A Henry de Groux
<• Henry, Ma femme a reçu, ce matin?- le Viatique des mourants et le sacrement de rExtrème-Onction.
» On ne sait si elle vivra, si même elle vivra plus d*un jour. Elle a fait ses recommandations dernières.
»» Je n'oublierai pas la nuit terrible qui vient de finir, et Tinfortunée criant le Nom de Jésus, sans relâche, pendant que la tourmentaient des bourreaux
LE MENDIAJNT INGRAT 429
invisibles et sans pitié, dont nous avions pressenti la venue.
» Avant-hier, dans un accès de délire, elle me parla de vous, mon Henry, ayant entendu votre voix. Il était, environ, S heures du matin.
« — Que Dieu est bon, disait-elle, de nous avoir envoyé notre unique ami I »
r» Il me fut difficile de lui faire comprendre qu'il n'en était rien.
» Henry, je suis ivre-mort de chagrin, de lassitude et d'épouvante I Voilà plus de soixante heures que je suis à peu près seul à soigner doux petits enfants et leur mère, ne mangeant pas, ne dormant pas, criblé de douleurs et sans argent 1
»» Je suis Tenclume au fond du gouffre, l'enclume de Dieu, qui me fait souffi*ir ainsi parce qu'il m'aime, je le sais bien.
» L'enclume de Dieu, au fond du goufllre ! . . .
» Soit. C'est une bonne place pour retentir vers Lui.
»• Tout ce qui arrive est adorable, parfaitement adorable, et je suis brûlé de larmes...
» Votre LÉON Bloy. »
C'est assez. Je n'en peux plus. Allons! mangez, chiens. Voilà les entrailles d'un homme.
Certes! il fallait qu'elle fût singulièrement et terriblement élue pour me rencontrer, la noble
fille Scandinave, Tainée et la bien-aimée du poète Christian Molbech !
Partout ailleurs, c*est bien certain, les souffrances et les amertumes de mort se fussent élancées vers elle, comme des pro^cnïes vers un refuge, comme des amantes de Dieu vers un lieu saint rempli de lumières. N'était-elle pas infiniment désignée pour la pénitence volontaire et Upropitiation?
Mais il était nécessaire, sans doute, — combien nécessaire, et depuis quelle éternité ! — que je fusse l'occasion et la configuration privilégiée de son holocauste.
Pouvait-elle descendre plus bas, cette âme ambitieuse de s'immoler?
Choisir d'être la compagne d'un pauvre, universellement détesté ! Partager l'ignominie et le pain rare d'un faiseur de livres, que les plus vils chenapans de lettres croient avoir le droit de couvrir de leurs ordures ! Accepter pour elle-même le délaissement parfait, l'outrage infâme, le ridicule, le mépris, la calomnie!
Tout cela — et plus que tout cela encore, si Dieu le demande, — pour ne pas encourir le blâme, qui fait trembler les Colonnes, d'avoir passé à côté de l'Abandonné et de n'avoir pas discerné en lui la Grandeur.
La magnanime voulut faire ce qu'aucun homme n'avait le courage ni la pensée d'entreprendre, et voici maintenant qu'elle meurt... et de quelle mort!
La roue de plusieurs semaines, aussi pesantes que les chariots des Prophètes, m'a broyé le cœur.
Ma femme bien-aimée ne mourra pas, il est vrai. La coupe des tourments est trop pleine encore, et qui m'aiderait à la boire?
Mais il y a, quelque part, une petite tombe de plus, et il nous faut entendre, parfois, au milieu des cris inhumains de la populace qui nous environne, cette plaintive et déchirante mélopée de notre innocente Véronique, le dernier enfant qui nous reste :
Mon petit frère André est mort.
Mon petit frère Pierre est mort.
Ma petite maman est morte.
Mon petit papa est mort.
Il n'y a plus de jardin.
Il n'y a plus de maison.
La petite fille est toute seule dans la rue.
Je la vois, je l'entends encore, la chère enfant, assise sur l'une des marches de notre humble
seuil, perdue dans son rêve, et chantant — pour qui, ô Seigneur? — ces mots douloureux qu'ellemême avait arrangés, — d'une voix, inexprimablement douce et grave, de tourterelle qui meurt !...
Voici ce qu'on me raconte :
Un personnage, plus ou moins connu à Bruxelles, mais que les lois m'interdisent, malheureusement, de désigner par son nom, aurait été chargé, en 4893, de me remettre, à Paris, une somme de Trois mille francs, à lui confiée par divers souscripteurs.
N'ayant pu, ou n'ayant voulu me trouver sur le champ, cet ambassadeur se serait offert à luimême la dite somme, considérant que le bien des pauvres est bon à prendre.
Je trouve, en effet, dans mes « memoranda», à la date du 34 août 4893, la note que voici :
*« Lettre m'avisant qu'un journalisto belge demande à me voir et que je suis prié de me tenir à sa disposition. Admirable ! Ce personnage est recommandé par une carte d'Henry Carton de Wiart III »
Je ne puis, à mon grand regret, retrouver cette lettre. Mais je me rappelle très-bien, que l'outrecuidance d'un pareil message me révolta d'autant plus qu'il était appuyé de la recommandation d'un homme que je méprise entre tous.
Ai-je répondu ou n'ai-je pas répondu? Il m'est impossible de m'en souvenir. En tout cas^ il n'y eut pas de récidive, j'en suis bien certain, et je décidai d'attendre que le personnage daignât se déranger lui-même, ou qu'il m'informât plus civilement de ses intentions.
Mais, si le renseignement qu'on me donne, aujourd'hui, est exact, il y a lieu de croire que ce gentilhomme avait calculé son insolence, en vue de se prévaloir de mon indignation, exprimée ou non exprimée, pour décamper immédiatement avec la caisse.
Mon Dieu! Je connais mes devoirs. Je sais que les pauvres sont faits pour être mangés. Néanmoins, dans cette aventure, il y a des souscripteurs, inconnus de moi, qui ont été nécessairement roulés, et qui pourraient s'étonner, en lisant les pages qui précèdent, de m'entendre crier misère, après un tel secours.
J'ajoute que la mort de mes deux petits enfants, et les douleurs atroces que ce secours pouvait
empêcher, ne sont pas précisément, à mes yeux, ce qu'il faudrait pour atténuer la surprenante infamie de cet abus de confiance.
Le personnage, qui se reconnaîtra, peut-être, et que je veux encore supposer calomnié de la façon la plus indigne, est invité à se justifier.
Léon Bloy.
Août 1897.
Il faut qu*il tombe, le misérable! Rien ne le sauverait, car Dieu lui-même veut qu'il tombe.
Vainement, il a essayé de se cramponner aux cieux. Les frissonnantes étoiles se sont reculées.
Vainement, il a appelé les Anges et les Saints, et les Chefs des Anges, et les Chefs des Saints.
Vainement, il a supplié la Vierge douloureuse.
Les Quatre Fleuves du Paradis sont remontés vers leurs sources, pour ne pas entendre sa clameur...
Ah ! tu as voulu dire quelque chose, toi ! Tu as pris au sérieux les Paroles et les Promesses, et tu as bafoué les hommes, oubliant qu'ils sont, euxmêmes, devenus des Dieux ! Tu as cherché la Force, la Justice, la Splendeur ! Tu as cherché l'Amour !
Eh bien ! voici le gouffre, voîci ton gouffre. Il se nomme le SILENCE...
Ce n'est pas une fosse ordinaire, celle-là. 11 ne faut pas lui demander cette miséricorde d'avoir un lit de pierre dure, où se puisse briser le malheureux qu'on y précipite. Ses parois vont toujours s'élargissant, au contraire, sa gueule devient de plus en plus vaste, et la chute est infinie. Il n'y a pas d'adieu comparable à cet engloutissement.
Il est tombé, le blasphémateur de la Racaille, à jamais, sans doute. On ose le croire.
Qui sait, pourtant ? Les profondeurs ont, quelquefois, d'étranges surprises.
Qui sait, vraiment, parmi la Racaille, la satisfaite et rîbotante Racaille, si ce Pauvre ne reparaîtra pas, quelque jour, à la surface des ténèbres, tenant à la main une magnifique fleur mystérieuse, — la fleur du Silence, la fleur du Gouffre ?
Adam (Paul).
Albiot (Jean).
Alexandre III (Tsar).
Andlau (Général d*).
Anqèlb de Foliqno (Bienheureuse).
Anselme-Marie (Père), général des Chartreux.
Antoine de Padoub (Saint).
AuGUSTiNS (Pères) de l'Assomption.
Balzac (Honoré de).
Barbey d'Aurevilly (Jules).
Barrés (Maurice). Baudelaire.
440 liste des noms cités
Bazaine.
Becqub (Henri).
Berqbrat (Emile).
Bernard (Saint).
Bioand-Kâire, dédicataire de la Femme pauvre.
Bismarck.
Bjôrnson.
Bonnetain.
BouRGET (Paul).
Bruneau (Abbé), assassin ou prétendu assassin.
BuET (Charles).
BuscH (Moritz).