‹ Le mendiant de Saint-RochChapitre 16 sur 17 · UNE DERNIERE ENTREVUE · texte numérisé non relu

UNE DERNIERE ENTREVUE

Resté seul, Gaston se laissa tomber dans un fauteuil, tira de sa poche un papier recouvert d'une enveloppe, y écrivit l'adresse de madame Armand, puis resta le front appuyé dans ses deux mains.

Il y eut un long silence pendant lequel on n'entendit dans le salon, faiblement éclairé, que le bruit monotone de la pendule, entrecoupé de loin en loin par quelques murmures d'instruments qui venaient de la maison du conseiller.

Enfin, le jeune homme se leva et se mit à se promener d'un pas inégal, en s'arrêtant à chaque objet qui rappelait Henriette : fleurs préférées, corbeille de

travail, dessins commencés, tout le ramenait aux souvenirs de Versailles, et son agitation semblait s'accroître devant ces réminiscences du passé ! Deux ou trois fois il s'arrêta, en proie à une visible incertitude; puis secouant la tête, comme pour se refuser à luimême ce qu'il semblait désirer, il reprenait sa marche fébrile en fermant les yeux.

Il venait de s'arrêter à l'extrémité du salon, dans le coin le plus obscur, et là, les bras croisés, la tête retombée sur sa poitrine, il semblait poursuivre quelque sombre réflexion, lorsque la porte de la chambre d'Henriette s'entr'ouvrit lentement.

A la vue de la jeune fille, Gaston se redressa en reculant, mais retint le cri près de lui échapper.

Henriette avait quitté la petite mantille de taffetas qu'elle portait habituellement ; ses cheveux à demi défaits retombaient sur son cou, et son justaucorps à manches courtes laissait voir ses bras nus.

Elle semblait encore plus pâle; un tremblement nerveux agitait ses lèvres, et elle s'avança jusqu'au milieu du salon en chancelant. Elle tenait à la main droite une lettre, et de la gauche un de ces petits flacons de cristal à fermoirs d'or, destinés aux cordiaux ou aux parfums.

Elle s'arrêta un instant comme si la résolution lui manquait; puis, faisant un effort, elle alla droit à la porte d'entrée, et la ferma au verrou. Sûre ainsi de ne pouvoir être surprise, elle s'approcha de la cheminée, y déposa la lettre, puis se laissant tomber à genoux,, sa tête s'inclina sur ses mains croisées, et au bout d'un instant Gaston la vit se rejeter en arrière en jetant un léger cri !

Jusqu'alors, il avait suivi tous ses mouvements avec une surprise mêlée d'angoisse; à ce cri, il fit un pas vers la jeune fille; mais elle s'était déjà redressée, et sa main, tendue vers la cheminée, y avait repris la lettre qu'elle pressait contre ses lèvres avec des paroles entrecoupées.

— Oui..., oui..., balbutiait-elle d'un accent égaré, Gaston me comprendra...; il me pardonnera!... Demain... il recevra cette lettre...

— Il l'a reçue ! interrompit le jeune homme en la saisissant.

Elle se rejeta en arrrière, épouvantée.

— J'étais là... ; j'ai tout vu ! reprit-il; que vouliezvous faire, Henriette?... répondez, de grâce!

Il avait forcé la jeune fille à se lever. Elle lui montra la lettre.

— Vous voyez, balbutia-t-elle d'abord..., j'ai voulu écrire à monsieur Marc..., noble cœur, qui croyait se dévouer à la fille d'un maître et qui se dévouait à une étrangère !... Il était temps, de le délivrer d'un fardeau accepté par erreur.

— En effet, dit Gaston : mais ce n'est point assez, Henriette ; il faut qu'il soit dédommagé de tant de soins, récompensé, enrichi, et je vous en apportais les moyens. — Vous !

— Je balançais à vous demander, et j'étais venu pour parler à madame Armand... Mais Dieu soit béni de m'avoir donné encore une fois la joie de vous revoir avant de partir !

— Vous pariez !

— Ne l'aviez-vous donc point prévu ? Oui, aujourd'hui même je quitte la France pour toujours.

— Que dites-vous ?

— Ce qu'il faut, ce que je dois, ce que je ferai, Henriette !

En voyant la jeune fille joindre les mains et près de l'interrompre :

— Ah ! ne cherchez pas à me dissuader, à me retenir, ajouta-t-il impérieusement; ne ccmprenez-vous donc point que je ne puis choisir? Quand cet horrible

secret nous a été révélé, quand on m'a dit : — C'est ta sœur ! mon cœur aurait dû changer! eh bien, tous mes efforts pour cela ont été inutiles ! je sens là tout ce que je sentais ! — Gaston !

— Je ne voulais point vous le dire; vous m'y avez forcé ! Comprenez-vous maintenant que je ne puis rester? qu'il faut que je disparaisse de votre vie? Aussi est-ce la dernière fois, Henriette, que je vous entends, que je vous vois! Mais avant de vous quitter... pour toujours..., j'ai voulu accomplir le vœu de ma mère ; assurer votre avenir.

Il montra le paquet déposé sur le guéridon.

— Ceci, continua-t-il, renferme mes volontés... Je vous assure la jouissance d'une fortune qui vous sera, j'espère, plus utile qu'à moi !

Henriette se redressa et le regarda en face.

— C'est-à-dire que vous n'en avez plus besoin pour vous-même, s'écria- t-elle; Gaston! vous me trompez : vous ne partez pas ; vous voulez mourir !

Il essaya de protester.

— Vous voulez mourir ! répéta-t-elle avec énergie, je le sais, j'en suis sûre.

— Adieu ! dit Gaston qui voulait couper court. La jeune fille se leva d'un bond.

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— Et vous avez pensé que j'accepterais ce présent ! s'écria-t-elle ; vous avez cru que j'aurais la force de survivre! Mais vous n'avez donc pas deviné?... mais vous ne soupçonnez donc pas ?... Mais ce que vous voulez faire, je l'ai déjà fait, moi ; regardez !...

Elle montrait entre ses doigts crispés le flacon encore ouvert, et Gaston crut reconnaître l'odeur acre qui s'en exhalait ! Il voulut le lui arracher, mais elle secoua la tête.

— Il est trop tard, murmura-t-elleavec un lugubre sourire ; tout à l'heure, quand vous m'avez vue là, à genoux, j'ai pris congé delà vie en demandant pardon à Dieu, et je sens encore sur mes lèvres le goût du poison.

— Malheureuse ! s'écria le jeune homme éperdu. Elle lui saisit les deux mains.

— Non pas maintenant, dit-elle d'une voix pleine de douceur; pas maintenant que je vois le terme! C'était hier, c'était les jours d'avant qu'il fallait m'appeler de ce nom ; mais désormais l'épreuve est finie! béni soit Dieu qui m'a permis de vous voir une dernière fois !

— Et de nous voir pour ne plus nous séparer! acheva Gaston avec une explosion exaltée.

— Que dites-vous?

— Je dis, Henriette, que nous nous étions rencon-

1res dans la même pensée, que je ne partais que pour mourir ailleurs, pour donner à cette mort l'apparence du hasard et ne pas laisser une trace sanglante dans, votre souvenir; car moi aussi, après la révélation qui nous a fait connaître l'un à l'autre, j'ai senti que le monde devenait vide, que tout devait finir pour moi ! — Puisqu'à tous deux la blessure est inguérissable, eh bien ! que notre sort s'accomplisse ! L'amour n'a pu nous réunir dans la vie, que le désespoir nous réunisse dans la mort! — Henriette! donne-moi ce qui reste de ce poison.

— Oh! jamais! s'écria la jeune fille en lui échappant.

— Il le faut ! reprit Gaston qui s'efforçait de saisir sa main et de lui arracher le flacon de cristal, veux-tu donc que la délivrance soit pour toi seule? Henriette, ne me refuse pas la douceur de m'endormir avec toi ; Henriette, tu le dois ; Henriette, je le veux !

Il poursuivait la jeune fille qui s'était enfuie et venait de s'élancer vers la fenêtre pour jeter au dehors le flacon ; dans ce moment, la musique du bal éclata en joyeuses fanfares. Henriette s'arrêta brusquement.

— Entendez-vous, Gaston ! dit-elle ; ce sont les joies de la terre qui élèvent la voix, qui vous appellent et vous disent de vivre!

— Et savez-vous d'où viennent ces joies ? s'écria le jeune homme, qui repoussa brusquement les volets et montra les vitrages illuminés derrière lesquels passaient les ombres des danseurs : regardez là, Henriette, regardez ce couple heureux arrêté devant nous ; c'est une fiancée au bras de celui qu'elle aime.

Henriette se couvrit les yeux avec un gémissement.

— Là, continua Gaston d'un accent emporté, le devoir n'est point l'ennemi du bonheur; là, nul n'est venu séparer les cœurs qui s'étaient choisis !

— Ah ! taisez-vous ! taisez-vous ! murmura la jeune fille gagnée par les larmes.

— Et quand je me tairais, reprit-il plus amèrement, le bonheur des autres ne me rappellera-t-ii point sans cesse celui qui m'est défendu ! Partout où je verrai désormais les douces images de l'amour et de la famille, n'entendrai-je pas une voix me crier : — Rien de cela n'est pour toi !

Henriette se tordit les mains.

— Mon Dieu! mon Dieu! mais que faire alors? s'écria-t-elle.

— Renoncer à des bonheurs qui nous sont défendus, répliqua Gaston ; Henriette, là, à quelques pas de nous, c'est la vie avec tous ses enivrements, toutes

ses espérances, — n'y regardons pas (et à ces mots il referma les volets) . — Ici, au contraire, c'est la mort avec son suprême soulagement; acceptons-la telle que Dieu nous l'envoie, et laisse-moi l'attendre à tes côtés.

En parlant ainsi, il avait arraché le flacon de cristal à la jeune fille et l'avait vidé d'un trait. Elle poussa un cri ettombadans un fauteuil presque évanouie. De Vignolles s'agenouilla sur un tabouret à ses pieds, et appuya la tête contre ses genoux; Henriette tressaillit.

— Oh ! ne crains rien, reprit-il doucement, c'est ton frère qui demande à rester là, à tes pieds, à s'endormir sous ton regard, en tenant la main de sa sœur.

Henriette joignit les mains.

— Ah ! pourquoi le malheur nous a-t-il séparés dès la naissance? sanglota-t-elle; pourquoi n'avoir pas grandi l'un près de l'autre, sous les yeux de notre mère, heureux d'une amitié avouée? nous aurions été, vous ma force, moi votre consolation !

— Non, interrompit Gaston qui l'enveloppait de ses bras, ohï non; dis plutôt: Pourquoi ne sommes-nous pas nés étrangers l'un à l'autre et unis seulement par le choix de nos cœurs? Henriette! ah ! te souviens-tu de ce temps où nous pouvions espérer sans remords !

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— Il me le demande ! dit la jeune fille étouffée de larmes.

— Regarde, reprit Gaston qui promenait autour de lui un regard attendri : tout semble encore nous en parler! Ces dessins copiés à Versailles pendant mes longues visites; ces fleurs dont les parfums me rappellent nos promenades sous les charmilles du jardin ; ces livres que nous lisions ensemble en nous interrompant pour mêler nos rêves à ceux du poète !...

— Oui, balbutia Henriette, qui continuait à pleurer; l'avenir alors nous semblait si beau!

— Et Dieu ne l'a point voulu ! ajouta Gaston avec amertume ; il nous avait tous deux marqués pour les épreuves ! d'autres avaient failli, il a puni les innocents !

Henriette lui posa une main sur les lèvres.

— Ah! ne blasphémez pas, Gaston...; n'offensez pas celui devant qui nous allons paraître ; ne sentezvous donc pas que le moment approche?

— Oui, reprit le jeune homme, qui commençait à s'alanguir; mes paupières sont plus lourdes... mes idées plus confuses... — C'est la mort qui vient ! interrompit Henriette avec un cri d'effroi et en s'efforçant de se lever ; mais elle retomba aussitôt ; Gaston la reçut dans ses bras, et se penchant vers elle :

— Qu'elle soit donc la bienvenue, reprit-il d'un accent moins net, puisque je dois... la recevoir... près de toi !

— Oui... la bienvenue! continua la jeune fille avec un dernier effort; mais il faut qu'elle nous trouve... à genoux!... Gaston! une dernière prière!

Elle s'était laissée glisser de son fauteuil sur le parquet; son frère la soutenait à demi dans ses bras.

— Mon Dieu ! murmura-t-elle d'une voix à peine articulée, pardonnez-moi, pardonnez-lui. . . etdu moins. . „ dans votre ciel... que nous ne soyons plus séparés !...

— Oh! non...; ensemble... toujours! répondit le jeune homme. Henriette, ta main?

— Gaston... attends-moi! balbutia-t-elle comme si elle eût craint que le jeune homme ne la précédât et en laissant glisser la tête sur son épaule.

Celui-ci l'attira à lui, posa les lèvres sur ses cheveux et la tint serrée dans un long embrassement ; puis sentant que les forces l'abandonnaient à son tour, il bégaya :

— Ma mère..., nous allons... te rejoindre; et se laissa glisser avec Henriette sur le parquet.

Pendant quelque temps on n'entendit que leur respiration toujours plus faible, entrecoupée de quelques soupirs; Tunique lumière dont le salon était éclairé

s'obscurcissait lentement; enfin, la mèche consumée s'éteignit, et le silence se fit au milieu des ténèbres. Cependant, après une courte attente, un bruit de pas et de voix retentit vers le corridor abandonné qui donnait sur le petit escalier de service : une clef grinça dans la serrure de la porte bâtarde que cachait la tenture, et madame Armand entra suivie de Michel.

Celui-ci, en arrivant à Paris, s'était rendu chez maître Le Rivelle où il avait trouvé la vieille dame, et, après une rapide explication, tous deux avaient gagné la petite maison du faubourg Saint-Jacques. En passant, le vétéran avait eu l'idée de monter chez lui, et là il avait trouvé la lettre écrite par Henriette qui lui faisait tout connaître. Saisi de douleur et d'effroi, il accourait avec madame Armand, dont le trouble se trahissait par de continuelles exclamations.

Ils trouvèrent le salon plongé dans une obscurité qui les força de s'arrêter.

— Un moment, monsieur Marc, un moment, dit la vieille dame qui cherchait à s'orienter à tâtons. — Jésus! qui aurait jamais supposé rien de pareil I — Voici la sonnette...

Elle l'agita, puis craignant de ne pas être entendue de Gertrude', elle chercha la porte, essaya en vain de

Touvrir, et s'aperçut enfin qu'on avait poussé le verrou ; elle venait de le tirer, lorsque la servante entra avec une lumière qu'elle protégeait de la main contre le vent. A la vue du vétéran qu'elle n'avait point vu entrer, elle laissa échapper une exclamation de surprise.

— Chut! interrompit madame Armand, personne ne doit savoir que monsieur Marc est ici.

— Personne ! dit Gertrude ; ah ! sainte Vierge, et le jeune gentilhomme qui était là tout à l'heure !

— Un jeune gentilhomme?

— Je l'avais laissé là à cette table, occupé à vous écrire. Elle s'approcha du guéridon.

— Et tenez, ajouta-t-elle, voici une lettre ! Madame Armand la prit et reconnut que le paquet

était à son adresse, avec ces mots tracés en plus gros caractères : MON TESTAMENT!

— Un testament! s'écria Michel, donnez. Il approcha l'adresse de ses yeux. — C'est l'écriture de monsieur de Vignolles.

— Monsieur de Vignolles ici! interrompit vivement madame Armand saisie.

— Il faut que je lui parle, dit Michel ; où est-il ? Gertrude tressaillit; ses yeux, en cherchant dans

l'ombre, venaient d'apercevoir à droite, aux pieds du

fauteuil, le jeune homme et la jeune fille étendus sans mouvement.— Seigneur! regardez là! s'écria-telle en prenant la lumière et s'approchant.

Madame Armand et Michel poussèrent un grand cri; tous deux se précipitèrent en même temps; mais le pied du vétéran rencontra le petit flacon de cristal qui avait échappé à la main de Gaston : l'odeur qui s'en exhalait lui fit tout comprendre.

— Empoisonnés ! s'écria-t-il ; vite ! vite ! un médecin !

Gertrude s'élança vers la porte ; elle y fut arrêtée par monsieur Moreau lui-même, suivi de Lavarane et de gens de justice.

L'intendant avait été entendu des gardiens peu d'instants après la fuite du vétéran. Sorti de Bicêtre, il s'était fait conduire, au galop de ses chevaux, chez le lieutenant de police, et soupçonnant que le fugitif se serait d'abord rendu chez mademoiselle de Barmont, il y était venu avec Lavarane.

Il repoussa la servante dans le salon, en criant de ne laisser sortir personne, et entra suivi de tous ses gens; mais à la vue de Michel qui, à genoux près d'Henriette, s'efforçait de la ranimer, il s'arrêta stupéfait et demanda ce qu'il y avait. Le vieux soldat releva la tête.

— L'intendant! s'écria-t-il. Ah! venez, venez voir votre ouvrage! mademoiselle Henriette..., monsieur Gaston !

— Eh bien !

— Morts tous deux !

— Gaston? répéta monsieur Moreau qui venait d'apercevoir son pupille; c'est impossible! et se penchant vers le jeune homme, il s'efforça de le soulever dans ses bras ; mais le cadavre inerte lui échappa : il ne put retenir un cri d'horreur.

— Mort! répéta-t-il; et comment?

— Vous le demandez ! reprit Michel avec un éclat de désespoir, quand vous leur avez révélé le secret qui devait leur rendre la vie odieuse ! N'avez-vous donc pas deviné qu'en faisant un crime de leur amour, vous les pousseriez à s'en punir eux-mêmes, et que vous ne leur laissiez de ressources que le poison ! Ils Font trop bien compris !

— Est-ce possible ? murmura l'intendant qui recula et devint pâle; ainsi ce serait moi...

— Qui les avez tués ! acheva le vétéran hors de lui ; et Dieu veuille que ce ne soit point avec un mensonge ! car cette révélation de parenté, il nous en faudra la preuve, monsieur. Mais en tout cas, le Ciel

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est juste. Vous avez été sans pitié pour ces enfants, et le coup dont vous les avez frappés retombe sur vous : en voulant vous assurer à tout prix la fortune d'un gendre, vous l'avez perdu , et avant d'avoir- été épouse, votre fille est veuve !

L'intendant ne répondit pas; mais cette destruction complète d'espérances pour lesquelles il avait tout sacrifié, était une épreuve trop rude et trop inattendue; il chercha un fauteuil, dans lequel il se laissa tomber sans force et sans voix. Pendant ce temps, madame Armand, aidée du médecin que Gertrude avait heureusement rencontré, transportait le jeune homme et la jeune fille dans une chambre voisine. L'officier de justice, qui avait jusqu'alors gardé le silence, s'approcha de l'intendant.

— Croyez, monsieur, dit-il avec déférence, que je respecte la légitime douleur qui vous accable; j'étais venu ici sur votre demande seulement pour arrêter cet homme (il montrait Michel qui, les bras pendants et la tête basse, semblait transformé en pierre) ; mais le malheur imprévu dont nous venons d'être témoins m'impose de nouveaux devoir?; il faut que j'interroge d'abord tous ceux à qui monsieur de Vignolles peut avoir déclaré les motifs de sa funeste résolution,

ou fait connaître au moins ses dernières volontés.

— Ses dernières volontés ! répéta Michel en tressaillant; les voici, monsieur.

— Un testament! s'écria M. Moreau qui se ranima.

— Confié à madame Armand par monsieur de Vignolles, fit observer le magistrat qui lisait l'adresse.

— Permettez... l'acte est-il bien authentique?

— Monsieur Moreau doit reconnaître l'écriture, dit le vétéran.

— Du tout, du tout! répliqua l'intendant; je ne reconnais rien.

— En tout cas, l'acte n'est point scellé et on peut en prendre connaissance.

— Soit; mais vous vous rappellerez, monsieur, que j'ai fait mes réserves !

L'officier de police s'inclina, retira le testament de son enveloppe, fit observer que la date était déjà vieille de plusieurs mois, et lut tout haut :

« Moi, Gaston de Vignolles, jouissant de toute ma » raison et de toute ma liberté, mais pouvant être ap* » pelé chaque jour à paraître devant Dieu et voulant » m' acquitter envers monsieur Moreau, je déclare lui » laisser, comme à mon légataire universel, tout ce » que je posséderai au moment de ma mort. »

L'intendant, qui avait changé deux ou trois fois de couleur, laissa tomber sa canne et son chapeau.

— Il y a cela! s'écria- t-il éperdu.

— Voyez, dit l'officier de justice, qui pencha le papier vers lui. — « Tout ce que je posséderai! » bégaya monsieur Moreau haletant.

— Et c'est écrit de la main même de monsieur de Vignolles? demanda Michel.

— Oui! s'écria l'intendant; je reconnais parfaitement l'écriture : l'acte est authentique; je le soutiendrai envers et contre tous !

— Alors, reprit le magistrat, on ne peut contester davantage le codicille !

— Il y a un codicille ?

— Daté d'aujourd'hui ; le voici : « Éclairé par la » confidence de mon ancien tuteur, laquelle m'im- » pose de nouvelles obligations, je révoque la dona- » tion précédente, et je choisis pour mon héritière » universelle l'orpheline élevée à Saint-Lazare sous le » nom de Catherine démenti ! »

— Disposition nulle! cria l'intendant; Catherine Clémenti n'existe plus.

Michel se retourna.

— Que dites-vous? Alors cette soeur de M. Gaston?...

— Est sous terre depuis près de dix-huit ans.

— Est-ce vrai ?

— J'en ai la preuve ! des lettres de la mère de mademoiselle de Vignolles constatant que sa fille était morte plusieurs mois avant elle.

— De sorte que Catherine démenti n'avait rien de commun avec mademoiselle Henriette? — Rien.

— Et celle-ci est bien mademoiselle de Barmont ?

— Sans aucun doute !

Le vétéran s'avança vers M. Moreau les mains levées :

— Infâme ! s'écria-t-il, tu as trompé ces enfants ! L'officier de justice s'entremit.

— Arrêtez, monsieur, dit-il en barrant le passage à Michel; que parlez-vous d'une tromperie?...

— Non, non, je n'ai point dit le vrai mot! reprit le vétéran hors de lui; il s'agit d'un assassinat, car cet homme s'est armé d'un secret confié à son honneur, il l'a trahi en le dénaturant : il a fait mentir la tombe, il a persuadé à monsieur de Vignolles que mademoiselle de Barmont qu'il aimait était la même que Catherine démenti ; il a dressé entre eux le fantôme d'une mère qui leur a crié : — Vous êtes frère et sœur !

L'officier de justice fit un mouvement.

— Tous deux ont cru sa parole, continua Michel;

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ils ont pris en épouvante leur amour, et ne pouvant supporter la perte de toutes leurs espérances, ils ont voulu mourir.

— C'est donc là le motif?

— Oui! et pendant qu'ils accomplissaient cette funeste résolution, moi, leur seul serviteur dévoué, moi qui aurais pu les éclairer, les avertir, les empêcher de désespérer de Dieu, j'étais muré dans un cabanon de fous, toujours par cet homme ; et quand l'heure de la délivrance est enfin venue, quand j'ai pu courir vers mademoiselle Henriette et monsieur Gaston que je sentais en danger, là où j'espérais trouver assez de bonheur pour me dédommager de toutes mes épreuves, je n'ai trouvé que des yeux éteints et des cœurs qui ne battaient plus !

L'officier de justice se tourna vers monsieur Moreau.

— Avez- vous entendu, monsieur?... dit-il avec une certaine sévérité.

— J'ai entendu les insolences d'un fou! répliqua avec précipitation l'intendant, et je demande qu'on m'en délivre. Vous êtes venu ici pour arrêter cet homme et non pour l'écouter; veuillez faire votre devoir, monsieur ; je maintiens que c'est un échappé de Bicêtre, et qu'il est aussi sûr d'y retourner que moi

d'être déclaré seul et légitime héritier de Gaston.

— Qui cela? interrompit madame Armand qui se précipitait dans le salon, qui prétend ici hériter de monsieur de Vignolles?... est-ce vous, monsieur?

— Pourquoi non, madame?

— Pourquoi? répéta la vieille dame; parce qu'il faut pour cela qu'une succession soit ouverte, et qu'on n'hérite pas des vivants !

Il y eut une exclamation générale.

— Des vivants ! répéta Michel, qui croyait avoir mal compris; que voulez-vous dire, madame Armand? qu'y a-t-il? parlez!

— Eh bien ! s'écria la vieille dame en saisissant les mains du vétéran et ne pouvant retenir ses larmes, il y a que nous avons désespéré trop tôt de la bonté de Dieu, cher monsieur ; que le médecin est encore arrivé à temps et que nos enfants sont sauvés !

Michel n'en entendit pas davantage ; il étendit les deux bras avec un grand cri, et se précipita vers la chambre où Henriette et Gaston avaient été portés.

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