béquilles, mademoiselle Céleste avait deux enfants de renfort, et Coquillard préparait son flageolet. Quant à madame Rossignol, elle s'était avancée jusqu'au milieu de la rue et regardait au loin. Tout à coup, elle poussa une exclamation, fit aller ses bras à la manière des télégraphes, et accourut vers ses compagnons.
— Les voilà! les voilà! s'écria-t-elle ; il y a six carrosses pomponnés de rubans ; cette fois, pour sûr, c'est la noce !
— Enfin! c'esfpas malheureux, grommela Miroton, depuis deux heures qu'on se fatigue là à les attendre les bras croisés ! pourvu du moins qu'ils soient reconnaissants de la chose. Ah çà, Coquillard, pas de bêtises : tu sais que tu n'as pas droit à la recette; tu n'es ici que comme amateur; s'il pleut des petits écus, tu resteras sous le parapluie.
— Je sais, répliqua le sourd et muet; mais peutêtre bien que monsieur de Vignolles et que mademoiselle Henriette me reconnaîtront et qu'ils voudront me faire une politesse particulière. Pauvres gens ! ont-ils eu de la misère avant d'arriver au conjungo! Foi de sourd et muet, quand je les ai vus tarder, j'ai cru qu'il y avait encore quelque farce de monsieur Moreau.
— L'intendant de Saint-Lazare! dit Rifflou; ah! bien, mais vous ne savez donc pas, vous autres, qu'il est à la prison du Châtelet ?
— Si c'est possible!
— Aussi possible que de boire un verre de vin. Il aurait, soi-disant, fait des fautes d'orthographe dans
ses comptes. Mais chut ! voici les carrosses. . . Attention , vous autres, c'est le moment solennel!
La première voiture, qui renfermait Henriette, venait en effet de s'arrêter devant le portail. Madame Armand mit pied à terre et aida la jeune fille à descendre.
Celle-ci était seule et semblait un peu troublée. Jusqu'au dernier instant, elle avait attendu le vétéran pour la conduire : près de parlir, un billet l'avait avertie qu'elle le trouverait à l'église.
Elle regardait autour d'elle avec une sorte d'inquiétude ftt s'informait à Gaston qui l'avait rejointe, lorsque Michel parut tout à coup à l'entrée du grand portail.
Il portait son vieil uniforme et se tenait près du bénitier, à la place habituellement occupée par le plus vieux mendiant. Henriette hésita un instant à le reconnaître, puis s'élança vers lui.
— Vous ici, et sous ce costume! s'écria-t-elle.
— C'est celui que je porte depuis le jour où les forces m'ont manqué, répondit le vétéran avec émotion ; ne pouvant plus compter sur moi seul, je me suis adressé aux bons cœurs, et, grâce à eux, la dette contractée envers le père, j'ai pu l'acquitter envers la
fille ! Après de dures épreuves, vous voilà enfin riche et heureuse ; je puis me retirer désormais, car vous avez un protecteur qui ne vous abandonnera plus. Que Dieu et monsieur Gaston se chargent de l'avenir de votre sort; moi, ma tâche est terminée.
— Ah! pas encore, s'écria Henriette; pas encore, car il vous reste à remplir votre devoir le plus doux,
— Et lequel donc?
— Celui de me conduire à l'autel.
En parlant ainsi, la jeune fille, couverte de perles et de soie, avait pris la main du mendiant. Il poussa une exclamation de surprise et regarda monsieuF de Vignolles ! Mais celui-ci, s'inclinant avec une respectueuse tendresse, lui montra la porte de l'église en souriant. Alors Michel serra la main de la jeune fille sur sa poitrine, et levant les yeux au ciel :
— Dieu m'a payé, dit-il d'une voix entrecoupée de larmes.
Et, franchissant les marches avec Henriette, il la conduisit à lachapelle où le prêtre les attendait.
Lorsqu'il repassa en tenant le bras de la jeune épousée, tous les bons pauvres se pressèrent sur son passage avec des vœux de bonheur et des bénédictions. Gaston leur jeta une poignée de pièces d'argent. Pen-
dant qu'ils le partageaient, Coquillard s'approcha à son tour, et présenta au vétéran la promesse signée à Bicêtre. Celui-ci sourit.
— J'entends, dit-il, le dauphin voudrait devenir roi ! Eh bien, sois satisfait : j'abdique! Tu peux prendre une place au petit portail.
A ces mots, Coquillard poussa un hourrah joyeux, et, courant à la vieille mendiante qui comptait les pièces d'argent qu'elle venait de recevoir :
— Tante Rossignol! s'écria-t-il, ma fortune est faite! me voilà bon pauvre!